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Le genre : tombeau des femmes, mort du féminisme.

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Je pourrais commencer par vous donner une définition du genre, mais il est tellement  confus que cela serait impossible et manquerait de rigueur. Cette confusion n’est pas liée au hasard, d’où mon titre. En effet, le genre est un terme apolitique – je le démontrerai dans cet article- et signe la mort du féminisme, ainsi que la pérennité du système phallocrate.   

Le succès des Gender Studies, des Queers Studies et toutes les autres dévotions au genre est lié à une simplification dangereuse de la pensée postmoderniste. Celle-ci serait anti-essentialiste. On ne sait par quelle manœuvre l’essentialisme est devenu une insulte, plus qu’une pensée à combattre. Aussi, lorsque l’on parle des femmes comme catégorie politique, le féminisme radical est targué d’essentialisme. Or, en abandonnant la catégorie femme, on abandonne toute possibilité d’examiner et de lutter contre la suprématie masculine, absente de toute analyse postmoderniste, et pour cause. Le cheval de bataille du féminisme libéral, réformiste et queer étant l’identité, le sempiternel débat nature/culture, tout le système de domination masculine est occulté. Voilà ce qui explique ce dégoût face à l’essentialisme, les deux positions ne remettant pas le moins du monde en cause l’ordre phallocrate.[1] Face au déterminisme naturel, nous observons alors un déterminisme social émergé de la pensée Queers.

Les féministes radicales aux Etats-Unis distinguent ainsi l’essentialisme biologique «  biology essentialism » du « gender essentialism » prôné par les libéraux. En fait, les Queers considérant qu’il n’existe aucune alternative politique hors des rapports de pouvoirs constituant une société, nous pouvons seulement envisager de recycler les déchets phallocrates. Les rapports de pouvoir sont dès lors acceptés comme faisant partie de notre identité : les dominées embrassent leur propre domination et valoriser la domination, revient à accorder de la dignité aux dominées. Ceci est la rhétorique des groupes « pro-sex ». Ce n’est évidemment que pure idéalisme, dans le sens où cette rhétorique est complice de la  suprématie masculine. Si les dominées veulent ou désirent être dominées (cette phrase est féministement bizarre, phallocratement correcte) il n’y a bien entendu aucun système contre lequel lutter. Cette opération est dans l’intérêt des hommes bien évidemment, elle est pure individualisme ce qui ne permet pas d’entrevoir les mécanismes de la domination. Comme l’explique Denise Thompson : « L’idéologie du désire, est aussi une idéologie individualiste. Si  l’on doit faire passer les intérêts de la classe dominante comme étant dans l’intérêt de toutes, leur fonction systémique de domination doit être déguisée »[2] .

L’invention du genre est souvent cataloguée comme la trouvaille du siècle, une arme théorique de destruction massive contre les antiféministes et conservateurs. Or plus qu’autre chose, le genre maintien le statu quo et masque la domination masculine, l’oppression phallocrate : pour les violences patriarcales, les féminicides on parlera de « violence de genre », de « rapports de genre ». Les seuls qui sortent indemnes de tout ceci sont les hommes, demi-dieux, et ceci au risque de faire passer les femmes pour des victimes (selon les gender-dévôts et les bien-pensant-e-s, allergiques au féminisme « victimaire » que serait le féminisme radical). Et au passage, quelle naïveté de croire que l’antiféminisme est réservé à la droite ! Si les courants de pensée phallocrates, c’est-à-dire tous, étaient féministes, par définition, cela se saurait.

En conséquence, pour démontrer dans cet article que le genre est proprement inutile à la pensée féministe, et plus encore conduit à sa destruction, on précisera l’aspect apolitique du genre, un aspect apolitique qui n’est pourtant pas dénué d’idéologie phallocrate et enfin l’arnaque que celui-ci représente puisque loin d’être une théorie de la liberté (au sens où elle théoriserait l’émergence du sujet responsable et autonome), le genre aboutit à la légitimation du droit du plus fort, considéré comme intrinsèque à l’individu et donc inévitable.

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La nature étant souvent un prétexte pour justifier la subordination des femmes, le genre quant à lui « déconstruirait » ce mythe, et désignerait alors le « sexe social ». «  Le genre précède le sexe » nous dit-on. Mais le féminisme étant déjà une analyse de la domination masculine, autrement dit, il situe le problème dans le politique et le social, à quoi sert le genre ? Car il faut faire preuve de logique : si le genre est social, le sexe reste biologique comme il l’a toujours été !

Or on voit bien ce qui se dessine ici : les sexes sont tous deux constitués par le genre, par conséquent on ne peut parler de suprématie masculine. Les rapports de pouvoir sont masqués. En effet, le féminisme radical parle de « fonction sexuée », ce qui indique qu’il existe un système de domination en place, dont les intérêts d’un sexe- les hommes- sont assurés par la subordination d’un autre : les femmes. C’est le « sexe » qui est une construction sociale et politique : « Utiliser un terme différent, ‘le genre’, pour indiquer la construction sociale, implique que le sexe est quelque chose d’autre qu’une construction sociale » (Denise Thompson)[3].

Le problème ici est que l’on ne fait que corroborer les partisans du naturalisme phallocrate : on situe la différence politique entre les femmes et les hommes dans la biologie. La distinction sexe/genre ne remet en aucun cas en cause la dichotomie nature/culture, elle revient au même et plus encore, elle la renforce. La biologie n’est pas à l’origine de la subordination des femmes, ce qui reviendrait à dire que le problème vient d’elles : si elles sont opprimées, c’est parce qu’elles n’ont pas de pénis. Confirmant ainsi le système phallocrate : seuls les détenteurs du phallus peuvent avoir le statut d’être humain. Prenons l’exemple de la maternité : «  Si la maternité est une condition nécessaire pour le maintien de la suprématie masculine, ce n’est pas parce qu’elle est la cause de ces relations sociales, mais parce que la maternité est ce qui est exigée si les hommes veulent continuer à astreindre de manière légitime, les femmes à une dévotion éperdue aux intérêts des hommes, leurs besoins, leurs projets et leurs désirs, et si les femmes sont supposées répondre à ces exigences » (Denise Thompson)[4].

En utilisant le concept de genre, on déculpabilise une fois de plus la classe des hommes. Ceci est une pure dépolitisation de la question des femmes. La biologie n’est pas le sujet du féminisme, si ce n’est l’organisation politique à l’origine de la subordination des femmes : le système phallocrate. Je le rappelle, la différence n’est qu’une stratégie pour subordonner les femmes, ce n’est pas la cause. Omettre cela, c’est ignorer la suprématie masculine : on ne sait pas qui fait quoi dans l’intérêt de quel groupe. Les seuls qui sortent indemnes de tout ceci, ce sont les hommes.

Il semble difficile d’envisager des actions politiques lorsque l’on se trouve dans un brouillard conceptuel comme celui-là.

Que veut dire le genre donc ? Si, comme le suggère Denise Thompson, «  le ‘genre’ minimise le cercle vicieux sans pitié et sans compromis de la ‘domination masculine’ [et] donne l’impression d’avoir un sujet d’étude lorsqu’il permet en même temps aux vrais problèmes d’être éludés » ? Précisément à rien pour la pensée féministe, mais il est le pivot de l’antiféminisme et devient l’avatar de l’idéologie phallocrate.

 La conséquence immédiate du genre est l’abandon de la catégorie femme, et pas tellement de la catégorie homme puisque leurs intérêts sont préservés.

En effet, dire qu’il y a un antagonisme de classe entre les femmes et les hommes reviendrait à naturaliser ces rapports. « Femme » et « Homme » sont deux catégories trop traditionnelles, proches des normes initiées par la suprématie masculine, alors on les abandonne. Pourtant, les abandonner ne suffit pas pour mettre fin au système phallocrate.

Ceci est aussi lié à une incompréhension du féminisme. Le sujet du féminisme n’est pas les femmes, mais la suprématie masculine. Les phallocrates parlent tout le temps des femmes, ils ne sont pas pour autant féministes ! En gardant  à l’esprit le démantèlement de la domination masculine, nous pouvons observer, critiquer, analyser ses effets sur les femmes.

Dans le cas contraire, comment voulez-vous détruire le système si vous ne considérez pas ses effets sur ses premières victimes : les femmes ? Examiner ce qu’une femme « est » au sein du système patriarcal permet d’analyser le processus de la domination masculine, pour mieux l’évincer.

Ce type d’ incompréhension conduit à cette critique, émise par Judith Butler en l’occurrence : « The identity of the feminist subject ought not to be the foundation of feminist politics, if the formation of the subject takes place within a field of power regularly buried through the assertion of that foundation ». On peut émettre plusieurs remarques à cette citation.

La première, Butler pose d’emblée le féminisme en termes d’identité, et non en termes politiques. Puis,  notez le déterminisme social : les femmes ne peuvent se reconnaître dans le féminisme sous prétexte qu’il refuse les relations de pouvoir, or les femmes sont déjà constituées au sein de ces rapports de pouvoir.

Il est alors impossible de résister et de refuser la déshumanisation des femmes qu’implique le système phallocrate, sous prétexte qu’une telle tentative serait d’une part essentialisante, et que de toute façon, c’est impossible puisque nous sommes des êtres sociaux. La construction sociale des individu-e-s devient ontologique. On passe du déterminisme naturel, à un déterminisme social.

Voilà une différence majeure avec le féminisme radical : il existe une détermination sociale, qui en aucun cas n’implique le déterminisme. Mais reconnaître cette détermination, c’est se donner les moyens de lutter. Notez que les théories Queers balancent  à tout va le concept de liberté, mais la seule qu’elles accordent, est celle d’accepter la subordination, sous prétexte qu’elle fasse partie intégrante de notre construction sociale. Pas étonnant que les études du genre aient un tel succès en France et ailleurs : le statu quo est bien chouchouté.

Mais  ceci n’est pas lié au hasard. L’objectif n’est précisément pas politique.

Les théories Queers veulent créer un espace théorique à partir de certaines théories féministes pour les « mal-genrés » selon les normes patriarcales. Les formes que peut prendre le genre, voilà pourquoi les catégories politiques femme et homme sont rejetés. Voici ce que dis Denise Thompson en s’appuyant également sur les traveaux de Judith Butler[5] : «  Garder le mot ‘sexe’ et rejeter le ‘genre’ ne conviendrait pas à son objectif consistant à ouvrir un espace théorique au sein de ce qu’elle considère être le féminisme, pour ces personnes genrées de manière ‘incohérente’, ‘discontinue’ ».[6] Savoir comment le « sexe » est politiquement construit est le cadet des soucis de Butler et de toutes les théories Queers.

Et je rappelle, comme les relations de pouvoirs sont inévitables, la seule solution politique  proposée est «  les possibilités de faire le ‘genre’ [qui] répète et déplace à travers des hyperboles, des dissonances (…) les constructions qui en sont à l’origine même » (Judith Butler)[7] . En d’autres termes, la subversion, le recyclage des déchets patriarcaux est l’option proposée aux femmes.

On comprendra mieux l’attaque des activistes transexuel-l-es, avec leur ‘cis woman’, des femmes nées femmes privilégiées car… femmes. En effet, puisque nous avons expliqué que la catégorie femme est laissée entre les mains des phallocrates et qu’ainsi on abandonnait tout possibilité d’analyser les mécanismes de la domination masculine, puis que la subversion est la solution aux catégories genrées traditionnelles, les femmes sont alors responsables de la perduration de la binarité des genres, et seraient privilégiées car « bien genrées ». Or, le genre féminin marque la subordination des femmes, ceci est occulté puisque l’identité prime, « faire le genre » est la priorité.

