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Sacré choix : les robinsonnades du féminisme contemporain.

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« En écartant toute forme d’objectivité, les théoriciens font à présent de la théorie, bien comprise comme l’élucidation d’un état donné, une entreprise purement esthétique où les limites séparant le politique du culturel disparaissent » – Gregogy Smulewicz-Zucker & Michael J.Thompson . [1]

       Le vieux Marx nous avait déjà appris des monades libérales, qu’il nommait lui-même avec ironie : « robinsonnades »[2] . Ainsi, l’individu, fort de ses droits naturels et inaliénables, peut tranquillement vaquer à ses occupations et veiller à sa propre conservation. L’homme-individu est isolé, et ne saurait s’associer avec ses pairs – si ce n’est pour rappeler l’Etat à ses devoirs garantissant une jouissance matérielle et immédiate.

La liberté circonscrite en nécessité forme ainsi le socle des constitutions modernes. Mais il serait bien hasardeux de prétendre que le libéralisme que nous qualifierons d’ « apolitique », reste conforme, tant dans sa conceptualisation que dans le soubassement de l’action publique contemporaine, aux prémices vantés par les Pères fondateurs. Précisément, la « postmodernité » ne constitue pas seulement une étape chronologique, ni un contenu simplement esthétique, mais un ensemble de postulats structurant le fonctionnement des Institutions et par là-même, la dynamique entre acteurs et actrices de la société politique.

Dès lors, il s’agit dans le présent article d’en examiner succinctement les enjeux au regard d’une tendance (prétendue) féministe faisant du « choix » et du « consentement » les fondements de revendications présentées comme « progressistes ».

Quand le privé devient politique

       Il convient dans un premier temps de préciser les termes de la citation d’ouverture. Si des critères extrinsèques au domaine politique font à présent office d’injonctions égotiques impérieuses auprès des pouvoirs publics, mais également des citoyens et citoyennes au sens aristotélicien du terme – il s’agit moins d’un entrelacement entre « politique » et « culture », que d’une confusion entre le social et le politique. Car au sens le plus classique de la notion, il n’est de culture qu’une production de l’esprit- et plus particulièrement, de Culture Publique permettant le concours de chacune et chacun à l’élaboration réfléchie du socle et du matrimoine communs. La « contre-culture » américaine que l’on observe dans les années 1960 par exemple, relève davantage d’un rapport de défiance à l’ « Establishment », et d’arrangements marginaux censés favoriser l’exploration du « moi » profond, de modes de vie débridés et infantiles propres à faire râler les vilains parents trop « square ».

Cela est pourtant dans ce contexte que le féminisme émerge, une nouvelle fois, après cent cinquante ans de lutte. Il ne s’agit guère de revenir sur les revendications et les logiques qui les ont animées – néanmoins, quelques slogans, en France, ont mené à des récupérations contemporaines qui posent, en tout euphémisme, problème. Les trois principaux : « Mon corps m’appartient », « Le privé est politique », ou encore l’expression : « la liberté de disposer de son corps », constituent aujourd’hui le mantra des groupes dits « pro-sexes » ou « intersectionnels ».

Qu’est-ce à dire ? Premièrement, il n’est plus question, à l’instar de Karl Marx, de « robinsonnades » en toute quiétude et gentiment misanthropes ; mais plutôt d’un morcellement infra-politique à partir duquel la politique et même la « justice sociale », ne s’apprécient qu’en tant que l’autorité publique facilite la coexistence d’intérêts divergents. En toute indifférence, l’action féministe contemporaine ne consiste plus aujourd’hui à relever les enjeux d’actes en dissonance au regard des principes fondamentaux notamment, mais à militer en faveur d’un accompagnement d’un état donné en fonction du ressenti, de l’appréhension, du sentiment, des névroses diverses et variées, que peuvent expérimenter les femmes et les hommes.

Or, cela ne va pas sans une caution intellectuelle bien installée dans les chaires universitaires. Un des « cas d’école » les plus assassins en relativisme pragmatique sous couvert compassionnel, est en fait un discours prononcé par Judith Butler en 2012, à l’occasion de la remise de prix Adorno, intitulé : « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? »[3] . La philosophe, d’une très grande générosité, déplore le sort néolibéral s’acharnant sur les « minorités » et les précaires. Elle s’interroge ainsi sur la capacité de mener une « vie bonne » dans un monde « mauvais »[4] .

