La toile : lieu d’une révolution féministe souterraine ? (troisième partie)

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                                         La sororité : stratégie politique féministe.

L’interview de Sandrine Goldschmidt auteure du blog http://sandrine70.wordpress.com/ montre toute l’importance de la sororité. Celle-ci constitue une véritable stratégie politique et reflète l’authenticité de la pensée et de la politique féministe radicale, car comme l’a signifié Janice Raymond dans A passion for friends , « Gyn/affection[1] assures that feminism will be less and less mediated by men, and male definitions of equality » . En effet, il s’agit d’établir une véritable culture féministe, or que ce soit le féminisme « mainstream », « socialiste », etc…, ce type de pensée s’est construite en prenant l’histoire des hommes, les concepts patriarcaux pour référents, les hommes étant les ultimes médiateurs de la réalité et de la légitimité des luttes. Cette authenticité réside également dans le fait que nous instaurons le respect des autres femmes, la découverte des autres femmes, indépendamment des normes patriarcales au cœur de notre action politique féministe. L’amitié, souvent relégué au domaine du privé, est ici primordial. Elle est politique puisque le patriarcat divise les femmes dans ses institutions, de sorte qu’elles ne voient pas qu’elles forment une classe.

 1.Comment définirais-tu le féminisme radical ?

 Pour moi, le féminisme radical c’est d’abord l’idée qu’il faut déconstruire le patriarcat dans chacun de nos comportements donc jusqu’à la racine.

C’est ensuite le constat qu’on ne peut aménager l’oppression ni collaborer avec l’oppresseur pour préserver son intérêt. Bien sûr, c’est bien d’obtenir des lois, d’avoir des femmes chefes d’entreprise, mais en restant convaincue qu’on ne pourra pas être satisfaite tant que le patriarcat ne sera pas tombé. C’est aussi nommer le groupe des oppresseurs : les hommes, en tant que groupe social, qui est d’abord bénéficiaire de l’oppression.

C’est enfin refuser l’individualisme qui consiste à se contenter d’aménagements   de sa propre vie ou d’une situation où on se sent plus ou moins libre, et d’un coup affirmer que le modèle qui nous convient pourrait s’appliquer aux autres.

Deux exemples : on ne peut pas dire que porter des talons aiguilles ou le voile c’est féministe. Mais il peut arriver que certaines femmse soient féministes et amenées à porter des talons aiguilles ou le voile pour pouvoir survivre dans cette société -dans les pays où ne pas porter le voile met en danger ou ne pas porter de talons aiguilles défavoriserait.

On ne peut pas non plus se dire féministe au sens d’Anne Sinclair : « je fais ce que je veux ». Le féminisme radical ne peut se satisfaire d’un succès individuel ou communautaire qui laisserait à l’écart d’autres femmes

 2. Quel(s) intérêt(s) présente-t-il par rapport aux courants plus « mainstream » ?

  En allant vite, on pourrait résumer en disant : le courant mainstream se bat avant tout pour l’égalité, un petit peu contre les violences faites aux femmes. Le féminisme radical se bat pour égalité, liberté, sororité. C’est dans la suite de ce que je dis plus tôt. Déconstruire jusqu’à la racine, c’est pister le sexisme partout, jusque dans les représentations qui promeuvent une société du viol, dans la pornographie qui en est la propagande (et se retrouve partout). Cela passe donc par une analyse de l’image pornifiée des femmes qui va beaucoup plus loin que celle du féminisme mainstream. Le féminisme radical ne pourra jamais se satisfaire de la société tant que le patriarcat ne sera pas totalement tombé.

 Le féminisme radical ne pourra pas, pour obtenir quelque chose qui soit un peu plus égalitaire, abandonner des combats essentiels, comme l’abolition du système prostitueur par exemple ou la lutte contre la pornographie. Tant qu’une femme ne sera pas en sécurité sur terre, tant qu’une personne prostituée sera sacrifiée, génocidée par le patriarcat, aucune autre femme ne sera libre. Tant que la pornographie fera la propagande du viol, aucune femme ne sera libre. Tant qu’une femme, colonisée par l’oppression sera amenée à la reproduire sur d’autres femmes nous ne serons pas libres.

Et tant qu’on ne sera pas dans une société féministe, nous aurons besoin d’espaces non- mixtes pour nous décoloniser du patriarcat et nous sentir en sécurité entre soeurs.

