La main sur le cœur, Amnesty International passe du ‘bienveillant proxénétisme’ au secours des femmes en Inde.

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« La pitié conditionne, au titre de disposition subjective, l’entrée dans la communauté politique. Mais si la pitié dispose à la communauté, elle ne vient pas en lieu et place des institutions. » – Myriam Revault D’Allones, L’homme compassionnel, Paris, Seuil, 2008, 104p.

L’Allégorie de la Foi (1670-1674) par Johanne Vermeers (1632-1675). http://kerdonis.fr/ZJOHANNVERMEER/page35.html

L’Allégorie de la Foi (1670-1674) par Johanne Vermeers (1632-1675). http://kerdonis.fr/ZJOHANNVERMEER/page35.html

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’internet ou la tendance « JT » généralisée fait efficacement vaciller la jugeote citoyenne. La larme à l’œil serait-elle ce subtil je-ne-sais quoi par lequel on pardonnerait immanquablement toute incohérence se révélant dramatique et irresponsable pour les Droits des femmes ? Les associations de conservation du patrimoine seigneurial bordélique ont de quoi enchaîner les succès auprès des hautes personnalités en moralité compassionnelle : que la critique politique se garde d’investir l’agora numérique ou même concrète, trop de complexité tue l’élan sensationnel. Si bien qu’il suffit de reformuler cela en un commandement : que l’on doit se garder, en somme, de « casser le plan »- avec tout le dépit que contient l’expression- des agitateurs humanitaires.

C’est ainsi que le 31 juillet dernier, un conseil de village en Inde condamne deux jeunes filles à être violées en guise de sentence déshonorante pour les familles, suite au départ de leur frère amoureux d’une femme de caste supérieure.

Amnesty International se sentant la compétence d’un législateur ou d’un Etat, décide alors de faire circuler une pétition pour enjoindre l’Inde à accorder une protection aux filles abominablement condamnées. Oh que cela est louable. Bien sûr, les condamnées n’ont pas attendu le secours altruiste et vaillant de l’association pour s’enfuir et initier elles-mêmes le recours auprès de la Cour Suprême indienne.

Toutefois, comprenez, la bonne conscience est telle que le monde entier doit signer une pétition initiée par une association proxénète, mais qui l’est sous les meilleures intentions. Amnesty, c’est le Bien, voilà tout.

Pourtant, nombre d’actions menées par les associations de femmes indiennes se multiplient au moins depuis un an contre le viol, et bien davantage contre le fléau prostitutionnel. Sans compter les enjeux politiques que représentent, non seulement l’ (inexistante) égalité entre les femmes et les hommes dans le pays, mais également la stabilité démocratique d’un pouvoir politique en proie aux conflits inter-religieux, ainsi que le non-respect de l’abolition constitutionnelle de la caste des Intouchables. Mais qu’un chef de village fasse le maire, que les inégalités territoriales rendent la Constitution figurative, et donc que les Droits des femmes indiennes soient un joli mirage – Amnesty International n’en a globalement cure.

L’on anticipe déjà l’objection béate : Oui mais, quel rapport entre le communiqué datant du 11 août, soit de trois semaines (délai relativement long pour la génération postmoderne) -justifiant le bienveillant proxénétisme (sorte de nouvelle « main invisible »), et cette infâme et archaïque condamnation au viol ?

Le saucissonnage acritique faisant office d’axiologie chez les nouveaux acteurs organisés ou non organisés, le fait se décompose en quelques pièces accommodantes, au gré des sentiments et des envies, avec l’espoir qu’à force, la vérité accommode également les sens.

Comme précisé, Amnesty International n’en a pratiquement cure du contexte politique indien. Ce qui fait problème dans les prises de position de l’association, pour le moins ambigües, schizophrènes, aristocrates, pathétiques, incohérentes, absurdes ; relève du continuum libéral qui ne considère la liberté qu’en tant qu’elle n’entrave pas celle d’autrui- soit, une liberté négative qui fonde la justice uniquement au prisme de la violence.

Evidemment, l’éthique minimaliste requise dans cette configuration fait mouche. Lorsque la force brute s’exerce, l’acte est laid. Du moment que l’argent assure la médiation entre le consentement de la femme et les injonctions de l’homme qui paie, l’acte est légitime. C’est tout simplement le degré zéro d’une communauté fonctionnelle, cet humanisme autonome est le néant politique.

De la même manière que la logique humanitaire affère à l’urgence – d’ailleurs, les Droits de l’Homme sont bien distincts du droit humanitaire- Amnesty International ne fonde son action qu’au paroxysme, ses experts n’ont donc aucun mal à envisager tout ésotérisme alambiqué justifiant maintes formes de servitude dite volontaire.

Pour quiconque tient à cœur la tangibilité, la qualité et la pérennité du Droit des femmes et de leur citoyenneté, cette ligne résignée et lacunaire relève tout simplement d’une hypocrisie bien-pensante. Heureusement que les fidèles tentent de sauver la crédibilité des humanitaires amnestyens, en sorte que,  comme dans le tableau de Johanne Vermeers, la Foi Amnestyenne s’étende au monde entier.

