Nancy Huston ou l’art et la manière de corroborer les gender-dévôts.

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      Première nouvelle : l’essentialisme serait le remède au fléau « genriste », postmoderniste et libéral. Nancy Huston dans son livre Reflet dans un œil d’homme  nous fait l’apologie d’un naturalisme phallocrate expliquant la subordination des femmes, qu’elle n’exprime bien sûr pas en ces termes, puisque « subordination » implique une situation liée à une organisation politique oppressive. Vous comprenez, comme il est bien fatiguant de lutter contre un système politique patriarcal et ses institutions, Nancy Huston affirment que les hommes sont naturellement violents, ils ont le « pouvoir » (naturel, par la force, Hulk !) de contraindre les femmes à être leurs esclaves sexuels. Alors, nous, femmes, devons nous protéger ! Nous sommes les proies des hommes ! Et si nous ne nous prémunissons pas des violences masculines, alors c’est que nous sommes débiles.  La violence des hommes contre les femmes est de la faute des femmes, puisque ces pauvres hommes ne peuvent se contrôler !

Les « genristes » seraient des fous et des folles car ils et elles nieraient la différence des sexes ! Cette simplification de la pensée postmoderne est dangereuse. Et c’est ce manque de rigueur qui conduit à son succès : d’une part, ce n’est pas la « Troisième Vague » qui a mis en évidence la construction sociale des sexes. Les féministes radicales l’ont fait bien avant, à ceci près que nous mentionnons la relation inégale de pouvoir sous-tendant ces genres masculin et féminin[1]. D’autre part, les gender-dévôts ne font que les réifier, et ne remettent pas en cause l’inégalité fondant les catégories sexuées. Cette inégalité de pouvoir n’est certainement pas naturelle ! Elle est politique. Un exemple : un homme peut être féminisé, ceci montre que le système patriarcal n’est pas lié à la biologie, mais bien à la domination de la classe des hommes sur la classe des femmes. Je le rappelle,  les femmes sont asservies par les hommes en tant que catégorie politique, pour des intérêts visant à maintenir le système patriarcal. « L’oppression créée la différence » disait Monique Wittig, pas l’inverse.

Précisons les termes avec Catharine Mackinnon : dans la théorie féministe «  ce qu’une femme « est »  implique le résultat d’un conditionnement. Ce « sont » les femmes, d’après la définition établit par les hommes »[2] . L’analyse féministe radicale vise donc à examiner les mécanismes de la domination des hommes sur les femmes, pour mieux CHANGER cet état de fait. Ni le féminisme, qui n’en est pas, essentialiste, ni les « genristes » n’ont cet objectif et cette analyse, puisqu’ aucun d’entre eux ne remettent en question les concepts et les fonctionnements patriarcaux.

Vous l’aurez compris, cet article consistera à montrer les similitudes entre ces deux courants et bien sûr à fonder une critique de l’essentialisme comme idéologie patriarcale.

    

    Négation totale d’une culture phallocrate, Nancy Huston déclare que le darwinisme régit l’ordre du monde, ceci justifierait l’oppression (il n’y en a pas du reste, puisque c’est naturel). Il y a des gens « beaux », « laids », des femmes et des hommes. Admirez la comparaison. Aussi, les femmes sont biologiquement inférieures, différentes des hommes, mais quand même, il faut qu’elles aient les moyens de se protéger, par les lois justement.

Précisément, les lois sont faites par les hommes. Les lois émanent d’un système patriarcal à l’origine de l’ordre social que nous connaissons. Ces lois, ce système phallocrate assure aux hommes leurs droits patriarcaux, ceci est, en démocratie libérale par exemple, au fondement du Contrat Sexuel. Andrea Dworkin le dit si bien : «  La domination des hommes est l’environnement que nous connaissons, dans lequel nous devons vivre. C’est notre air, notre eau, notre terre »[3] . Un ensemble d’institutions garantit les droits des hommes à opprimer les femmes, des institutions mises en place pour empêcher les femmes de résister.