Ainsi nous pouvons affirmer avec Denise Thompson que : «  la distinction [sexe/genre] reste une solution idéaliste, c’est-à-dire qu’elle est une distinction intellectuelle, sans impact sur les relations sociales, réelles de la suprématie masculine. ».

Les relations de domination sont occultées pour éviter de dépeindre les femmes comme des victimes, mais ça ne les rendra pas moins victimes ! Nommer, analyser, attaquer ce qui nous opprime nous donne toutes les chances pour changer les choses. Ignorer la suprématie masculine ne rendra pas les femmes libres, au contraire.

Le genre requiert de fait, individualisme pour aller au bout de sa logique.

La domination masculine étant ignorée, et la subversion recommandée, chaque individu recycle à sa guise les normes phallocrates. Mais ceci a un aspect non évident et souvent occulté.

Résignation oblige, parler d’éradiquer la suprématie masculine dans toutes ses formes est perçue comme impossible, puisqu’incarnée par les individu-e-s, cela reviendrait à les exterminer.

 D’une part, les Queers affirment que les individus ne sont pas socialement construits dès lors qu’ils sont rejetés par la société : les pédophiles, violeurs, … ne peuvent pas être le fruit de la suprématie masculine. Une fois qu’ils sont reconnus par celle-ci, «  ils doivent pouvoir exercer leur droits individuels et leur liberté en paix et en privé » (Gayle Rubin). On place donc des caractères phallocrates et meurtriers comme intrinsèques à l’individu, le droit du plus fort est justifié sous couvert de liberté, de désir, d’hétéronomie inévitable finalement.  D’ailleurs, Gayle Rubin parle de « fétichistes », de « pédophiles », et non pas de « fétichisme », de « pédophilie », pour éviter de prendre ces individus comme s’inscrivant dans un processus social: « Above all, the ideology of individualism must disguise the actual relations of ruling, and it does that by locating all agency within the domain of an atomized individual radically independant of others, and existing prior to any form of social interaction » (Denise Thompson).  

De la même manière, les Queers ne parleront jamais de violences phallocrates, d’harcèlement sexuel : c’est normal !  Un « choix », de qui et par qui reste un mystère, mais enfin, pas de quoi s’alarmer.

S’il existe un paradoxe flagrant : nous sommes des êtres soumis à un déterminisme social, mais on ne peut l’être si la société ne nous reconnaît pas , notre essence n’est pas social mais naturel , propre à chacun-e ; toujours est-il que les relations de pouvoir sont admises et acceptées : «  …because a certain narcissism takes hold of any term that confers existence, I am held to embrace the terms that injure me because they constitute me socially » ( Judith Butler), la domination constitue notre être, notre déshumanisation fait partie de nous-même. Et si une oppression est désirée, on ne peut lutter.

Comme tout est individualisé, qu’il n’existe aucun système de domination, s’en prendre à la suprématie masculine revient à s’en prendre aux personnes : « Si seuls les individus existent, la critique politique peut seulement être reçue comme une insulte personnelle ou une annihilation de la personne, et le désaccord devient une affirmation du « moi » contre un environnement menaçant et hostile »[8].

De plus, dans le but d’affirmer cette liberté dans la subordination, nous devons embrasser les valeurs phallocrates. En effet, les hommes étant symbole de la liberté, référents suprême, adopter leur code est censé être libérateur. Voilà le discours des « pro sex » : la sexualité féminine a été réprimée, elles doivent s’affirmer grâce à la sexualité phallique (les groupes pro-culs ne l’expriment pas comme ceci bien sûr) , c’est leur « choix », ce sont des individu-e-s, et elles sont opprimées, uniquement si elles se sentent opprimées : « Là où le féminisme critique les façons dont les femmes ont été socialement déterminées dans le but de changer cette détermination, le libéralisme est volontariste, c’est-à-dire qu’il agit comme si nous avions le choix, ce que nous n’avons pas » (Catharine Mackinnon, in Liberalism and the death of feminism), et la domination est réduit à un point de vue, c’est dans la tête.

                                                         ***

J’ai exposé et synthétisé dans cet article tout ce qu’implique le genre. Des conséquences qui sont trop peu examinées et exposées. Le genre est définit tantôt comme quelque chose d’inoffensif : « sexe social »,  tantôt comme quelque chose justifiant les pires positions antiféministes. Les deux sont en fait liés, et le premier cas révèle une aberration totale, il est inutile.

Je le dis clairement, il est plus qu’important d’abandonner ce concept. Il est dangereux car il s’inscrit dans une idéologie libérale phallocrate qui fait passer l’oppression des femmes par les hommes comme normal, ou inexistante. Les théories Queers, postmodernes n’ont rien de révolutionnaires, et j’ajouterai, sont à peine subversives ! Ces théories sont clairement antiféministes : quelle sorte de théorie féministe nous dirait de nous soumettre pour affirmer notre liberté !

Et c’est bien le problème, les théories Queer ne sont que des théories : «  Sans théorie, l’expérience est au mieux une tentative de s’en sortir avec les moyens du bord, au pire, un renforcement et une complicité au système dominant, mais sans l’expérience, la théorie devient un mystère ésotérique, un jeu pour des universitaires troglodytes » (Denise Thompson).[9]

Le féminisme est vital, une question de vie ou de mort pour les femmes. Réfléchissons, agissons contre la suprématie masculine, le légitimer en l’ignorant ne nous conduira à rien.

Les Queers étant fort bien lotis dans leur statut social, changer les choses leur importe peu, leur relativisme sert à maintenir leurs intérêts et celui des dominants, en faisant passer ces intérêts dans l’intérêt de toutes. Ils ne sont pas les alliés des femmes.

Le genre est simplement le tombeau des femmes : inexistantes, écrasées, dominées, il légitime la domination masculine en la passant sous silence.

© Women’s liberation without borders 2012


[1] Cf « Nancy Huston ou l’art et la manière de corroborer les gender-dévôts »  

http://wp.me/p2zupy-3E

[2]« An ideology of desire is also an ideology of individualism. If the interests of the ruling class are to be presented as the interests of all, their systemic nature as domination must be disguised », In Radical Feminism Today, p 43.

[3]«  Using a different word, ‘gender’, for the social construct, implies that sex is something other than social construct », In Radical Feminism Today, p 76

[4] «  While mothering by women is a necessary prerequisite for the maintenance of the social relationships of male supremacy, that is not because it causes those social relationships, but because mothering by women is what is required if men are to continue to feel justified in demanding of women selfless devotion to male interests, needs, projects and desires, and if women are to continue to acquiesce in those requirements », Idem, p 85

[5] J’ai volontairement utilisé ses ouvrages pour illustrer mes propos, au vue de son statut de révolutionnaire ‘genriste’ qu’elle peut avoir en France notamment, lorsqu’aucune alternative n’est envisagée.

[6] “ Retaining ‘sex’ and rejecting ‘gender ‘ would not fit in her purpose, which is to open up a theorical space within what she sees as féminism, for those ‘incoherent’ or ‘ discontinuous’ gendered beings (…)” In Radical Feminism Today, p76

[7] « … possibilities of doing gender [which] repeats and displaces through hyperbole, dissonance, (…) the very constructs by which they are mobilized » , in Gender Trouble.

[8]« If only individuals exist, political critique can only be seen as personal insult or annihilation of the self, and disagreement becomes assertion of the self against threatening and hostile others », in Radical feminism today, p44

[9]« Without theory, experience is at best a blind groping in the dark, at worst a reinforcement of and collusion with the status quo ; but without experience, theory becomes an esoteric mystery, a game for academic troglodytes », Idem, p49.

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La toile : lieu d’une révolution féministe souterraine ? (troisième partie)

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                                         La sororité : stratégie politique féministe.

L’interview de Sandrine Goldschmidt auteure du blog http://sandrine70.wordpress.com/ montre toute l’importance de la sororité. Celle-ci constitue une véritable stratégie politique et reflète l’authenticité de la pensée et de la politique féministe radicale, car comme l’a signifié Janice Raymond dans A passion for friends , « Gyn/affection[1] assures that feminism will be less and less mediated by men, and male definitions of equality » . En effet, il s’agit d’établir une véritable culture féministe, or que ce soit le féminisme « mainstream », « socialiste », etc…, ce type de pensée s’est construite en prenant l’histoire des hommes, les concepts patriarcaux pour référents, les hommes étant les ultimes médiateurs de la réalité et de la légitimité des luttes. Cette authenticité réside également dans le fait que nous instaurons le respect des autres femmes, la découverte des autres femmes, indépendamment des normes patriarcales au cœur de notre action politique féministe. L’amitié, souvent relégué au domaine du privé, est ici primordial. Elle est politique puisque le patriarcat divise les femmes dans ses institutions, de sorte qu’elles ne voient pas qu’elles forment une classe.

 1.Comment définirais-tu le féminisme radical ?

 Pour moi, le féminisme radical c’est d’abord l’idée qu’il faut déconstruire le patriarcat dans chacun de nos comportements donc jusqu’à la racine.

C’est ensuite le constat qu’on ne peut aménager l’oppression ni collaborer avec l’oppresseur pour préserver son intérêt. Bien sûr, c’est bien d’obtenir des lois, d’avoir des femmes chefes d’entreprise, mais en restant convaincue qu’on ne pourra pas être satisfaite tant que le patriarcat ne sera pas tombé. C’est aussi nommer le groupe des oppresseurs : les hommes, en tant que groupe social, qui est d’abord bénéficiaire de l’oppression.

C’est enfin refuser l’individualisme qui consiste à se contenter d’aménagements   de sa propre vie ou d’une situation où on se sent plus ou moins libre, et d’un coup affirmer que le modèle qui nous convient pourrait s’appliquer aux autres.

Deux exemples : on ne peut pas dire que porter des talons aiguilles ou le voile c’est féministe. Mais il peut arriver que certaines femmse soient féministes et amenées à porter des talons aiguilles ou le voile pour pouvoir survivre dans cette société -dans les pays où ne pas porter le voile met en danger ou ne pas porter de talons aiguilles défavoriserait.

On ne peut pas non plus se dire féministe au sens d’Anne Sinclair : « je fais ce que je veux ». Le féminisme radical ne peut se satisfaire d’un succès individuel ou communautaire qui laisserait à l’écart d’autres femmes

 2. Quel(s) intérêt(s) présente-t-il par rapport aux courants plus « mainstream » ?

  En allant vite, on pourrait résumer en disant : le courant mainstream se bat avant tout pour l’égalité, un petit peu contre les violences faites aux femmes. Le féminisme radical se bat pour égalité, liberté, sororité. C’est dans la suite de ce que je dis plus tôt. Déconstruire jusqu’à la racine, c’est pister le sexisme partout, jusque dans les représentations qui promeuvent une société du viol, dans la pornographie qui en est la propagande (et se retrouve partout). Cela passe donc par une analyse de l’image pornifiée des femmes qui va beaucoup plus loin que celle du féminisme mainstream. Le féminisme radical ne pourra jamais se satisfaire de la société tant que le patriarcat ne sera pas totalement tombé.