En somme, la vie d’une femme est monnayée, leurs droits, selon cette perspective libérale humanitaire, ne se mesurent qu’à l’aune d’une somme d’argent déboursée « dans de bonnes conditions matérielles » contre sévices sexuels cantonnés quant à eux, au domaine de la vie privée du proxéneur (Christine Gamita, 2013). Tel est le lien établi par Amnesty International entre le Droit et l’économie. En conséquence, cela est le cadre argumentatif même d’Amnesty International qui pose question. Lorsque l’association en arrive à considérer comme un échange tout à fait recevable un acte sexuel rétribué en nature, l’on est en droit de se demander : mais après tout, et si ces filles avaient été condamnées à « travailler » dans les bordels de Mumbai, cela aurait-il été moins blâmable ?

Par suite, une approche au compte-gouttes de la pétition mise en circulation, mais également de toute autre action amnestyenne, néglige tout bonnement ce point politique cardinal. Amnesty International n’est pas neutre. Amnesty International n’agit pas aveuglément ; si l’ « urgence » est son curseur, ce n’est que pour justifier en rhétorique un cantonnement de l’action humanitaire et publique à l’état de fait. Car il ne faut pas oublier que l’association s’arroge la compétence d’émettre des recommandations aux Etats.

Aussi, comment, à terme, la citoyenne ou le citoyen peut-il agir contre les féminicides dont sont victimes les femmes dans le monde ? Il paraît pour le moins curieux de faire des féminicides des actes ponctuels qui ne pourraient être alors, que ponctuellement appréhendés.

L’engagement ne se résout pas dans un clic intempestif ; efficacité, effectivité et visée doivent être articulées, sans concession – telle est l’intelligence du politique, et sa concrétisation n’est que plus grande lorsque le projet est collectivement mené à bien. Il ne s’agit guère de « tout ou rien », mais de prudence et donc de sens pratique. Les associations de femmes indiennes et les ONG féministes en manifestent chaque jour le potentiel. Pourquoi ne pas agir et signer avec elles ?

Hors Amnesty, il y a un salut. Cautionner l’écart libertarien de l’association, revient à le légitimer. L’engagement est politique, ou il n’est que profession de foi. Difficile donc de juger les propositions comme s’il s’agissait de choisir un bien dans un supermarché : celui-là, il me plaît, celui-là ne me plaît pas, celui-là n’est pas mal, et ainsi de suite …

L’on doit pourtant compter avec les anciennes et anciens militants Amnestyens qui ont du mal à se figurer que l’association n’a rien d’angélique. Or, il est tout à l’honneur des militantes féministes en particulier, de reconnaître le manquement de l’ONG au regard des droits fondamentaux des femmes.

Ainsi que l’exprimait Moïra Sauvage, ancienne responsable de la Commission Femme d’Amnesty France, le 13 août 2015 dans Le Nouvel Observateur :

« Ce n’est pas ce mouvement-là auquel je veux continuer de donner mon temps, mon énergie et mes convictions. Même si je crois encore dans les valeurs et le travail effectué par Amnesty en plus de 50 ans et qu’ils me semblent encore nécessaires, en ce qui concerne les femmes – et je ne serai certainement pas la seule – j’irai, le cœur déçu, militer ailleurs. »

On peut douter de la nécessité du travail de l’ONG à l’avenir, étant donné ses orientations enclines à la patrimonialisation du corps des femmes, et les conséquences éminemment désastreuses de leurs propositions ; mais voilà un bel exemple d’engagement authentique et cohérent.

Finalement, si les droits fondamentaux des femmes ne s’apprécient que par compassionnalisme et se trouvent, en fonction du degré de violence, rendus négociables ; il va sans dire qu’une main sur le cœur accompagnée de vœux pieux est très esthétique, mais l’on peut néanmoins pressentir la limite intrinsèque de cette promesse humanitaire gentiment circonscrite par bigoterie phallique marchande faisant des femmes des citoyennes de seconde zone, et sous-tendant une pétition, somme toute, niaise. Le viol est un crime. Les féminicides sont une abjection et ne sont pas tolérables. Mais ce n’est pas une fois au seuil de la mort que la victime devrait pouvoir espérer justice.

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  1. Très bien ! C’est la même chose pour la maternité de substitution, beaucoup de gens considèrent qu’à partir du moment où les femmes consentent de bon cœur à être de gentils incubateurs gâtés matériellement et encensés par les gentils couples qui les emploient, cela devient par miracle éthique de les priver de leurs droits. On ne marche plus qu’à l’émotionnel ça en devient hallucinant.

    • En effet, que de bons sentiments qui ont finalement pour conséquence de justifier la violence ! Le « moindre mal » n’est que renoncement lâche et aristocratique vaguement emprunt de mysticisme « trickle down ». Mais on ne sait plus très bien ce qu’est le pire pour le coup. Qu’une association défende une telle position néolibérale, ou que des signataires soutiennent aveuglément l’ONG sous prétexte qu’incarnerait le camp des gentils ?

  2. Excellent article ! A diffuser un maximum auprès de toutes les personnes qui appellent à signer les pétitions de Amnesty et notamment celle pour les deux indiennes condamnées à être violées…
    Un peu de cohérence ne peut nuire !!! AI tente de se racheter une conduite et de faire oublier le scandale planétaire du vote de Dublin en août… Cette organisation n’a plus aucune légitimité à défendre les droits de 2 femmes menacées de viols, quand elle en abandonne des millions d’autres aux trafics et à la vente pour soutenir l’industrie et le commerce du VIOL TARIFÉ !!!

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