Lorsque Nancy Huston parle de déterminisme naturel, cette-dernière a l’air d’oublier que la Nature elle-même est soumise à l’idéologie. De nombreuses féministes ont démystifié la conception patriarcale de la nature comme Hélène Rouch. Vous comprenez que cette prétendue analyse « objective » de la nature est un prétexte nécessaire à la phallocratie pour coincer les dominées dans leurs actions et prise de conscience féministe : si les choses sont figées, par définition, le système est justifié et ne peut changer. Ce que fait Nancy Huston est un simple constat : je justifie les faits, par les faits ! Les femmes sont des objets sexuels, c’est ce que j’observe, c’est simplement parce que c’est dans la nature de LA femme d’exister à travers L’homme, de ne pas vivre sans lui. Or ceci, une fois de plus, est effectivement la réalité, mais une réalité phallocrate ! Notre cadre de référence quotidien est bien celui-ci ! Nous ne pouvons entrevoir quoi que ce soit, si nous ne sortons pas de notre cage, comme l’indique si bien Marilyn Frye dans The Politics of reality. Tandis que la démarche féministe fonctionne de la sorte : «  Les hommes disent que les femmes désirent être dégradées, les féministes voient ce masochisme féminin  comme le succès absolu de la suprématie masculine (…). »[4] Autrement dit, cette prétendue nature féminine a été établit par les hommes pour assurer leur domination sur les femmes. L’idée est politique puisqu’elle se réfère à  une action volontaire afin d’assurer les intérêts d’un groupe dominant.

Le point commun avec les gender-dévôts est évident ici : il n’y a aucun système de domination, chacun-e agit comme si les structures politiques ne déterminaient pas leur manière d’être sociale. Si l’un-e préfère la nature, l’autre préfèrera au contraire la liberté, définit de manière assez simpliste comme l’absence de contraintes, ce qui revient à défendre le « droit du plus fort » également. Mais il n’y a aucune prise en compte du système patriarcal, ses structures ne sont ni évoquées, ni attaquées. Et ce que l’on a en plus du déterminisme, c’est bien un fatalisme : on sait très bien dans les deux cas que les femmes et les hommes n’ont pas les même rôles dans la société (le terme fonction serait plus approprié, mais je me situe ici de leur point de vue), mais on ne peut rien y changer. Deux attitudes : on adopte les normes patriarcales ou on joue avec (un peu de recyclage phallocrate) !

Par ailleurs,  on l’aura remarqué, les femmes sont souvent associées à la nature. Elles sont « intuitives », faites pour avoir des enfants, faites pour servir les hommes. Les femmes sont associées au don, au sacrifice. Si les femmes sont  estimées de la sorte, c’est que, comme pour la nature, les femmes doivent être maîtrisées par les hommes, elles sont façonnées par les hommes, ils les manipulent  à leur guise.

Cette différence soi-disant naturelle n’est finalement qu’une stratégie pour maintenir la subordination des femmes. Revendiquer une identité féminine, c’est donc revendiquer l’aliénation et l’oppression : «  Lorsque les femmes font valoir la  différence, la différence impliquant alors une relation de domination, cela veut dire que l’on affirme des qualités et caractéristiques de sujétion»[5]. Il n’y a rien de féministe ici, et le progrès est interdit.

Notons par là-même : Nancy Huston déculpabilise les hommes, mais est une championne dans la culpabilisation des femmes.

« Les hommes ont le pouvoir de violer les femmes », ils en ont le pouvoir en effet. Afin d’assurer leur existence en tant que dominants, ils doivent détruire les femmes. Mais dire qu’ils en ont le pouvoir car ce sont des pauvres choses soumises à leur passion ! Quel mépris pour les victimes ! Alors, les féminicides, violences masculines seraient complètement normales ! Si ceci n’est pas une défense de la phallocratie, je ne sais pas ce que c’est : «  Les institutions issues de la suprématie masculine fonctionnent de manière tellement efficace que les femmes (et les hommes) acceptent la réalité de leur position sociale,  l’adoptent comme si elle était naturelle et inchangeable, espèrent sa continuation et ont peur de sa destruction. » (Denise Thompson)[6]. Les féminicides  sont une arme politique phallocrates, partout dans le monde, mais ce n’est pas irrémédiable ! Nancy Huston fait preuve de résignation, mais cette résignation que l’on peut observer chez bon nombre de féministes, est fatal pour l’avenir des femmes, annonce un avenir heureux pour la phallocratie.