 Le féminisme radical ne pourra pas, pour obtenir quelque chose qui soit un peu plus égalitaire, abandonner des combats essentiels, comme l’abolition du système prostitueur par exemple ou la lutte contre la pornographie. Tant qu’une femme ne sera pas en sécurité sur terre, tant qu’une personne prostituée sera sacrifiée, génocidée par le patriarcat, aucune autre femme ne sera libre. Tant que la pornographie fera la propagande du viol, aucune femme ne sera libre. Tant qu’une femme, colonisée par l’oppression sera amenée à la reproduire sur d’autres femmes nous ne serons pas libres.

Et tant qu’on ne sera pas dans une société féministe, nous aurons besoin d’espaces non- mixtes pour nous décoloniser du patriarcat et nous sentir en sécurité entre soeurs.

Je pense que la sororité appliquée aux structures et aux individues est une vraie différence. Et est peut -être le plus difficile à atteindre. La sororité, c’est reconnaître que nous appartenons toutes à la classe des opprimées, et que nous devons d’abord nous soutenir et nous comprendre, être indulgentes avec nous-mêmes et nos sœurs , lutter contre tous les moyens par lesquels le patriarcat cherche à nous diviser. Jalousie, mise en avant de certaines -qui ressemblent aux normes de violabilité- plutôt que d’autres. Si une femme a du succès et oublie ses sœurs, elle est prise dans le jeu mortifère du patriarcat. Mais si une femme critique une sœur  parce qu’elle a du succès, elle est prise dans le jeu de la division mortifère des femmes par celui-ci.

 3. Dans son abécédaire, Marie-Victoire Louis remarque ceci : « La pensée politique féministe s’épuise vite lorsqu’on ne peut, ni ne veut attaquer ni les hommes, ni le capital, ni les syndicats, ni l’Etat…ni les ‘copines’. » . Qu’en penses-tu ?

 Le point le plus polémique pour une radicale est le dernier : attaquer les copines, est-ce aller à l’encontre de la sororité ? C’est le point le plus complexe. Il faudrait savoir ce qu’elle veut dire exactement par là. Si « attaquer les copines » c’est pousser les féministes -soi même et ses amies- à s’interroger et à décortiquer, si c’est ne pas se taire si l’on n’est pas d’accord avec une féministe, entre nous, d’accord. Mais si c’est un moment dire « les femmes peuvent être des oppresseures de la même manière que les hommes », je dirai non. Pour moi, quand elles reproduisent l’oppression, c’est qu’elles sont prises dans un système de colonisation qui les pousse à la division, je le répète.

 4.A cet égard, que dirais-tu à ceux (et celles) qui affirment que le féminisme radical glorifie les femmes et est ainsi trop réducteur (essentialiste) ?

 L’essentialisme peut glorifier les femmes en affirmant que les femmes seraient « plus douces, plus gentilles, etc. ». Les féministes radicales disent tout à fait autre chose. Elles disent que toute femme fait partie de la catégorie des opprimées du fait de sa socialisation dès sa conception (et dès le désir qu’on en a) alors que les hommes sont tous à un moment donné les bénéficiaires du système patriarcal. En revanche, mon sentiment c’est que les féministes radicales (comme Andrea Dworkin et Mackinnon) sont les seules à réhabiliter les femmes face aux attaques aux insultes et au mépris qu’elles subissent depuis toujours. Et qu’elles sont les seules à le faire sur la base de l’esprit de sororité. Elles nomment, se souviennent, résistent et ne se plient pas au patriarcat qui encore une fois, cherche à les diviser. («  remember, resist, don’t comply », Andrea Dworkin)

 5.Sandrine, tu organises « Femmes en résistance », festival féministe de documentaires. Pour toi, ce genre de festivals participe-t-il à une certaine  « Révolution culturelle» féministe ?

 Certainement pas une révolution cutlurelle, l’expression ayant été utilisée par le patriarcat pour désigner un terme qui est accolé avec un crime contre l’humanité et une forme de totalitarisme. Le féminisme radical ne peut ni ne doit être totalitaire.

En revanche, pour moi l’existence de Femmes en résistance participe du féminisme radical, donc d’une réinvention d’un monde dans lequel on parle enfin des femmes, dans lequel les femmes ont un pouvoir sur leur histoire et les traces qu’elles laissent. Avec une ligne politique claire, ouvertement féministe, qui vise à montrer d’autres représentations des femmes, qui privilégie des films faits par des femmes au moins originaires des pays dont elles parlent et qui sont actrices de ce qu’elles montrent d’une façon ou d’une autre, et pas avec un regard hétérocentré ou colonisateur comme peut être celui de la télévision. Comme disent les Insoumuses (Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Ioana Wieder, Nadja Ringart) dans « Miso et maso vont en bateau », aucune image de télévision ne nous représente. A Femmes en résistance, on peut voir des femmes qu’on ne voit jamais dans les médias, découvrir des artistes essentielles dont on n’entend pas parler ailleurs (Binka, réalisatrice bulgare première femme reçue à Cannes par exemple).

 © Women’s liberation without borders 2012

 


[1] Female friendship, l’amitié entre femmes .

Nancy Huston ou l’art et la manière de corroborer les gender-dévôts.

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      Première nouvelle : l’essentialisme serait le remède au fléau « genriste », postmoderniste et libéral. Nancy Huston dans son livre Reflet dans un œil d’homme  nous fait l’apologie d’un naturalisme phallocrate expliquant la subordination des femmes, qu’elle n’exprime bien sûr pas en ces termes, puisque « subordination » implique une situation liée à une organisation politique oppressive. Vous comprenez, comme il est bien fatiguant de lutter contre un système politique patriarcal et ses institutions, Nancy Huston affirment que les hommes sont naturellement violents, ils ont le « pouvoir » (naturel, par la force, Hulk !) de contraindre les femmes à être leurs esclaves sexuels. Alors, nous, femmes, devons nous protéger ! Nous sommes les proies des hommes ! Et si nous ne nous prémunissons pas des violences masculines, alors c’est que nous sommes débiles.  La violence des hommes contre les femmes est de la faute des femmes, puisque ces pauvres hommes ne peuvent se contrôler !

Les « genristes » seraient des fous et des folles car ils et elles nieraient la différence des sexes ! Cette simplification de la pensée postmoderne est dangereuse. Et c’est ce manque de rigueur qui conduit à son succès : d’une part, ce n’est pas la « Troisième Vague » qui a mis en évidence la construction sociale des sexes. Les féministes radicales l’ont fait bien avant, à ceci près que nous mentionnons la relation inégale de pouvoir sous-tendant ces genres masculin et féminin[1]. D’autre part, les gender-dévôts ne font que les réifier, et ne remettent pas en cause l’inégalité fondant les catégories sexuées. Cette inégalité de pouvoir n’est certainement pas naturelle ! Elle est politique. Un exemple : un homme peut être féminisé, ceci montre que le système patriarcal n’est pas lié à la biologie, mais bien à la domination de la classe des hommes sur la classe des femmes. Je le rappelle,  les femmes sont asservies par les hommes en tant que catégorie politique, pour des intérêts visant à maintenir le système patriarcal. « L’oppression créée la différence » disait Monique Wittig, pas l’inverse.

Précisons les termes avec Catharine Mackinnon : dans la théorie féministe «  ce qu’une femme « est »  implique le résultat d’un conditionnement. Ce « sont » les femmes, d’après la définition établit par les hommes »[2] . L’analyse féministe radicale vise donc à examiner les mécanismes de la domination des hommes sur les femmes, pour mieux CHANGER cet état de fait. Ni le féminisme, qui n’en est pas, essentialiste, ni les « genristes » n’ont cet objectif et cette analyse, puisqu’ aucun d’entre eux ne remettent en question les concepts et les fonctionnements patriarcaux.

Vous l’aurez compris, cet article consistera à montrer les similitudes entre ces deux courants et bien sûr à fonder une critique de l’essentialisme comme idéologie patriarcale.

    

    Négation totale d’une culture phallocrate, Nancy Huston déclare que le darwinisme régit l’ordre du monde, ceci justifierait l’oppression (il n’y en a pas du reste, puisque c’est naturel). Il y a des gens « beaux », « laids », des femmes et des hommes. Admirez la comparaison. Aussi, les femmes sont biologiquement inférieures, différentes des hommes, mais quand même, il faut qu’elles aient les moyens de se protéger, par les lois justement.

Précisément, les lois sont faites par les hommes. Les lois émanent d’un système patriarcal à l’origine de l’ordre social que nous connaissons. Ces lois, ce système phallocrate assure aux hommes leurs droits patriarcaux, ceci est, en démocratie libérale par exemple, au fondement du Contrat Sexuel. Andrea Dworkin le dit si bien : «  La domination des hommes est l’environnement que nous connaissons, dans lequel nous devons vivre. C’est notre air, notre eau, notre terre »[3] . Un ensemble d’institutions garantit les droits des hommes à opprimer les femmes, des institutions mises en place pour empêcher les femmes de résister.

Lorsque Nancy Huston parle de déterminisme naturel, cette-dernière a l’air d’oublier que la Nature elle-même est soumise à l’idéologie. De nombreuses féministes ont démystifié la conception patriarcale de la nature comme Hélène Rouch. Vous comprenez que cette prétendue analyse « objective » de la nature est un prétexte nécessaire à la phallocratie pour coincer les dominées dans leurs actions et prise de conscience féministe : si les choses sont figées, par définition, le système est justifié et ne peut changer. Ce que fait Nancy Huston est un simple constat : je justifie les faits, par les faits ! Les femmes sont des objets sexuels, c’est ce que j’observe, c’est simplement parce que c’est dans la nature de LA femme d’exister à travers L’homme, de ne pas vivre sans lui. Or ceci, une fois de plus, est effectivement la réalité, mais une réalité phallocrate ! Notre cadre de référence quotidien est bien celui-ci ! Nous ne pouvons entrevoir quoi que ce soit, si nous ne sortons pas de notre cage, comme l’indique si bien Marilyn Frye dans The Politics of reality. Tandis que la démarche féministe fonctionne de la sorte : «  Les hommes disent que les femmes désirent être dégradées, les féministes voient ce masochisme féminin  comme le succès absolu de la suprématie masculine (…). »[4] Autrement dit, cette prétendue nature féminine a été établit par les hommes pour assurer leur domination sur les femmes. L’idée est politique puisqu’elle se réfère à  une action volontaire afin d’assurer les intérêts d’un groupe dominant.

Le point commun avec les gender-dévôts est évident ici : il n’y a aucun système de domination, chacun-e agit comme si les structures politiques ne déterminaient pas leur manière d’être sociale. Si l’un-e préfère la nature, l’autre préfèrera au contraire la liberté, définit de manière assez simpliste comme l’absence de contraintes, ce qui revient à défendre le « droit du plus fort » également. Mais il n’y a aucune prise en compte du système patriarcal, ses structures ne sont ni évoquées, ni attaquées. Et ce que l’on a en plus du déterminisme, c’est bien un fatalisme : on sait très bien dans les deux cas que les femmes et les hommes n’ont pas les même rôles dans la société (le terme fonction serait plus approprié, mais je me situe ici de leur point de vue), mais on ne peut rien y changer. Deux attitudes : on adopte les normes patriarcales ou on joue avec (un peu de recyclage phallocrate) !

Par ailleurs,  on l’aura remarqué, les femmes sont souvent associées à la nature. Elles sont « intuitives », faites pour avoir des enfants, faites pour servir les hommes. Les femmes sont associées au don, au sacrifice. Si les femmes sont  estimées de la sorte, c’est que, comme pour la nature, les femmes doivent être maîtrisées par les hommes, elles sont façonnées par les hommes, ils les manipulent  à leur guise.