Néanmoins, elle refuse, comme beaucoup de penseurs postmodernes non point friands de nihilisme propre au XIXème siècle, le repli individualiste, exclusif, et propose au contraire de penser une société qui permettrait la coexistence de « vies plurielles ». Chacune et chacun doit toutefois être capable de réfléchir et faire sens de son propre mode de vie. Mais ce sens ne relève pas d’une logique « top-down ». Car les individus sont toujours fragiles face à l’institution. Une bonne institution, est une institution au chevet du corps souffrant. Pourtant, la société contemporaine, selon l’auteure, est régie par une « biopolitique » hiérarchisant les modes de vie. Nous y voilà.

       L’Etat Big-Mother [5] prend soin de ses petits, citoyens-victimes, pommés dans la jungle de la responsabilité civique et, car il faut bien entretenir la flamme de la « radicalité », toujours en pleine fantasmagorie du pouvoir [6] au cas où l’on oserait leur dire : « non ». Ce « paternage intensif », si on laissait de côté les élucubrations psychanalytiques, montre toute la portée d’une privatisation du domaine politique.

L’on ne compte plus les conséquences d’une telle démarche. La plus récente, les recommandations d’Amnesty International rendues publiques le 11 août 2015, en vue d’une libéralisation du servage sexuel. « Mon corps m’appartient », il est donc un objet d’échange. Les Etats n’ont rien à dire, car les femmes prostituées ne sont pas de pauvres ingénues qu’il faudrait secourir. Par contre, l’Etat doit accéder à toute requête matérielle en l’occurrence, favorisant le libre exercice de l’activité prostitutionnelle. Une logique comptable et gestionnaire, mais sous-tendant une « vie bonne » si l’on en croit l’appréciation butlérienne.

Les dernières conclusions d’Emmanuel Todd dans son ouvrage Qui est Charlie ? (2015) obéissent à la même logique. Les musulmans sont une classe opprimée et stigmatisée. Les caricaturistes de Charlie Hebdo ont commis une infamie en osant rire de l’intégrisme islamiste. Les manifestations du 11 janvier 2015 étaient en réalité, une réaction purement bourgeoise – en attesterait la composition sociologique des manifestants. Dès lors, le principe fondamental de laïcité est une forme de domination. Prétendre que le voile est une négation de l’égalité constitutionnelle entre les femmes et les hommes, ainsi qu’un non -respect de la laïcité relève d’une « phobie » anti-islam. Les filles ont bien le droit de s’habiller comme elles le souhaitent en Etat libéral.

       Il faut ainsi reconnaître ce subtil mélange complémentaire entre un égotisme décomplexé – car finalement, nulle considération de principe et rationnelle n’est requise pour justifier la « problématicité » de ce qui fait office de revendication – et un élan humanitaire concrétisé par une intervention institutionnelle censée remédier à toutes contraintes freinant une maximisation utilitaire. Bien qu’il soit sur toutes les lèvres, sans jamais être défini- tels sont les attributs du néo-libéralisme.

A plus forte raison, la notion de « néolibéralisme à visage humain » n’est pas simplement un prétexte économiciste, mais elle est le ressort privilégié d’une tendance féministe postmoderne.

Féminisme-caprice et éthique post mortem

Dans la lignée de ce qu’affirmait le philosophe Günther Anders déplorant la prégnance du « fantôme de la consommation » sur le monde commun :

« Parce que au-dessus de nos têtes, à nous qui opérons ce libre choix, avant même notre libre choix, on a tranché » [7]

L’incantation du « libre choix » et d’une éthique prétendument compensatoire constitue si ce n’est un leurre, une légitimation indéniable de toute licence coutumière patriarcale- quoiqu’évidemment, non point jugée comme telle.

En effet, le « bon » de la vie postmoderne, repose en fait sur la bienveillance supposée de chacune et de chacun, sans examen à l’égard du fondement d’un acte. Autrement dit, le summum de la liberté célébrée en monade égotique, porte exclusivement sur le « moyen », et non la fin. Le moyen justifie la fin, et non l’inverse. Dès lors, l’on parlera de « GPA éthique », d’ « acheteurs (prostitutionnels) éthiques », de « proxénétisme éthique », d’ « accommodements raisonnables ».