Nous voyons une fois de plus, dans cette déculpabilisation des hommes, un point commun avec les gender-dévôts : aucun agent de l’oppression. Pour l’une, la nature est responsable (ce qui normalise l’oppression), pour les autres : ce ne sont pas les hommes, mais le genre qui opprime les femmes ! Vous agissez comment dans ces cas-là ? «  S’il n’y a pas d’agents, il n’y a pas d’auteurs et de bénéficiaires de la domination, et personne n’est privée de son humanité pour assurer les intérêts d’un groupe dominant »[7]. Les femmes se trouvent dans une impasse, et qu’elles y restent, c’est naturel ! L’oppression est passée sous silence, comme le sont les femmes.

Mais, examinons d’un peu plus près l’humanité dérobée des femmes.

Comme signifié plus haut, les femmes sont souvent assimilées à la nature (et à sa conception patriarcale). Toutefois, lorsqu’il s’agit de défendre l’oppression, car c’est de cela dont il s’agit, soudain on en appelle à la nature de l’homme et ses pulsions irrépressibles : pourquoi ?

De fait, le phallus assure aux hommes le statut d’être humain. La sexualité étant le lieu de l’oppression des femmes (« sexuality is to feminism what capitalism is to Marxism » ( Catharine Mackinnon)), dans un contexte patriarcal afin de coloniser le corps des femmes et contrôler leur capacités reproductives, la subordination sexuelle des femmes devient dès lors naturelle, donc elle transcrit la nature humaine, puisque c’est la nature des hommes. De la sorte, vous ne pouvez envisager la sexualité phallocrate comme un enjeu politique : « Loin d’être « naturelle », la sexualité phallique est une activité politique et morale »[8] (Denise Thompson). Ainsi, affirmer le contraire permet de faire de l’hétérosexualité une institution, à laquelle toutes les femmes doivent se soumettre : elles ne peuvent vivre sans les hommes, ni matériellement, ni sexuellement, ce qui permet d’assurer la pérennité de la phallocratie(culte du phallus, garant du statut d’être humain, je le rappelle).

 Cette institution est intrinsèque au mariage, à la famille, à la prostitution, à la pornographie. Dans chacun de ces cas, nous pouvons appliquer cette citation d’Andrea Dworkin : « le but des lois concernant les rapports sexuels dans un monde où règne la domination masculine, est de promouvoir le pouvoir des hommes sur les femmes, et de maintenir les femmes sexuellement asservie »[9]. Une petite paranthèse : précisons que cette sexualité phallique est aussi pratiquée dans les couples lesbiens ou homosexuels, émulant la pratique phallocrate de dégradation de l’autre. Nous avons pu le constater entre autres, avec la tendance Queer, et le sadomasochisme lesbien.

Nancy Huston participe dans son livre à cette érotisation de la violence : l’oppression est sexy, et les femmes le veulent, servir les hommes est leur dessein. Pourrait-on affirmer avec Geneviève Fraisse qu’  «  une oppression acceptée est une oppression ignorée » ? Je ne crois pas, dans ce cas-là. Nancy Huston et les gender-dévôts savent très bien ce qu’il se passe, et clairement, leur entreprise ne se veut pas transformatrice. Je pense bien sûr au renoncement, au conformisme, ou même à une identification aux intérêts phallocrates pouvant expliquer ces deux idéologies, mais ces acteurs et actrices du démantèlement du féminisme et de la libération des femmes n’ignorent rien.

Quant à la culpabilisation des femmes, monnaie courante : si le phallus (au sens politique) humilie les femmes, au lieu qu’il soit couvert de honte comme acteur premier  de la dégradation des femmes, ce sont les femmes qui doivent avoir honte. Denise Thompson affirme alors : «  It is the penis which disgraces women, then it is the penis which is the original disgrace ». Mais a priori, LA femme est salvatrice, les « péchés » de L’homme sont projettés sur celle-ci, de toute façon, elle est là pour le soulager. Ce portrait est dégoûtant.