Cette différence soi-disant naturelle n’est finalement qu’une stratégie pour maintenir la subordination des femmes. Revendiquer une identité féminine, c’est donc revendiquer l’aliénation et l’oppression : «  Lorsque les femmes font valoir la  différence, la différence impliquant alors une relation de domination, cela veut dire que l’on affirme des qualités et caractéristiques de sujétion»[5]. Il n’y a rien de féministe ici, et le progrès est interdit.

Notons par là-même : Nancy Huston déculpabilise les hommes, mais est une championne dans la culpabilisation des femmes.

« Les hommes ont le pouvoir de violer les femmes », ils en ont le pouvoir en effet. Afin d’assurer leur existence en tant que dominants, ils doivent détruire les femmes. Mais dire qu’ils en ont le pouvoir car ce sont des pauvres choses soumises à leur passion ! Quel mépris pour les victimes ! Alors, les féminicides, violences masculines seraient complètement normales ! Si ceci n’est pas une défense de la phallocratie, je ne sais pas ce que c’est : «  Les institutions issues de la suprématie masculine fonctionnent de manière tellement efficace que les femmes (et les hommes) acceptent la réalité de leur position sociale,  l’adoptent comme si elle était naturelle et inchangeable, espèrent sa continuation et ont peur de sa destruction. » (Denise Thompson)[6]. Les féminicides  sont une arme politique phallocrates, partout dans le monde, mais ce n’est pas irrémédiable ! Nancy Huston fait preuve de résignation, mais cette résignation que l’on peut observer chez bon nombre de féministes, est fatal pour l’avenir des femmes, annonce un avenir heureux pour la phallocratie.

Nous voyons une fois de plus, dans cette déculpabilisation des hommes, un point commun avec les gender-dévôts : aucun agent de l’oppression. Pour l’une, la nature est responsable (ce qui normalise l’oppression), pour les autres : ce ne sont pas les hommes, mais le genre qui opprime les femmes ! Vous agissez comment dans ces cas-là ? «  S’il n’y a pas d’agents, il n’y a pas d’auteurs et de bénéficiaires de la domination, et personne n’est privée de son humanité pour assurer les intérêts d’un groupe dominant »[7]. Les femmes se trouvent dans une impasse, et qu’elles y restent, c’est naturel ! L’oppression est passée sous silence, comme le sont les femmes.

Mais, examinons d’un peu plus près l’humanité dérobée des femmes.

Comme signifié plus haut, les femmes sont souvent assimilées à la nature (et à sa conception patriarcale). Toutefois, lorsqu’il s’agit de défendre l’oppression, car c’est de cela dont il s’agit, soudain on en appelle à la nature de l’homme et ses pulsions irrépressibles : pourquoi ?

De fait, le phallus assure aux hommes le statut d’être humain. La sexualité étant le lieu de l’oppression des femmes (« sexuality is to feminism what capitalism is to Marxism » ( Catharine Mackinnon)), dans un contexte patriarcal afin de coloniser le corps des femmes et contrôler leur capacités reproductives, la subordination sexuelle des femmes devient dès lors naturelle, donc elle transcrit la nature humaine, puisque c’est la nature des hommes. De la sorte, vous ne pouvez envisager la sexualité phallocrate comme un enjeu politique : « Loin d’être « naturelle », la sexualité phallique est une activité politique et morale »[8] (Denise Thompson). Ainsi, affirmer le contraire permet de faire de l’hétérosexualité une institution, à laquelle toutes les femmes doivent se soumettre : elles ne peuvent vivre sans les hommes, ni matériellement, ni sexuellement, ce qui permet d’assurer la pérennité de la phallocratie(culte du phallus, garant du statut d’être humain, je le rappelle).

 Cette institution est intrinsèque au mariage, à la famille, à la prostitution, à la pornographie. Dans chacun de ces cas, nous pouvons appliquer cette citation d’Andrea Dworkin : « le but des lois concernant les rapports sexuels dans un monde où règne la domination masculine, est de promouvoir le pouvoir des hommes sur les femmes, et de maintenir les femmes sexuellement asservie »[9]. Une petite paranthèse : précisons que cette sexualité phallique est aussi pratiquée dans les couples lesbiens ou homosexuels, émulant la pratique phallocrate de dégradation de l’autre. Nous avons pu le constater entre autres, avec la tendance Queer, et le sadomasochisme lesbien.

Nancy Huston participe dans son livre à cette érotisation de la violence : l’oppression est sexy, et les femmes le veulent, servir les hommes est leur dessein. Pourrait-on affirmer avec Geneviève Fraisse qu’  «  une oppression acceptée est une oppression ignorée » ? Je ne crois pas, dans ce cas-là. Nancy Huston et les gender-dévôts savent très bien ce qu’il se passe, et clairement, leur entreprise ne se veut pas transformatrice. Je pense bien sûr au renoncement, au conformisme, ou même à une identification aux intérêts phallocrates pouvant expliquer ces deux idéologies, mais ces acteurs et actrices du démantèlement du féminisme et de la libération des femmes n’ignorent rien.

Quant à la culpabilisation des femmes, monnaie courante : si le phallus (au sens politique) humilie les femmes, au lieu qu’il soit couvert de honte comme acteur premier  de la dégradation des femmes, ce sont les femmes qui doivent avoir honte. Denise Thompson affirme alors : «  It is the penis which disgraces women, then it is the penis which is the original disgrace ». Mais a priori, LA femme est salvatrice, les « péchés » de L’homme sont projettés sur celle-ci, de toute façon, elle est là pour le soulager. Ce portrait est dégoûtant.

  Remarquez aussi cette tendance actuelle à se retourner contre le féminisme, plutôt que d’affiner sa conception radicalement anti-patriarcale, lorsque les choses ne vont pas bien ! Comme dans le système phallocrate « classique », certaines féministes mettent la faute sur les féministes radicales : « vous êtes intolérantes ! », « vous êtes sectaires ! » car nous nommons les agents de l’oppression et agissons en conséquence, ou « comme les femmes sont toujours opprimées, ben c’est que le féminisme ne sert à rien ! ». Car il est bien connu qu’un système d’oppression s’abolit en 150 ans, et que la liberté s’obtient en demandant la permission.

Toujours est-il que, Nancy Huston, comme les gender-dévôts, dit aux femmes de faire avec, en dépolitisant complètement la question des femmes. Peut-être n’est-ce pas très rationnel, mais je trouve cela triste. Le féminisme doit nous apporter de l’espoir, il est plus aisé de se contenter du monde phallocrate, que de le changer, une autre phrase d’Andrea Dworkin, très éloquente : « La tragédie des femmes obnubilées par la survie, est qu’elle ne peuvent se rendre compte qu’elles sont en train de se suicider »[10]. Tout est là. Par sa résignation, Nancy Huston encourage les femmes à se suicider politiquement, à renoncer à leur libération. Nous agissons en complaisance avec le patriarcat pour survivre, mais si aucune théorie politique féministe ne nous permet de sortir de ce carcan, nous sommes fichues.

      Enfin, nous voyons bien que les gender-dévôts et les essentialistes se rejoignent sur beaucoup de points. Les normes patriarcales restent les référents, il n’y a aucune entreprise pour penser en dehors des sentiers battus par celui-ci. Que ce soit en affirmant des identités figées, ou en faisant mumuse avec les identités « genrées », aucune analyse politique des catégories sexuées n’est mise en avant.

Tous deux ne précisent pas les agents et brouillent les termes du débat. L’analyse féministe radicale quant à elle, affirme que les femmes ne sont pas le problème. Les femmes ne sont pas coupables, ni responsables de leur oppression. Les femmes ne s’oppriment pas toute seule : les hommes sont les agents de l’oppression, et le système phallocrate est le véritable problème. Il ne sert à rien de trouver des explications quasi ésotériques pour justifier la domination masculine : ce n’est pas le Saint Esprit, ce n’est pas la nature, ce n’est pas le genre. En revanche, tout ceci est une invention, ou du moins émane d’une conception patriarcale. Si les essentialistes, les gender-dévôts et les féministes radicales font le même constat, le féminisme radical nous permet d’aller au-delà et de préciser les termes du débat avec clarté, nous n’occultons rien. Notre objectif est de mettre fin à la suprématie masculine : nous y parviendrons. La Boétie le dit si bien : « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. ». Debout !

© Women’s liberation without borders 2012

 

 

 

 

 

 

 

                                          


[1]http://www.troubleandstrife.org/?page_id=527Ce site compare la conception féministe radicale et celle des gender-dévôts du genre.

[2] “what a woman « is » is what you made women “be”.That “is” women, as men make women mean”, in Feminism Unmodified, p59

[3] « Male dominance is the environment we know, in which we must live. It is our air, water, earth.”, in Intercourse, p 188

[4]« Men say women desire degradation, feminists see female pasochism as the ultimate success of male supremacy (…). », Catharine Mackinnon in Feminism Unmodified, p59

[5]« For women to affirm difference, when difference means dominance(…) means to affirm the qualities and characteristics of powerlessness », Catharine Mackinnon, Feminism Unmodified, p39

[6] “  …the social conditions of male supremacy function most efficiently to the extent that women(and men) accept the reality of their position, embrace it as natural and unalterable, desire its continuation and fear its destruction.”, In Radical Feminism Today, p22

[7]«  If there are no ‘agents’, there are no perpetrators and beneficiaries of relations of domination and no one whose human agency is blocked by powerful vested interests », Denise Thompson, Idem, p23

[8]« Far from being natural, phallic sexuality is a moral and political activity », Idem,p38

[9]In Intercourse,189 Andrea Dworkin parle dans un contexte patriarcal dans lequel de fait, le corps des femmes est la terre des hommes. Il ne s’agit donc pas de dire « all sex is rape ».

[10]« The tragedy is that women so commited to survival cannot recognize they are committing suicide »

Retrouvez un article sur Nancy Huston ici http://www.hebdo.ch/femmes_liberees_mon_denonce_nancy_huston_162363_.html

La toile : lieu d’une révolution féministe souterraine ? (deuxième partie)

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                     Appendre à être libre.

 

Je vous propose à présent de découvrir l’interview d’A.Ginva, auteure du blog  http://jeputrefielepatriarcat.blogspot.fr/ . Cette interview est on ne peut plus riche et détaille très bien la pensée féministe radicale. J’ai donné comme sous-titre  « Apprendre à être libre », car c’est bien de cela dont il s’agit : le patriarcat, par ses institutions, fait passer l’oppression pour naturelle, l’esprit des opprimées se trouve alors colonisé, et nous avons du mal à entrevoir une issue féministe à notre libération.

Mais comme Denise Thompson l’a dit : «  l’existence même du féminisme est la preuve que les choses peuvent changer ». Et loin d’être une simple théorie, le féminisme radical nous permet de fonder les modalités du changement , de notre libération.

Cette interview le démontre à merveille.

1) Quelle définition selon toi, du féminisme radical ?

Cette question est importante, et cela pose d’abord la question de définition. Avec le postmodernisme et le développement de la culture identitaire, il devient de plus en plus difficile de faire comprendre que le féminisme radical a une définition – même si celle-ci peut avoir des variances – qui n’est pas sujette à des quantités d’opinions personnelles. Selon cette idéologie, sous prétexte qu’une femme ou une organisation se déclare féministe, nous devrions l’accepter sans questionnement même si, mettons, elle défend la pornographie, la prostitution, le voile, ou d’autres formes d’entreprises de démolition des femmes. Or il n’appartient pas à quiconque de se dire féministe et encore moins féministe radicale. Cela implique certains positionnements politiques clairs, comme pourraient l’impliquer l’anti-fascisme, l’anti-racisme ou l’anti-capitalisme. Ceci est important car nous sommes dans un contexte où ce que nous produisons, les mots que nous utilisons sont sans cesse redéfinis par le patriarcat pour être vidés de leurs sens, pour nous dépourvoir de nos armes.