Le « faire sens » butlérien, en somme, est fondé sur le maintien de privilèges dont l’effet (entendu comme essentiellement psychologique) se trouverait atténué puisque le bénéficiaire d’une « prestation » reconnaîtrait les mérites de la subordonnée. Réciproquement, la fin n’est que la somme des désirs de chacun. La société ne projette aucune unité, aucune visée. Loin de l’isonomia au cœur du projet démocratique, et garantissant la non- négociabilité des droits des femmes (ainsi que la non patrimonialisation de leur corps, jadis, une évidence), la justice féodale prend un nouveau souffle par caprices corporatistes, mais dont la manifestation édulcorée suffirait à attester d’une dimension « éthique ».

Aussi, si je veux un enfant et que la biologie ne le permet pas, l’adoption n’est pas envisageable. Une femme doit mettre à disposition son corps et suspendre ses droits pendant neuf mois pour porter les gamètes étrangers. C’est ainsi que le 1er septembre 2015, aux Etats-Unis, Sherri Dickson, 51 ans, propose à sa fille et son gendre de porter « leur » enfant. La grand-mère est aussi la mère de son petit-fils ; qu’à cela ne tienne, seuls les sentiments font la filiation.

Plus encore, l’argent serait une médiation suffisante pour justifier un « choix » ou un « consentement ». Peu importe l’option considérée, toutes se valent. Conformément à la tradition libérale, il y aurait manquement ou « injustice » uniquement lorsque la violence intervient. Grâce à cela, il est en effet très aisé d’endiguer la traite que ce soit des « mères porteuses » ou des femmes prostituées, puisque du moment qu’elles ne sont pas au seuil de la mort, elles auront choisi ou consenti à leur sort d’une manière ou d’une autre.

Cette éthique post mortem, qui n’est en réalité qu’un simulacre, consacre la démission du politique, et par suite, de l’action féministe politique. La bonne volonté de seigneurs phalliques devrait, selon cette perspective « libéralo-gauchiste », se substituer aux principes fondamentaux rendant tangible une citoyenneté pleine et entière des femmes. En d’autres termes, la « liberté de choix » n’est que liberté d’indifférence futile et esthétique, dès lors qu’elle n’est pas précédée d’une liberté politique dûment exercée. Plutôt que de laisser le sort patriarcaliste « trancher au-dessus de nos têtes », le pouvoir politique authentique des femmes réside dans la contribution engagée et tranchée des principes au fondement de l’ordre commun.

        « Au nom de quoi ? » pourraient rétorquer les tenantes et tenants d’un féminisme-caprice lâche, et qui pourtant n’ont aucun mal à justifier le maintien « éthique » d’une aristocratie phallique – simplement au nom de l’égalité et de la dignité, de sorte qu’il soit impossible de « faire le mal sans l’ombre du Bien », en paraphrasant Machiavel ; après tout, on a toujours le choix ? Et l’assumer, ce n’est pas de jouer l’innocent, même la larme à l’œil.

[1] In « The Treason of Intellectual Radicalism and the Collapse of Leftist politics », §17, consultable à l’adresse : http://logosjournal.com/2015/thompson-zucker/, 2015. La traduction est personnelle.

[2] Karl MARX, Introduction à la critique de l’économie politique, L’Altiplano, Flash-Back, 2008 (1859), 104p.

[3] Le discours a été publié chez Payot en 2014, mais il est consultable en ligne également.

[4] Les Anciens définissaient la Cité comme cadre propice à la « vie bonne », une vie qui ne se contente pas de jouissance immédiate, mais exigeant recul critique, courage, vertu et dépassement de soi. Judith Butler, « mine de rien », prend l’exact contrepied. Si elle prétend refuser tout abandon normatif, il ne faudrait tout de même pas que le politique institue le social. Plutôt l’inverse, dans une logique de « reconnaissance ». L’Etat doit faire proche au corps souffrant.

[5] L’expression est inspirée de l’ouvrage par Michel Schneider, Big Mother : Psychopathologie de la vie politique, Odile Jacob, 2002, 256p. Toutefois, nous parlerons en ce qui nous concerne, car ces relents psychanalystes ne nous sient guère, de paternage intensif.