  Remarquez aussi cette tendance actuelle à se retourner contre le féminisme, plutôt que d’affiner sa conception radicalement anti-patriarcale, lorsque les choses ne vont pas bien ! Comme dans le système phallocrate « classique », certaines féministes mettent la faute sur les féministes radicales : « vous êtes intolérantes ! », « vous êtes sectaires ! » car nous nommons les agents de l’oppression et agissons en conséquence, ou « comme les femmes sont toujours opprimées, ben c’est que le féminisme ne sert à rien ! ». Car il est bien connu qu’un système d’oppression s’abolit en 150 ans, et que la liberté s’obtient en demandant la permission.

Toujours est-il que, Nancy Huston, comme les gender-dévôts, dit aux femmes de faire avec, en dépolitisant complètement la question des femmes. Peut-être n’est-ce pas très rationnel, mais je trouve cela triste. Le féminisme doit nous apporter de l’espoir, il est plus aisé de se contenter du monde phallocrate, que de le changer, une autre phrase d’Andrea Dworkin, très éloquente : « La tragédie des femmes obnubilées par la survie, est qu’elle ne peuvent se rendre compte qu’elles sont en train de se suicider »[10]. Tout est là. Par sa résignation, Nancy Huston encourage les femmes à se suicider politiquement, à renoncer à leur libération. Nous agissons en complaisance avec le patriarcat pour survivre, mais si aucune théorie politique féministe ne nous permet de sortir de ce carcan, nous sommes fichues.

      Enfin, nous voyons bien que les gender-dévôts et les essentialistes se rejoignent sur beaucoup de points. Les normes patriarcales restent les référents, il n’y a aucune entreprise pour penser en dehors des sentiers battus par celui-ci. Que ce soit en affirmant des identités figées, ou en faisant mumuse avec les identités « genrées », aucune analyse politique des catégories sexuées n’est mise en avant.

Tous deux ne précisent pas les agents et brouillent les termes du débat. L’analyse féministe radicale quant à elle, affirme que les femmes ne sont pas le problème. Les femmes ne sont pas coupables, ni responsables de leur oppression. Les femmes ne s’oppriment pas toute seule : les hommes sont les agents de l’oppression, et le système phallocrate est le véritable problème. Il ne sert à rien de trouver des explications quasi ésotériques pour justifier la domination masculine : ce n’est pas le Saint Esprit, ce n’est pas la nature, ce n’est pas le genre. En revanche, tout ceci est une invention, ou du moins émane d’une conception patriarcale. Si les essentialistes, les gender-dévôts et les féministes radicales font le même constat, le féminisme radical nous permet d’aller au-delà et de préciser les termes du débat avec clarté, nous n’occultons rien. Notre objectif est de mettre fin à la suprématie masculine : nous y parviendrons. La Boétie le dit si bien : « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. ». Debout !

© Women’s liberation without borders 2012

 

 

 

 

 

 

 

                                          


[1]http://www.troubleandstrife.org/?page_id=527Ce site compare la conception féministe radicale et celle des gender-dévôts du genre.

[2] “what a woman « is » is what you made women “be”.That “is” women, as men make women mean”, in Feminism Unmodified, p59

[3] « Male dominance is the environment we know, in which we must live. It is our air, water, earth.”, in Intercourse, p 188

[4]« Men say women desire degradation, feminists see female pasochism as the ultimate success of male supremacy (…). », Catharine Mackinnon in Feminism Unmodified, p59

[5]« For women to affirm difference, when difference means dominance(…) means to affirm the qualities and characteristics of powerlessness », Catharine Mackinnon, Feminism Unmodified, p39

[6] “  …the social conditions of male supremacy function most efficiently to the extent that women(and men) accept the reality of their position, embrace it as natural and unalterable, desire its continuation and fear its destruction.”, In Radical Feminism Today, p22

[7]«  If there are no ‘agents’, there are no perpetrators and beneficiaries of relations of domination and no one whose human agency is blocked by powerful vested interests », Denise Thompson, Idem, p23

[8]« Far from being natural, phallic sexuality is a moral and political activity », Idem,p38

[9]In Intercourse,189 Andrea Dworkin parle dans un contexte patriarcal dans lequel de fait, le corps des femmes est la terre des hommes. Il ne s’agit donc pas de dire « all sex is rape ».

[10]« The tragedy is that women so commited to survival cannot recognize they are committing suicide »

Retrouvez un article sur Nancy Huston ici http://www.hebdo.ch/femmes_liberees_mon_denonce_nancy_huston_162363_.html

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