Je vais répondre assez longuement à cette question de définition car le féminisme radical incorpore de nombreux éléments.

Tout d’abord, il y a les féministes radicales, avant tout celles des années 70 ou de la « deuxième vague » qui ont produit le principal de ce qui existe aujourd’hui en terme de théorie féministe radicale. Je dois ma pensée et pratique féministe radicale principalement aux prédécesoeurs telles qu’Andrea Dworkin, Sheila Jeffreys, Mary Daly, Janice Raymond, Catharine MacKinnon, Carole Pateman (etc), et à de nombreuses autres femmes que j’ai pu lire ou rencontrer de par le monde qui ont réellement transformé ma vie et nourrissent quotidiennement mes pensées et mes actions. Je les honore toutes et les remercie profondément.

Étymologiquement, le mot radical vient de « racine ». Ainsi, le féminisme radical veut dire aller à la racine du règne des hommes sur les femmes. C’est aller plus loin que le simple constat qu’il existe des « stéréotypes » ou des « inégalités » hommes-femmes. Nous creusons à l’évidence que les hommes, partout, oppriment les femmes, et que ce sont bel et bien les hommes qui, collectivement, individuellement et sur tous les points du globe violent, torturent, massacrent, envahissent, colonisent, exploitent, causent les guerres ainsi que la destruction de la planète et l’extinction des espèces. Ce système de domination des hommes sur les femmes, nous l’appelons patriarcat. Donc c’est d’abord une analyse ou une conscience que notre monde a été construit par et pour les hommes dans le but spécifique de subordonner les femmes, que tout est connecté à travers cela. Découvrir tout cela a été un choc profond pour moi.

Je vais maintenant tenter de résumer la partie théorique, en tous cas de ce que j’en entends. Comme il est très difficile d’expliquer toute une théorie en quelques paragraphes et que ce que nous démontrons est tellement à l’opposé de ce que l’on nous enseigne, je vais faire beaucoup de raccourcis. Par exemple je ne vais pas pouvoir expliquer point par point en quoi les violences contre les femmes sont massives et sont réellement des violences, ce que beaucoup de personnes ne voient pas tellement les femmes ne font pas partie de la catégorie d’humain et que ces violences sont considérées comme « amour », « sexe », « plaisir », « séduction », « hétérosexualité ». Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre tout cela.

L’élément fondamental du féminisme radical est de voir les violences sexuelles par les hommes (que je définis comme des rapports non-désirés) et leurs conséquences reproductives sur les femmes comme étant au centre de l’organisation du patriarcat, le viol étant le moyen central par lequel les hommes oppriment les femmes. Plus précisément, nous soumettre à des viols ou coïts à répétition est le moyen par lequel les hommes peuvent s’approprier la reproduction humaine et ainsi nous imposer des grossesses et assurer le contrôle des enfants, en leurs termes. Toutes les autres violences (économiques, physiques et psychiques) auxquelles les hommes nous soumettent tant au niveau individuel que structurel découlent de cela et sont une façon de nous domestiquer afin que nous ne puissions résister à cette expropriation sexuelle et reproductive.

Le viol ou le fait qu’un homme éjacule dans le vagin d’une femme est donc ce qui constitue l’acte d’assignation à la caste de femme, ce qui veut que c’est ce par quoi les hommes nous assignent à notre statut social inférieur en tant que femme. La pénétration du pénis dans le vagin c’est aussi ce qui cimente l’identité en tant qu’homme, le statut dominant et la fraternité des hommes entre eux. Le fait qu’il faille absolument pénétrer, violer une femme pour être un homme est tellement déterminant pour leur identité et subjectivité que tout leur rapport au monde est régi par ce mode de domination du viol. C’est à dire qu’ils traitent non seulement les femmes comme quelque-chose à pénétrer, détruire, approprier, exploiter, coloniser, tuer, mais aussi tout ce qui les entoure, la terre, les êtres vivants ou les humains jugés « inférieurs ». Tout leur univers est basé sur ce rapport au monde qui découle de leur rapport destructeur aux femmes. 

Donc selon ce système de valeurs pervers, les seuls deux états d’être possibles sont la domination ou la subordination, respectivement associés à la masculinité et à la féminité, naturalisés aux hommes et aux femmes. Or ces états n’ont rien de naturels et sont obtenus uniquement par la violence. D’un côté, le masculin exprime l’exercice de la domination sexuelle des hommes sur les femmes (généralement associé à : phallus comme arme de guerre, pénétrant, sujet, dominant, actif, fort, maître, servi, propriétaire, public, culture, pur, sacré, dieu créateur et ensemanceur…).  Et de l’autre côté, le féminin, signifiant la condition de subordination sexuelle des femmes par les hommes (réceptacle creux, pénétré, objet, propriété, dominé, passif, faible, servile, esclave, nature, créature, profane, souillure…)

Le féminisme radical nomme non seulement les violences des hommes sur les femmes mais aussi leurs structures qui leur permettent de maintenir la subordination des femmes en état permanent. L’ensemble des institutions qu’ont crées les hommes (l’hétéro-obligation, le mariage, la famille, le proxénétisme, la religion, l’armée, l’état, les empires coloniaux, le capitalisme, la médecine, la science, les universités, la culture, l’art, le langage, l’agriculture, le système de classe, de racisme, etc.) forment un système global et complexe de guerre, d’atrocités et de génocide érigé par haine des femmes et contre les femmes. Les hommes ont crée ces méga structures de pouvoir en monopolisant l’usage légitime de la force, de l’économie, de la politique, du langage (etc) de sorte à se rendre collectivement inattaquables et briser toute résistance à leur système.

Le féminisme radical, ce n’est pas seulement une analyse mais aussi un mouvement politique de libération des femmes de la domination des hommes. C’est un mouvement de séparation des hommes et de leur état de siège sur nous pour créer un monde radicalement différent. Nous refusons catégoriquement leur guerre contre nous, nous disons, « plus jamais !», nous sommes déterminées à nous rendre justice, à mettre fin à leurs crimes et atrocités, à les dénoncer, nommer les coupables et à retirer leur capacité de nuire. Les violences doivent cesser, ils doivent désarmer.

Face à la haine des femmes où notre seul exil est celui de nous dissocier de nous-mêmes, nous ne pouvons qu’y opposer l’amour de soi et des autres femmes. Le féminisme radical est un élan d’affection, d’amitié et d’amour pour les femmes, de se préférer soi face à l’agresseur. D’où l’importance qu’a le lesbianisme pour le féminisme radical, une des formes à travers laquelle s’exprime l’amour pour nos semblables et le séparatisme des hommes. J’aime beaucoup le terme de Mary Daly, la « biophilie » : ça veut dire l’amour de la vie. Je pense que le féminisme radical c’est aussi un amour pour la vie, l’intégrité, le respect, l’humanité. Un combat pour nous réhumaniser, réunifier, redevenir intègres. À l’inverse, le système qui est régi par les hommes actuellement est un monde profondément nécrophile, c’est à dire obsédé par tuer tout ce qui vit, tuer et pulvériser nos âmes.

 2)  Quel(s) intérêt(s) présente-t-il par rapport aux courants plus « mainstream » ?

Le féminisme radical apporte à la fois la capacité de voir avec clarté notre réalité pour pouvoir la transformer de façon adéquate et l’espoir et la vision pour une paix réelle afin de nous guider dans cette transformation. Par exemple, le féminisme radical permet de voir que la solution face à l’insistance des hommes d’éjaculer de façon répétée dans notre vagin (avec toutes les conséquences reproductives, physiques et traumatiques que cela comporte) n’est pas l’avortement et la contraception mais de ne pas laisser les hommes nous approcher jusqu’à ce qu’ils soient capables de nous traiter comme des êtres humains. La contraception et l’avortement sont des solutions nécessaires à court-terme qui nous permettent de mitiger les conséquences des viols ou coïts que nous subissons et ainsi mieux survivre le patriarcat lorsque nous n’avons pas d’autre option, mais ce n’est pas la solution pour une autonomie et une intégrité physique totale.

Concrètement, je ne crois pas que l’on puisse sortir du patriarcat sans vision féministe radicale à la fois de notre réalité et du futur auquel nous aspirons. Cette vision peut évidemment prendre de nombreuses formes et n’a pas nécessairement besoin d’être identifiée par les femmes elles-mêmes comme féministe radicale (l’accès aux théories féministes radicales étant accessible qu’à une minorité de femmes, du fait de la censure des textes ou de la restriction de nombreuses femmes à l’éducation) mais elle nécessite avec certitude un positionnement radical contre les violences des hommes, le système de suprématie des hommes et la volonté d’organiser par et pour nous, identifiés en tant que tels.

Par rapport aux courants plus féministes, ce que je constate dans tous les mouvements et groupes qui manquent de radicalisme dans le sens décrit ci-dessus, c’est le manque de centrage sur les femmes, sur nos réalités et besoins spécifiques, un manque de bienveillance et de respect envers les femmes ainsi qu’une incapacité à nous préférer. Autrement dit, l’on y trouve des formes beaucoup plus flagrantes de misogynie, c’est à dire de mépris des femmes, la croyance que sans les hommes nous n’y arriverons pas, que ce qui arrive aux hommes est plus important ou la seule réalité qui compte, le déni de certaines violences des hommes contre nous et en particulier les violences sexuelles, le refus de nommer les hommes comme coupables ou de dire que nous avons été victimes, la culpabilisation des femmes, la reproduction de mécanismes de domination, etc. Ceci est un résultat tout à fait normal de décennies de violences contre nous, de dressage à nous haïr et à aduler les hommes, mais c’est certes un frein majeur à la résistance au patriarcat. Je précise tout de même qu’il n’y a jamais d’état « pur » séparé de tout patriarcat, et la sororité est un processus d’apprentissage permanent.

Un autre point négatif des courants « mainstream » c’est la croyance qu’opérer avec ou au sein des structures de pouvoir déjà établies par les hommes est nécessaire pour notre avancement. Or c’est faux, et l’inverse est vrai. Tout mouvement dédié à transformer les hommes ou un de leurs systèmes plutôt qu’à transformer nos propres vies et nous donner les moyens de le faire est voué à l’échec et à l’épuisement, car cela revient encore et toujours à attendre que les hommes fassent pour nous, à leur quémander des miettes, et par conséquent ne change pas fondamentalement leur pouvoir au-dessus de nous. L’histoire et le présent nous démontrent que nous ne pouvons en aucun cas laisser en leurs mains le soin de nous rendre justice ou de répondre à nos besoins. Cela ne veut pas dire que nous devons abandonner toute idée d’avoir un impact politique sur ce monde, mais au contraire que nous devons prendre ce pouvoir pour nous sans attendre, prendre en charge notre justice, exécuter et faire appliquer nos lois par nous-mêmes et en nos propres termes, de façon intransigeante et sans compromis.

Nous ne voulons pas de changements cosmétiques d’un système d’atrocités fondamentalement criminel et corrompu mais visionnons et agissons pour un changement radical de la société humaine.