[6]Voir Jean-Pierre LE GOFF, « La fantasmagorie du pouvoir » in La démocratie post-totalitaire, La Découverte, 2002, p131-140.

[7]In L’obsolescence de l’homme : sur l’âme à l’époque de la révolution industrielle, Paris, Ivrea, 2002, p13.

-Virginia Pele, féministe et politiste attérrée.

NB :  Ceci est une version allégée de « La leçon de Plotin » :  http://susaufeminicides.blogspot.fr/2014/09/la-lecon-de-plotin.html

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Les seigneurs à la table ronde de la démocratie contemporaine. Le Prince devenu serf.

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Chronique de ras-le-bol
Pour l’intérêt général.

 

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Cesare Maccari (1840-1919), Cicero Catilinam denuntiat (1882-1888) fresque – Palazzo Madama, Rome

« La pensée politique est représentative. Je forme une opinion en considérant une question donnée à différents points de vue, en me rendant présentes à l’esprit les positions de ceux qui sont absents ; c’est-à-dire que je les représente. Ce processus de représentation n’adopte pas aveuglément les vues réelles de ceux qui se tiennent quelque part ailleurs d’où ils regardent le monde dans une perspective différente ; il ne s’agit pas de sympathie comme si j’essayais d’être ou de sentir comme quelqu’un d’autre, ni défaire le compte des voix d’une majorité et de m’y joindre, mais d’être et de penser dans ma propre identité où je ne suis pas réellement. Plus les positions de gens que j’ai présentes à l’esprit sont nombreuses pendant que je réfléchis sur une question donnée, et mieux je puis imaginer comment je sentirais et penserais si j’étais à leur place, plus forte sera ma capacité de pensée représentative et plus valides seront mes conclusions finales,mon opinion. (C’est cette aptitude à une « mentalité élargie » qui rend les hommes capables de juger ; comme telle, elle fut découverte par Kant dans la première partie de sa Critique du jugement, encore qu’il ne reconnût pas les implications politiques et morales de sa découverte.) Le véritable processus de formation de l’opinion est déterminé par ceux à la place de qui quelqu’un pense et use de son propre esprit, et la seule condition à cet emploi de l’imagination est d’être désintéressé, libéré de ses intérêts privés. (…) » – Hannah Arendt, « Vérité et politique », in ‘La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique’,trad. C. Dupont et A. Huraut, Paris, Gallimard, « Folio Essais », p. 307-309.

Combien avons-nous été, politistes, philosophes, juristes, sociologues, citoyens et citoyennes, optimistes au regard du renouveau de l’action publique ? Nous qui avons lu si avidement nos héros et héroïnes de l’innovation démocratique, Jürgen Habermas, Iris Marion Young, Benjamin Barber, Carole Pateman, John Rawls, et tant d’autres ayant posé les jalons d’une participation citoyenne effective, et plus encore, d’une délibération resituant la citoyenneté au croisement de la représentation et de la participation stricto sensu.Nous y avons cru. A cette visée délibérative articulant légalité et légitimité de la décision publique. Nos auteur-es nous ont fait miroiter l’héritage des luttes féministes et socialistes. Ils nous ont tracé en pointillé l’élan conflictuel à l’origine d’une Unité raisonnée –

Un bref tour d’horizon théorique …

Je dis « nous », mais il ne s’agit peut-être que de moi. Ainsi, selon la perspective en question – prenons celle tracée par Jürgen Habermas, il s’agirait de ne pas tomber dans les travers tant du Républicanisme, que du libéralisme. Schématiquement, selon l’auteur, si l’un insiste sur la vertu civique des citoyens au cœur de la Cité dans le maintien de la liberté et de l’égalité alors garanties par l’Etat et ses lois, soit une vision « substantialiste » du Bien Public, le libéralisme quant à lui fonderait l’action publique sur simple « marchandage » résultant d’un élitisme électoral ; autrement dit, le pouvoir politique serait fondée sur une concurrence stratégique d’intérêts divergents.