Je pense que la sororité appliquée aux structures et aux individues est une vraie différence. Et est peut -être le plus difficile à atteindre. La sororité, c’est reconnaître que nous appartenons toutes à la classe des opprimées, et que nous devons d’abord nous soutenir et nous comprendre, être indulgentes avec nous-mêmes et nos sœurs , lutter contre tous les moyens par lesquels le patriarcat cherche à nous diviser. Jalousie, mise en avant de certaines -qui ressemblent aux normes de violabilité- plutôt que d’autres. Si une femme a du succès et oublie ses sœurs, elle est prise dans le jeu mortifère du patriarcat. Mais si une femme critique une sœur  parce qu’elle a du succès, elle est prise dans le jeu de la division mortifère des femmes par celui-ci.

 3. Dans son abécédaire, Marie-Victoire Louis remarque ceci : « La pensée politique féministe s’épuise vite lorsqu’on ne peut, ni ne veut attaquer ni les hommes, ni le capital, ni les syndicats, ni l’Etat…ni les ‘copines’. » . Qu’en penses-tu ?

 Le point le plus polémique pour une radicale est le dernier : attaquer les copines, est-ce aller à l’encontre de la sororité ? C’est le point le plus complexe. Il faudrait savoir ce qu’elle veut dire exactement par là. Si « attaquer les copines » c’est pousser les féministes -soi même et ses amies- à s’interroger et à décortiquer, si c’est ne pas se taire si l’on n’est pas d’accord avec une féministe, entre nous, d’accord. Mais si c’est un moment dire « les femmes peuvent être des oppresseures de la même manière que les hommes », je dirai non. Pour moi, quand elles reproduisent l’oppression, c’est qu’elles sont prises dans un système de colonisation qui les pousse à la division, je le répète.

 4.A cet égard, que dirais-tu à ceux (et celles) qui affirment que le féminisme radical glorifie les femmes et est ainsi trop réducteur (essentialiste) ?

 L’essentialisme peut glorifier les femmes en affirmant que les femmes seraient « plus douces, plus gentilles, etc. ». Les féministes radicales disent tout à fait autre chose. Elles disent que toute femme fait partie de la catégorie des opprimées du fait de sa socialisation dès sa conception (et dès le désir qu’on en a) alors que les hommes sont tous à un moment donné les bénéficiaires du système patriarcal. En revanche, mon sentiment c’est que les féministes radicales (comme Andrea Dworkin et Mackinnon) sont les seules à réhabiliter les femmes face aux attaques aux insultes et au mépris qu’elles subissent depuis toujours. Et qu’elles sont les seules à le faire sur la base de l’esprit de sororité. Elles nomment, se souviennent, résistent et ne se plient pas au patriarcat qui encore une fois, cherche à les diviser. («  remember, resist, don’t comply », Andrea Dworkin)

 5.Sandrine, tu organises « Femmes en résistance », festival féministe de documentaires. Pour toi, ce genre de festivals participe-t-il à une certaine  « Révolution culturelle» féministe ?

 Certainement pas une révolution cutlurelle, l’expression ayant été utilisée par le patriarcat pour désigner un terme qui est accolé avec un crime contre l’humanité et une forme de totalitarisme. Le féminisme radical ne peut ni ne doit être totalitaire.

En revanche, pour moi l’existence de Femmes en résistance participe du féminisme radical, donc d’une réinvention d’un monde dans lequel on parle enfin des femmes, dans lequel les femmes ont un pouvoir sur leur histoire et les traces qu’elles laissent. Avec une ligne politique claire, ouvertement féministe, qui vise à montrer d’autres représentations des femmes, qui privilégie des films faits par des femmes au moins originaires des pays dont elles parlent et qui sont actrices de ce qu’elles montrent d’une façon ou d’une autre, et pas avec un regard hétérocentré ou colonisateur comme peut être celui de la télévision. Comme disent les Insoumuses (Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Ioana Wieder, Nadja Ringart) dans « Miso et maso vont en bateau », aucune image de télévision ne nous représente. A Femmes en résistance, on peut voir des femmes qu’on ne voit jamais dans les médias, découvrir des artistes essentielles dont on n’entend pas parler ailleurs (Binka, réalisatrice bulgare première femme reçue à Cannes par exemple).

 © Women’s liberation without borders 2012

 


[1] Female friendship, l’amitié entre femmes .

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