 3) Dans son abécédaire, Marie-Victoire Louis remarque ceci : « La pensée politique féministe s’épuise vite lorsqu’on ne peut, ni ne veut attaquer ni les hommes, ni le capital, ni les syndicats, ni l’Etat…ni les ‘copines’. » Qu’est-ce que tu en dis ?

Ce que j’entends par cette phrase, c’est que pour qu’un mouvement féministe soit intègre et réellement centré sur nos besoins et expériences, nous devons cesser de nous solidariser aux hommes qui, collectivement, ne servent pas et ne serviront jamais nos intérêts. Ceci implique de dénoncer, de déshonorer et de se désolidariser des violeurs, conjoints violents, criminels ainsi que les hommes qui ne sont pas capables de nous traiter humainement, même si ceux-ci sont nos frères, nos amis, nos pères, maris, patrons, camarades de lutte ou nos propres fils. Les oppresseurs ne sont pas seulement « les autres hommes d’à côté » identifiés comme incarnant l’ennemi par certains groupes d’hommes (par exemple les ennemis préférés des gauchos sont les fascistes, étatistes ou capitalistes, alors que les conservateurs ciblent plutôt les étrangers) mais les hommes chez qui nous vivons, pour qui nous travaillons, qui sont les plus proches de nous.

Ceci veut aussi dire abandonner toute participation active même dans leurs institutions prétendument progressistes, socialistes, humanistes, démocratiques… du moins laisser tomber l’illusion qu’ils sont nos alliés politiques. Malheureusement, ce ne sont que d’autres formes de coalitions d’hommes contre les femmes, certaines seulement sont plus subtiles que d’autres. Des quantités de féministes de par le monde ayant commencé par militer dans des milieux gauchos en sont sorties brisées, exploitées, abusées, trahies, violées, ni plus ni moins qu’ailleurs. Beaucoup des mouvements féministes les plus radicaux sont d’ailleurs nés de la séparation amère des femmes des milieux des hommes gauche pour s’organiser entre elles.

En fait cela rejoint ce que j’ai dit plus haut ; que nous devons cesser de nous investir dans les structures définis par et pour les hommes pour dédier notre énergie à créer un monde en nos propres termes. Cela implique, comme le dit Janice Raymond, une rigueur et un discernement – y compris entre femmes. Par conséquent, nous ne pouvons non-plus accepter que des femmes sabotent nos entreprises féministes sous prétexte qu’elles soient femmes, même si nous comprenons que cette misogynie ou la violence qu’elles exercent sur d’autres femmes est liée à leur propre destruction subie, et que leur violence ne renforce pas leur privilège de classe comme c’est le cas pour les hommes.

Cependant, contrairement à ce que dit Marie-Victoire Louis je ne mettrai pas les femmes et les institutions patriarcales au même plan, car la responsabilité éthique n’est pas la même, ni les intérêts et bénéfices perçus. Le patriarcat n’avantage aucune femme, puisque rien sinon notre libération nous protègera des violences des hommes. Je refuse de dépenser de mon temps à attaquer les femmes, puisque c’est justement sur l’attaque des femmes que repose le pouvoir des hommes. Et nous avons intérêt à nous préserver de violences supplémentaires – à préserver nos forces en nous donnant le plus possible des espaces de bienveillance. En ce qui concerne les femmes, il y a des meilleures solutions que d’attaquer bêtement, comme bien choisir les femmes avec qui on travaille, donner l’exemple en se focalisant sur la construction de choses positives pour nous plutôt que de contrôler ce que produisent d’autres femmes (même si c’est misogyne), neutraliser les capacités de nuire de celles qui présentent un danger pour d’autres en minimisant les dommages et désapprouver publiquement ce type de comportements, ne pas s’exposer inutilement à des confrontations, etc.

 4) A cet égard, que dirais-tu à ceux (et celles) qui affirment que le féminisme radical glorifie les femmes et est ainsi trop réducteur ?

Pour ceux (et celles) qui veulent voir le féminisme radical disparaître, le féminisme radical sera toujours trop ceci ou pas assez cela. Sauf s’il s’agit de menaces, de diffamations ou de violences, je ne fais plus attention aux critiques, sinon je ne pourrai pas vivre ! Nous n’avons pas à nous justifier, à nous excuser ou à prouver qu’il est légitime de vouloir nous libérer de la violence des hommes.

Mais si l’on veut répondre précisément à cette critique, dire que le féminisme radical glorifie les femmes et donc serait trop réducteur est complètement hors de propos avec la réalité de notre mouvement. Tous les jours des femmes sont violées, tuées, torturées, battues, humiliées, meurent en couches. Nous sommes sous-nourries, sans terre, exilées, privées pour la plupart d’éducation, avilies et réduites au rang social de souillure. Face à l’horreur absolue de cette réalité, nous avons d’autres urgences que de savoir si à chaque moment cette action nous glorifie trop ou pas assez ! Ce débat d’idées de ce que représente « la femme » est une préoccupation typiquement masculine, cela n’a aucune pertinence pour nous, c’est une façon de détourner l’attention de nos revendications pour nous décrédibiliser. Cela fait justement partie de notre démarche féministe de ne pas se soucier de ce que les hommes pensent de nous. Notre urgence est d’abord de sauver nos peaux puis de nous libérer de l’horreur. Et de nous aimer, certes, mais que l’on m’explique en quoi cela serait réducteur et non libérateur ?

De plus, notre dissociation du monde est telle que reconnaître d’un coup de massue à quel point la haine des femmes est ce qui soude ce monde, est extrêmement douloureux à vivre. Cela n’a rien de glorieux.

5) A.Ginva, la réponse au manifeste, si je puis me permettre, proprement abjecte et révoltant, intitulé « Nous, féministes »  n’est pas passé inaperçue, en tout cas sur le net. Aux Etats-Unis, ce mouvement « sex positiv » est, me semble-t-il, plus répandu, les « Third wavers » accaparent toute l’attention. Pour toi, comment expliquer cette « dérive » ?  Est-ce là l’échec du féminisme, radical en l’occurrence ?

D’abord, définissons ce qu’est le mouvement « sex-positiv ». Il désigne les personnes ou organisations qui défendent de près ou de loin la pornographie, la prostitution, l’hétéro-obligation ou la contrainte au coït (qui sont toutes des formes de violences sexuelles) et prétendent que c’est du sexe, une liberté sexuelle voire même des pratiques féministes « transgressives ». Ils postulent que ces forment de violences sexuelles et de viol ne seraient pas une violence mais du plaisir et une liberté, et que la libération sexuelle pour les femmes, c’est être pénétré par plein d’hommes et ressembler à une « sal… ». En bref, c’est du copié-collé des discours mensongers des industries pornographiques et proxénètes qui servent à promouvoir la prostitution et leurs images de viol et de torture, qui génère des milliards de dollars de profits chaque année dans le monde. Ce sont des campagnes extrêmement bien agencées, très procédurières, avec des moyens faramineux et des liens dans de très nombreux secteurs économiques et politiques.

L’explosion des industries pornographiques et proxénètes depuis les années 70-80 a été un backlash (ressac) terrible pour les femmes et le féminisme. Les féministes radicales étant les seules qui résistaient à cette industrie de viol (comme Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon, Sheila Jeffreys, Janice Raymond, Melissa Farley, Diana Russel, etc.), tout a été fait pour les censurer, les empêcher d’agir et faire croire que le féminisme c’est en fait défendre les industries proxénètes et le « droit de se prostituer », selon leurs termes. Même les universités, qui pour un moment ont été un refuge pour la prolifération des études de femmes, ont participé à cette purge du féminisme radical pour le remplacer par des courants « sex-positiv » (surtout représenté par les courants postmodernes, queer, lacaniens et « postféministes »). C’est la supposée « troisième vague » féministe, qui n’est en fait qu’un produit du pillage des théories et mouvements féministes radicaux de la deuxième vague. En réalité, il n’y a jamais eu de troisième vague féministe, seulement une répression antiféministe et anti-femme massive.

Ceci fait qu’aujourd’hui, nous avons toute une génération de jeunes femmes qui se disent féministes mais qui ne connaissent que les textes « sex-positiv », car c’est la seule chose que l’on leur a fait lire dans leurs milieux féministes, études féministes ou ce qu’on appelle maintenant les « études de genre ». Lorsque j’ai commencé à découvrir le féminisme, cela me paraissait tellement évident d’être contre la prostitution et la pornographie, que j’ai été estomaquée de découvrir que c’était en fait une vision totalement marginalisée et minoritaire dans les milieux féministes occidentaux, au point qu’il était souvent même interdit d’en parler en termes négatifs.

Donc pour répondre à la question : « est-ce là l’échec du féminisme radical ?», les féministes radicales n’y sont pour rien, c’est simplement que le système de démolition des femmes était bien trop puissant pour qu’elles puissent l’achever à elles seules. Et ce qui n’a pas tué le patriarcat a décuplé sa force, son efficacité. Nous nous retrouvons aujourd’hui face à une entreprise monstrueuse de destruction et de propagande de haine des femmes. Peut-être que l’unique échec aura été de ne pas prévoir que les hommes allaient répondre et contre-attaquer, comme si tous les hommes allaient nous laisser et dire, « bon, ok, vous avez raison, on laisse tomber notre guerre contre vous ».

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La toile : lieu d’une révolution féministe souterraine ?

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Le féminisme radical n’est pas le féminisme le plus en « vogue » de nos jours. Souvent mal compris, on assiste à une certaine censure qui rend difficile l’accès aux ouvrages féministes radicaux. Pourtant , la toile semble être un moyen de partager cette culture : des bloggueuses féministes françaises rendent compte quotidiennement de l’actualité sous un regard féministe.
 
Le monde étant organisé autour de la subordination des femmes, cette approche radicale est sans nul doute la plus révolutionnaire et nécessaire que l’on puisse rencontrer.
 
J’ai réalisé une interview de trois bloggeuses : Hypathie, Je putréfie le patriarcat et Sandrine Goldschmidt d' »A dire d’elles » . L’interview est composée de 5 questions concernant le féminisme radical, chacune vous exposera son point de vue, dont une question spécifique à chacune.
 
 L’objectif de cette interview est de faire connaître le féminisme radical , la théorie féministe en l’occurence, de manière un peu plus ludique. Vous pouvez prendre des notes, il y aura certainement beaucoup d’informations !
 
Je publierai les interviews une après l’autre pour que vous ayez le temps de digérer , et de réfléchir sur les sujets évoqués !
 
Voici l’interview D’Hyapathie du blog http://hypathie.blogspot.fr/

 

1)    Comment définirais-tu le féminisme radical ?

Le féminisme radical, c’est à mon avis le refus de la compromission, de la collaboration avec le patriarcat ; c’est  aussi faire l’état des lieux de l’oppression des femmes et tenter d’y porter remède et solutions en étudiant les moyens pour y parvenir ; le féminisme radical, c’est la notion radicale que les femmes sont des êtres entiers qui n’ont aucune «moitié » qui les attend quelque part !  Nous n’avons aucune obligation vis à vis des hommes, ni de leur servir d’épouse, de domestique, de mère de leurs enfants, d’infirmière ou d’assistantes sociales, ni d’intermédiaire entre eux et l’éternité, comme j’entends dire par certaines !

 2)    Quel(s) intérêt(s) présente-t-il par rapport aux courants plus « mainstream » ?