Dès lors, afin de surmonter ces « impasses », l’auteur propose l’édiction d’une « scène para-parlementaire » du débat public. En effet, étant entendu la concomitance de l’autonomie privée et politique, l’individu est virtuellement auteur et dépositaire des droits, cette potentialité est actualisée sur la scène publique – non limitée aux portes des Institutions Publiques de l’Etat. Habermas renouvelle ainsi la « Souveraineté » du peuple comprise dans la production même de la volonté générale au moment de la discussion. Si les citoyens obéissent à la loi, c’est qu’ils en sont les auteurs. Nous retrouvons ici l’idée d’auto-législation au fondement de la République démocratique.

A cet élargissement de la sphère publique, il faut ajouter un point fort de la théorie haermassienne consistant à rétablir la portée intégratrice du droit : là où les libéraux misent sur une responsabilité « morale » entre les participants, Habermas insiste sur la responsabilité politique des citoyens découlant non pas du « bon vouloir » de chacun, ou encore, de la « reconnaissance mutuelle » a priori entre les participants, ainsi que de leur appartenance- mais bien de la procédure de débat public. Le droit rend possible le « décentrement » des délibérants par une procédure assurant précisément, l’impartialité et la possible universalisation des propositions. La procédure encadre ainsi l’usage public de la Raison.

La communication entre les participants doit alors assumer une approche rationnelle, tout en permettant l’intégration du point de vue des autres.

Cette dernière proposition me semble légère et presque saugrenue. Habermas fonde la légitimité de la décision finale sur un cadre essentiellement procédural. Certes, le cadre déontologique du débat délimité par la procédure permet de préparer au mieux le déroulement et in fine, la qualité des échanges. L’exigence de « communicabilité » des propositions par un effort de clarification et de rationalisation permet également d’assurer au mieux la « mesure » de la décision finale. Mais Habermas, conformément à sa critique du Républicanisme d’ailleurs (comme s’il n’y en n’avait qu’une approche au demeurant, le bougre a oublié Machiavel), élude complètement la notion d’Intérêt général.

Concrètement, peut-on débattre de tout ? L’intérêt public est-il sous la houlette de la fugacité des délibérations ?

Sous couvert de « dialogue », de « concertation », de « consultation », de « débat public » – peut-on inviter des proxénètes à la Sorbonne ? Est-ce normal que le Chef de l’Etat initie un dialogue avec des autorités religieuses sur le changement climatique ? Les citoyens doivent-ils « intégrer le point de vue » de salafistes ou prédicateurs de tout bord ? Qui peut être acteur du débat public ?

Le fétichisme délibératif.

La principale critique adressée à la notion d’intérêt général que l’on qualifie de « typiquement française » (ce qui est tout à fait faux historiquement) revient à sa première conception volontariste : l’intérêt général serait exclusivement le fait des autorités publiques. L’intérêt général est donc dès le XVIIIème siècle, conçu unilatéralement.

La tendance se poursuit deux siècles plus tard par une prégnance bureaucratique de l’administration, l’Etat opérant par la contrainte légale-rationnelle (M.Weber, 1919). Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que l’administration se « démocratise » selon l’expression consacrée, par une première phase consultative visant essentiellement la transparence et la légitimation de décisions tranchées en amont.

Cet aspect centralisé et unilatéral de la décision administrative doit-il nécessairement conduire, par sa critique, à un refoulement du principe d’intérêt général à son fondement ?

Il me semble plus que douteux de miser sur un relativisme procédural qui ne se soucierait que de l’assentiment des citoyens. De même que le postulat « rationnel » reste caduque dans ses effets à long terme- la rationalité utilitaire est bien prévalente et « dominante » aujourd’hui, le sera-t-elle pour les générations futures ?

Ces éloges répétés, célébrés de la délibération par les démocrates contemporains semblent faire preuve de fétichisme à l’égard de la discussion et cela, sans égard pour ce qui constitue la continuité et l’acte de fondation nécessaire à toute démocratie digne de ce nom. Vous pouvez bien mettre la « lapidation » à l’ordre du jour sur la scène de débat public – mais peut-on prétendre honorer le principe d’égalité des sexes et la citoyenneté de la moitié de l’humanité de la sorte ?

Car tel est l’un des enjeux d’une approche délibérative de la démocratie : la vérification et la concrétisation des principes constitutionnels.