Le courant mainstream ou réformiste si on utilise un mot français, consiste à négocier l’égalité, obtenir le droit de pouvoir choisir « entre l’évier ou la chaîne de montage d’un avion » avec chances et salaires égaux, le droit de pouvoir arrêter sa carrière et de la reprendre à l’endroit exact où on l’a laissée, d’avoir ou pas des enfants sans que cela impacte votre parcours professionnel. C’est évidemment louable, mais cela ne marche pas, ou alors, les gains sont tellement minimes et sujets à retours en arrière, qu’en une vie de travail marchand (carrière dans 8 métiers spéciaux femmes et dans les basses zones de l’économie généralement), et de bénévolat dans la domesticité d’un ou plusieurs hommes, vous avez au bout juste de quoi ne pas finir dans la misère avec une pension de retraite de 40 % inférieure à la leur après avoir, comme dit Christine Delphy, « fait double journée pour un demi salaire » ! Bref, de petits gains et au final le minimum vieillesse si vous avez divorcé et élevé leurs/vos enfants seule. Le bilan est plutôt maigre. Quand à l’accès au pouvoir, c’est à dire le lieu où se fabriquent les lois et où on les fait appliquer, vous avez vu comme moi qu’ils ne sont pas fous : ils ne vont pas lâcher comme cela sans résistance les places où ils peuvent continuer à profiter d’une situation qui leur est hyper favorable !

 3)    Dans son abécédaire, Marie-Victoire Louis remarque ceci : « La pensée politique féministe s’épuise vite lorsqu’on ne peut, ni ne veut attaquer ni les hommes, ni le capital, ni les syndicats, ni l’Etat…ni les ‘copines’. » Qu’en penses-tu ?

C’est sur cette idée d’« épuisement» que joue le paternalisme doucereux français, le sexisme bienveillant : faire l’aumône, lâcher quelques miettes (allocations familiales incitatives, RSA usine à gaz, sécurité trompeuse du foyer, garde des enfants accordée aux femmes divorcées…), tout en continuant à reproduire le communautarisme masculin partout où se fabriquent les lois. Le patriarcat-viriarcat s’incarne dans tous ces mots : hommes, capital, syndicats, et dans l’Etat-providence, l’Etat père et dernier refuge quand il ne vous reste que vos yeux pour pleurer après avoir été grugée et spoliée, bafouée en un mot.  Les copines, elles, sont occupées à courir après l’impossible : réussir sa vie de femme, de mère, d’épouse, d’amante…, plus de cadre supérieure ou mère entrepreneure. Je ne sais même pas comment elles font ! Mais ça se paie cher, malgré leur grande capacité à mener plusieurs vies de front. Il ne fait pas bon circuler sur les rocades le soir à 17 H, heure de sortie des bureaux,  tellement elles sont pressées de commencer leur deuxième journée ! Cela ressemble à de l’esclavage, selon moi. Alors, oui, bien sûr, il faut s’attaquer tout cela.

4) A cet égard, que dirais-tu à ceux (et celles) qui affirment que le féminisme radical glorifie les femmes et est ainsi trop réducteur ?

Je ne pense pas que le féminisme radical glorifie les femmes ; il les considère comme des êtres humains entiers qui, comme tous les humains, ont besoin de transcender, configurer le monde. S’engager ailleurs que dans la reproduction humaine, mener une vie satisfaisante sur le plan personnel ou professionnel, ou tous autres engagements qui font que la vie vaut d’être vécue. Je ne suis pas sûre que le maternité comble à ce point une femme, sans cela nous ne serions (enfin, celles qui tentent la maternité !) pas autant candidates à une telle course à la réussite professionnelle et à l’indépendance économique qui va avec. La maternité épanouissante, c’est un slogan du patriarcat pour tenir les femmes à la maison et les dissuader de venir faire concurrence aux hommes dans les endroits où ils se sentent seuls légitimes.

 5) Hypatie, ton blog est féministe et antispéciste. J’ai aussi remarqué que tu   t’intéresses au « vegan feminism », le « féminisme végétalien ». Peux-tu  expliquer brièvement ce à quoi cela consiste ? Son importance ?

J’essaie d’avoir une vision globalisante et « big picture » ! Cela permet de prendre conscience que l’oppression, l’exploitation des autres (femmes, colonisés, basses castes et animaux tout en dessous), de leurs corps et de leur force de travail, sont un tout. Elles offrent un socle à l’exploitation sans vergogne de la force de travail domestique et d’appoint des femmes, sans salaire, et souvent dans une très grande précarité. Il ne fait pas bon non plus être une femelle animale dans un élevage hors-sol, ni une vache laitière dans l’élevage « moderne » rationalisé impitoyable ! Les mâles ? Ils sont exterminés à la naissance, car ils ne servent à rien, le système ne tolère pas les « improductifs ». C’est très inquiétant. De plus, le carnisme (carnophallogocentrisme disait Jacques Derrida) cette certitude inquestionnable qu’on nous inculque dès le plus jeune âge que manger de la viande est indispensable à une bonne santé, est une croyance patriarcale, obscurantiste, sans fondement rationnel, comme toutes les croyances patriarcales basées sur la frustration des hommes  ; allez une seule fois tenir une table d’information sur le végétarisme et vous vous en rendrez compte. L’immense majorité des objections (parfois violentes) que vous entendrez proviennent des hommes ; leur virilité mal assurée s’accomode très mal d’une alimentation sans violence, basée sur des plantes, céréales et légumineuses ! Et c’est culturel, évidemment.

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Pourquoi il faut mettre fin aux féminismes.

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                                          Pour une théorie politique radicalement féministe.

De manière générale, on définit la théorie comme un ensemble de propositions censées harmoniser, rendre intelligibles des concepts pour donner du sens à la réalité, dans le but de fournir un cadre de référence.

Des définitions parfois contradictoires sont attribuées à la théorie politique. Je vais donc ici vous énoncer une définition de la théorie politique féministe.

La théorie politique d’une part, analyse des phénomènes, une organisation sociale et politique. La théorie politique féministe a trois objectifs. Le premier consiste à expliquer les modes de penser patriarcaux, puis à les critiquer, on a alors une élaboration d’une perspective féministe, et enfin la mise en place d’un système de pensée proprement féministe (avec de nouveaux concepts donc). Ces deux derniers points montrent que la théorie politique féministe a une visée transformatrice, elle doit avoir un impact réel. C’est une théorie engagée dans le réel, révolutionnaire. Ceci est lié à son héritage matérialiste.

Pour la théorie politique féministe[1] on parle alors de « Total theory »[2] , autrement dit : on analyse les phénomènes de manière systémique, on met en perspective des mécanismes en y inscrivant une dimension sexuée, alors point d’appui de l’organisation hiérarchique de la société (contrairement au marxisme).

On pourrait détailler davantage évidemment, mais ce n’est pas l’objectif de cet article.

Le reproche que l’on fait souvent à la théorie est d’être complètement déconnectée de la réalité.

Comme s’il y avait la théorie, puis la pratique. Or comme le suggère Catharine Mackinnon : « Pour les femmes dans le monde, la distance entre la théorie et la pratique, est en fait la distance entre la pratique et la théorie. Nous savons les choses qui se passent dans nos vies (…), ce qu’aucune théorie n’a jamais formalisé ». La théorie politique féministe donne donc une grille de lecture anti-patriarcale, qui donne lieu à une résistance des opprimées, et à des possibilités de changement.

Nous pouvons ainsi nous poser la question : sur quel pied danser lorsqu’il existe des prétendues pensées féministes, élaborées en fonction de concepts patriarcaux ?

Si la théorie politique féministe a une visée transformatrice, pouvons-nous accepter que « les féminismes » universaliste, essentialiste, socialiste, postmoderniste, libérale etc, etc… définissent encore les termes du débat ? Ne sont-ce pas une accumulation de contradictions qui nous empêchent d’agir ? Au nom de quoi pouvons-nous agir aujourd’hui d’ailleurs, si nous soutenons que tous ces féminismes sont valables, même viables sans la moindre distinction ?

La question n’est pas de savoir qui est le plus féministe de ces féminismes, ce qui ne rime à rien, mais plutôt : quel est l’objet de notre contestation ? Que voulons-nous ?

Colette Guillaumin disait : « penser ce qui n’a pas encore été pensé à propos de ce qui est considéré « connu » est l’objet d’une démarche théorique féministe ». Il doit donc y avoir une révolution totale et radicale dans la pensée, sans laquelle nous ne pouvons parler de théorie féministe ou même de politiques féministes à part entière, contre une organisation phallocrate.

L’objectif de cet article sera de montrer que la multitude de féminismes qui existent, donne libre court à une individualisation de la pensée, la réduisant ainsi à une opinion. Ceci nous amènera à définir les caractéristiques du féminisme dit ‘radical’ qui ne peut pas être un féminisme parmi tant d’autres, mais se révélant être une théorie de l’action nécessaire pour des changements structurels.

Annonçons d’emblée la couleur. Nous connaissons des millions de féminismes, seul le féminisme radical est inconnu au bataillon, surtout en France. Certainement le plus ridiculement caricaturé, peut-être est-ce trop difficile pour les intellectuel-l-es phallocrates de s’intéresser à une pensée s’intéressant aux femmes et à l’abolition du système patriarcal.

Ces divers courants de pensées « féministes » sont élaborés en fonction de concepts patriarcaux. Ceci est bien entendu lié à l’histoire du féminisme. Mais si cette réappropriation de concepts patriarcaux, comme s’il suffisait de les adapter aux femmes pour les changer, fut une étape nécessaire dans la construction d’une pensée féministe à part entière, elle doit cesser de définir le paysage politique féministe. En effet, comment se fait-il que défendre l’oppression puisse donner naissance à un manifeste : « Nous, féministes ! », comme si le féminisme avait pour devoir de justifier les positions antiféministes et phallocrates !

Comment lutter si nous refusons de déterminer ce qu’est le féminisme ?

Cette tolérance et ce refus de se détacher des concepts existants, qui ne tiennent absolument pas compte de l’oppression des femmes, nous plonge dans un immobilisme : dans la critique, dans la pensée et dans l’action. Par ailleurs, je l’ai expliqué dans l’article « Avons-nous le temps d’attendre ? », les divers courants féministes n’entrevoient, tous autant qu’ils sont, qu’une partie du problème. Le féminisme universaliste : le traitement différent des femmes par rapport aux hommes, le féminisme essentialiste : le virarcat, la domination du masculin sur le féminin, le féminisme socialiste : méfaits du système capitaliste appliqués aux femmes, et vous connaissez la suite. Pas un seul de ces féminismes n’établit des liens logiques entre tous ces éléments. On réfléchit dans les limites du patriarcat qui n’est absolument pas questionné. Il s’agit juste d’un système malade qui aurait oublié d’inclure les femmes dans son système.

On continue dans l’aberration : certaines féministes revendiquent « l’égalité dans la différence », on a ici une double ignominie : demander l’égalité dans un système qui fabrique la différence comme stratégie de domination. Ou encore dire que les femmes sont des hommes comme les autres, elles méritent alors l’égalité : si les femmes sont des hommes comme les autres, alors cela suppose d’une part que l’oppression vient des femmes. Or les hommes ont pour fonction sociale d’opprimer les femmes, d’autre part, réclamer l’égalité dans un système qui ne l’est pas. Les hommes n’ont pas des droits mais des privilèges.

Quoi qu’il en soit, aucun de ces féminismes ne présentent d’alternatives véritables. Ou pire, comme le fait le postmodernisme, on vous suggère de « kiffer » votre oppression, il paraît que ça passe mieux quand on est positive.