Aucune délibération ne peut avoir lieu sans la préexistence de principes fondamentaux garantissant l’efficacité et la politisation des échanges. Le débat public n’est rien de plus qu’un cirque s’il se contente d’irénisme sans aucun acte engagé prévoyant de destin de la Cité; alors, la seule compromission en est l’issue.

Par suite, si le conflit doit être partie intégrante du débat public, il n’est pas le fait de factions agissant par frustration et pure défiance.

La force de l’approche délibérative est de mettre en œuvre l’équivalence entre les participant-es et d’initier un rapport positif à l’institution (A.Fung, 2005). Ainsi, les revendications identitaires n’ont pas leur place. Le peuple, s’il est citoyen, n’est précisément pas un consommateur dont la vocation est de grappiller les pouvoirs publics. Les citoyens et citoyennes sont donc capables de déterminer ce qui relève du domaine public et du domaine privé – sans prédétermination des enjeux pour autant, mais sans égotisme non plus. La tension est difficile mais fondamentale. La Cité n’est jamais une confirmation de soi. L’héritage républicain nous apprend que la maturité politique en devenant partie-prenante de la Cité, permet la maturité individuelle. Cela rejoint quelque peu la jonction entre l’autonomie privée et politique de J.Habermas, à ceci près que l’on insiste sur la structure et les principes de l’Etat.

La devise « Liberté, égalité, fraternité » en est une articulation. Elle sous-tend par exemple l’action d’associations telles Baby Loup. La Crèche s’est donné pour mission de garder les enfants selon des principes féministes et laïques, de permettre aux mères élevant seules leurs enfants de travailler dûment selon leurs horaires, ainsi que de donner des formations aux femmes sans emploi dans un quartier populaire. Mais il valait mieux pour une employée de se présenter voilée en contradiction avec le règlement de la Crèche dont elle avait pris connaissance. L’identité et l’égoïté devaient donc compromettre l’action sociale d’une association œuvrant … dans l’intérêt général.

Plus récemment, la décapitation d’Hervé Corona en Isère en est un autre exemple. Travaillant également au dynamisme locale grâce à son entreprise de transport, il a pourtant fait l’objet d’une attaque mortelle sous fond intégriste. Le dialogue multiculturaliste prôné ces dernières années ne semble pas avoir été efficace.

La pleine actualité de l’intérêt général.

Tel est l’un des écueils de l’approche délibérative formulée ces dernières années. Or, de fait, il y a des postures qui sont tout à fait inconciliables et leurs conséquences doivent être mesurées.

Le principe d’intérêt général au fondement des décisions publiques n’est pas obsolète, mais absolument crucial.

Habermas a pensé en fond sa théorie délibérative sur un fondement identitaire inclusion/exclusion. Malgré lui peut-être, celui-ci finit par retomber dans les travers « moraux» des libéraux, indépendamment des principes politiques. Il n’y a pas inclusion de citoyennes énonçant les termes d’un problème public (bien qu’il le formule ainsi, et à juste titre, en premier lieu), mais inclusion de la mère, de la catholique du village, bref – des « concernées ».

Il s’agit pour lui, dans son interprétation plus que lacunaire d’E.Kant, de veiller à l’universalité tout en admettant la pluralité des identités. En d’autres termes, l’on passe de l’orientation de la Cité à la discussion portant sur les modes de vie. Cela est d’un idéalisme (au sens propre, non pas connoté) qui ne tient absolument pas compte de la réalité quant au choix et mise en œuvre des politiques publiques. Comment voulez-vous que le décideur tranche avec une collection de propositions individuelles ? Quelle cohérence de l’action publique ?

Dans l’Intégration Républicaine (1998, p275-2186), l’auteur donne l’exemple des femmes déplorant les inégalités sociales entre les femmes et les hommes, en dépit d’une égalité constitutionnelle. Celui-ci déclare :