Dans la bonté connue du féminisme, nous devons accueillir la bêtise les bras ouverts. Il est donc très mal vu de dire ce qui est ou n’est pas féministe.

Aussi, en tant que féministe radicale, je ne peux pas dire : « la prostitution est une institution patriarcale », puisque la féministe postmoderniste d’à côté va dire : « non, ça s’appelle la liberté sexuelle ! ». Bizarrement, vous remarquerez que la seconde proposition sera plus entendue que la première.

Précisément, ce qui fonde une pensée féministe est sa lutte acharnée et son intolérance à la suprématie masculine. Je vous pose sérieusement la question : qu’est-ce qu’un féminisme qui n’a pas pour objectif la libération des femmes ? A quoi sert un féminisme nous disant que les femmes sommes libres, lorsqu’elles ne le sont pas ? Qui n’a aucune analyse anti-patriarcale ? Qu’est-ce qu’un féminisme sans femmes ?

Ce que je dis ici, c’est que le féminisme a pour objectif de mettre fin à la domination masculine structurant toutes les sociétés. Voici son pont d’appui : « C’est la domination masculine qui constitue le sujet du féminisme. C’est l’opposition à la domination masculine qui définit l’entreprise féministe et distingue le féminisme d’autres points de vue, et définit ainsi ses objectifs politiques » (Denise Thompson)[3]

Force est de constater que le féminisme est réduit à une opinion. Le féminisme n’a pas de bases précises, ni d’objectifs bien définis. Ces différents courants donnent toute la légitimité aux propositions anti-féministes, puisque le féminisme, « c’est ce qu’on veut ! ».

Nous, féministes radicales, qui critiquons l’oppression sommes alors accusées de dire aux autres femmes quoi penser. Bien sûr, il est plus commode d’ignorer comment le patriarcat dit aux femmes comment penser, comme si les structures mentales n’étaient pas déterminées par celui-ci, et de mettre la faute sur les féministes radicales.

Cet argument consistant à dire que quoi que l’on fasse et que l’on dise est féministe conduit bien évidemment à une individualisation du féminisme. Comme le dit Denise Thompson, « self-identification is not sufficient garantee of feminist theory or politics », aussi, le débat est clôt.

Puisque « je » fait autorité, que pouvons-nous dire sans que ce soit perçue comme une attaque personnelle ?

Il y a alors un rejet de la théorie féministe, qui ne sert à rien. Le féminisme est une mode, on fait un peu ce que l’on veut, le but est de se sentir bien. La théorie ce n’est que pour les intellectuelles, théoriciennes féministes, c’est incompréhensible. Or refuser la théorie féministe, c’est compromettre la libération des femmes. Un féminisme qui refuse d’offrir des alternatives aux femmes n’est pas du féminisme.

Il est donc indispensable de définir une théorie politique féministe qui nous permette d’agir contre l’oppression : « Le féminisme a sa propre logique, son propre système de valeurs et pratiques. Lorsque des opinions contradictoires font apparition, elles doivent être débattues en se référant au féminisme lui-même, pas éludées par peur d’offenser ou par une perception erronée du droit de chacun-e à être entendu-es »[4]. (Denise Thompson) Ainsi, le féminisme ne peut être une propriété privée : « ce n’est pas simplement tout ce qui est dit, fait ou ressenti comme féministe qui est féministe » (Denise Thompson). Auquel cas nous sommes dans l’impasse théorique et pratique.

Et voilà où se trouve le véritable « totalitarisme » (j’utilise le mot qu’on emploie souvent contre le féminisme radical) : on ne pense qu’à sa poire, et on crie au scandale à la moindre critique.

Je vais à cat égard, préciser les tenants et aboutissants de la théorie féministe radical, en identifiant quel en est l’intérêt.

La théorie féministe permet de fournir une grille de lecture, cela donne du sens à la réalité. Cette idée peut être évidente, est absolument fondamentale. Un exemple : Eve Ensler a indiqué dans plusieures interviews que les femmes au Congo, victimes de viol, n’identifiaient pas cela comme un crime sexiste. Je fais exprès de prendre cet exemple. Car plutôt que de faire comme si tout se passait dans la tête de la victime, comme le font les féministes postmodernistes : « si je dis que je ne suis pas opprimée, je ne le suis pas » (or comme l’indique Denise Thompson : « l’oppression n’est absolument pas causée par le consentement de la subordonnée. Elle s’exerce que la dominée le veuille ou non »), on pourrait plutôt mettre en perspective le fait que la domination des hommes sur les femmes passe pour naturel. Les femmes souffrent, mais n’ont pas les mots pour exprimer leur révolte, elles n’ont aucun cadre qui rende légitime leur résistance. Ceci est lié au triomphe des valeurs, des normes, des institutions patriarcales.

Aussi, lorsque vous développez votre raisonnement contre le système prostitueur et qu’on vous rétorque : « vous n’écoutez pas les prostituées », il faut bien comprendre que l’expérience ne définit pas la politique à adopter. Donner la primauté à l’expérience lorsqu’elle corrobore les pratiques phallocrates c’est assurer la suprématie et la pérennité du système d’oppression : « Un tel attrait pour l’expérience ignore le fait que celle-ci s’est constituée à l’intérieur des significations et du système de valeur de l’ordre social dans lequel nous sommes nées » (Denise Thompson)[5].

Lorsque le féminisme radical parle de l’expérience des femmes comme moteur de la théorie et de l’action féministe, c’est la prise de conscience de l’existence d’un système phallocrate à combattre.

Eveiller les consciences pour justifier l’oppression, vous comprenez que ça ne sert à rien, cela veut dire que la pensée est toujours colonisée par les significations du système patriarcal.

De même, avancer qu’il existe des femmes qui n’ont pas envie d’être libérées n’est pas un argument délégitimant le féminisme. Le féminisme a pour objectif de combattre le système patriarcal parce que de fait, il opprime des femmes. Ce n’est pas une question « d’envie », mais de vie ou de mort. L’intérêt général des femmes prime.

Il ne suffit donc pas d’être une femme pour être féministe. Si nous naissions féministes parce que femmes, on aurait dit adieu au patriarcat depuis longtemps. La conscience de classe n’est pas immédiate. Il n’en demeure pas moins que les femmes sont un groupe social opprimé et qu’elles sont le moteur de leur propre libération : « la conscience des femmes concernant leur situation ne devient féministe que lorsqu’elles prennent conscience que le statut des femmes en société est structuré par la domination masculine » (Denise Thompson)[6]

Aussi, comme l’a indiqué Gail Dines dans son article « Having it all’ looks very different for women stuck in low-paid jobs”[7] , les femmes au pouvoir sont une victoire partielle du féminisme, puisque l’objectif est de critiquer les fondements du pouvoir en adoptant des politiques féministes, pas en adhérants aux valeurs et pratiques du pouvoir qui nous opprime, puis divise les femmes.

La théorie féministe politique permet donc d’aller plus loin dans l’analyse, de ne pas se contenter de la réalité construite par le système dominant. Le féminisme radical est nécessaire contre la fatalité.

C’est pour cela qu’il faut impérativement démystifier la théorie politique féministe.

« Réservée à une élite » nous dit-on. Le savoir n’appartient pas à une élite mais à la classe dominante. Allons-nous leur laisser le plaisir de nous contrôler ? Comme le dit Denise Thompson : « L’exigence de compréhension immédiate est fondé sur cette croyance que la théorie sert intrinsèquement à dominer (…). Mais ceci ne prend pas en compte la possibilité que ce qui est connu et facilement compréhensible peut être un outil de domination également. »[8] Il est aisé de ne pas se creuser la tête et de ne pas aller loin dans la complexité. Pourtant, il le faut. C’est la technique des dominants de priver les opprimé-e-s du savoir. La lutte pour l’éducation populaire est absolument nécessaire.

Je le rappelle, la théorie est alors vitale pour construire une pensée et des politiques féministes car elle fournit « la signification morale et politique, le but et la valeur de l’expérience » (Denise Thompson).

Un autre intérêt fondamental du féminisme est le suivant : il s’oppose à toutes les formes de domination car : « aucune forme de domination n’est convenablement analysée si on ne fait pas état des fondements patriarcaux de celle-ci ». Une fois de plus, il s’agit d’établir une vision globale de la société et d’identifier les mécanismes pour nous permettre d’agir. Rien n’est laissé au hasard.

Finalement, il est temps d’arrêter de faire l’autruche et de dire clairement : il n’y a qu’un féminisme viable, et c’est le féminisme dit ‘radical’. Ce n’est pas un concours. Mais au bout d’un moment il faut bien identifier ce contre quoi nous luttons et pour quoi nous luttons. Car nous sommes forcées de constater que « les féminismes » ne nous aident pas, et nous empêchent même d’avancer.

Le seul féminisme qui analyse singulièrement l’oppression des femmes et en fait une vision globale de la société est le féminisme radical.

Ce n’est pas la diversité des féminismes qui fait la complexité du féminisme. Elle le rend confus : comment voulez-vous parler de l’oppression spécifique des femmes et vous prétendre universalistes ? Comment dénoncer les violences masculines sans préciser les agents de l’oppression, puisque « les femmes et les hommes intériorisent tous les deux les stéréotypes genrés » ? On ne peut pas réfléchir comme cela. On a un manque flagrant de clarté qui ne nous permet pas d’innover. En revanche, il est intéressant de connaître les fondements de ces courants, on comprendra ainsi la nécessité du féminisme radical, qui soit dit en passant, fait la synthèse de tous ces « féminismes » de manière cohérente (à l’exception du postmodernisme).

En élaborant les principes du féminisme, nous serons armées contre ces faux-féminismes ou faux-féministes, devrais-je dire. Défendre de près ou de loin la phallocratie n’est pas un brin féministe. Et c’est notre droit en tant que militantes, universitaires, écrivaines féministes de le dire, c’est même notre devoir. Car nous nous engageons pour la libération des femmes .Ne laissons pas ces usurpateurs et usurpatrices prendre le dessus.

© Women’s liberation without borders 2012

Je voudrais que vous écoutiez cette chanson bouleversante que vous pouvez comprendre à travers un regard féministe. En espérant qu’elle vous motivera pour lutter contre le patriarcat !

 

 

 

 


[1] J’emploie féminisme pour féminisme radical

[2] http://www2.law.columbia.edu/faculty_franke/Certification%20Readings/catherine-mackinnon-feminism-marxism-method-and-the-state-an-agenda-for-theory1.pdf Extrait de Toward a feminist theory of the State , Catharine Mackinnon.

[3] “It is male domination which constitutes the subject matter of feminism. It is opposition to male domination which defines the feminist enterprise and marks it off from other standpoints, and hence supplies feminism with its political priorities”.

[4] « Feminism has its own logic, meaning and practice. Where opinions come into conflict they must be argued through with reference to feminism itself, not evaded through fear of offending or out of a misplaced sense of everyone’s right to be heard.”

[5] « Such appels to experience ignore the fact that it is already constituted within the meanings and values of the social order into which we are born » , in Radical Feminism Today , p 33

[6] « Women’s consciousness of their life situations does not become feminist until it develops into an awareness that women’s social positioning is structured by male domination (…) », Idem, p 18.

[7] http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2012/jun/25/having-it-all-women-anne-marie-slaughter

[8] « Demands for instant comprehensibility rest on this belief that theory is inherently dominating (…) But they fail to take into account the possibility that what is well-known and easily understood may also be complicit with domination », idem , p 33

 © Women’s liberation without borders 2012