« [Le féminisme radical] a raison d’insister sur le fait que les aspects, sous lesquels les différences entre expériences et situations de vie deviennent significatives pour 1 ‘usage à chances égales que certains groupes de femmes et d’hommes font des libertés d’action subjectives, doivent faire l’objet d’une clarification dans l’espace public, afin d’y donner lieu à un débat public sur l’ interprétation appropriée des besoins et des critères. [ .. . ] Le débat sur 1’autonomie des sujets de droit [ …] est donc relayé par une conception procéduraliste du droit, selon laquelle le processus démocratique doit assurer à la fois l’autonomie privée et l’autonomie publique. Il est, en effet, impossible de formuler adéquatement les droits subjectifs qui doivent garantir aux femmes une vie placée sous le signe de l’autonomie privée, si les intéressées elles-mêmes n’ont pas préalablement articulé et justifié, dans le cadre de débats publics, ce qui appelle, dans les cas typiques, l’égalité ou l’ inégalité de traitement. L’autonomie privée des citoyens égaux en droits ne peut être assurée que dans la mesure même où ils activent leur autonomie civique. »

L’auteur y voir ici très clair. L’autonomie civique conditionne l’autonomie privée. Mais il n’entend pas pour autant par-là que le politique conditionne le social. Il ne définit pas en propre en quoi consiste l’autonomie privée, il n’y a pas de « vertu civique », de « souci de soi ». C’est ainsi que n’importe qui peut intervenir pour n’importe quoi sur la scène publique. Si une femme juge que les institutions administratives font défaut à sa « volonté » (précaution sur le terme) et sa liberté de se voiler, elle peut très bien intervenir et justifier d’accommodements raisonnables. Puisqu’elle est « concernée » par le principe de laïcité, et qu’Aristide Briand ne l’a pas consultée, les pouvoirs publics n’ont pas à restreindre son autonomie privée. Après tout, je peux penser que le voile est une aliénation tribale phallocrate, mais mon interlocutrice peut trouver ça très bien. Donc le législateur fait un droit commun … négociable sous réserve de liberté de conscience attestée par la demandeuse.

Et puis, chacun y va de sa doléance somme toute. L’on passe d’un intérêt général autoréférentiel … à un intérêt général-alibi au nom duquel chaque faction s’exprime. Un nivellement finalement, quant à la monopolisation du pouvoir politique. Ce morcellement ne fait à terme, qu’encourager l’indifférence : chacun fait ce qu’il veut.

Or, l’on peut garder d’une conception weberienne la portée de l’intérêt général incarnée par l’Etat. Cela permet à la délibération de ne pas tourner autour du pot.
Premièrement, si la procédure permet de donner un cadre déontologique tangible, il paraît ridicule de réduire la participation aux simples « concernés » de manière tout à fait utilitaire. Les proxénètes, les proxéneurs (http://susaufeminicides.blogspot.fr/2013/11/amicale-proxene-et-feminicides.html) , les prédicateurs, les croyants, etc sont également concernés par l’abolition de la prostitution et la laïcité. Prétendre sérieusement que la bonne gouvernance doit inclure des esclavagistes et des seigneurs féodaux dépassent l’entendement. Par quelle magie délibérative voudraient-ils renoncer à leurs privilèges ?

Dès lors, les questions politiques doivent conserver la séparation des pouvoirs. Le pouvoir d’ordonnancement appartient à l’Etat. Par souci de neutralité même figurative, les gouvernants doivent débattre forts de leur mandat. Cela ne dispense pas la société civile/politique d’un dynamisme permettant d’éclairer les pouvoirs publics, d’apporter une expertise de terrain, d’organiser des conférences-débats, des campagnes, par exemple. Si les citoyen-n-es participent de la sorte à envisager les champs possibles de la décision, l’ordonnancement final ne leur revient pas. En tout état de cause, les principes et valeurs républicains imprègnent la société.

A l’inverse, rien n’exclut la mise en place d’autorités indépendantes permettant la délibération effective et large de citoyen-nes sur des projets locaux par exemple, voire nationaux ayant des répercussions territoriales. Ou même des instances de débat sur des sujets proprement politiques suivant la même logique de « Chambre Haute ». Cela créée un effet d’apprentissage où chaque citoyen garde un horizon d’intérêt général : l’avis résultant doit être « présentable » à l’autorité publique qui en est alors garante.

Précisément, si l’intérêt général reste d’actualité, cela est parce qu’il répond à un morcellement infra-politique ambiant, où le peuple se trouve incapable d’exercer sa « souveraineté »- laquelle se dérobe dans des postures identitaires et narcissiques selon le vieil adage benthamien : « ce qui est bon est bien ».

En conséquence, la Culture publique et l’intérêt public comme soucis premiers des citoyens et citoyennes, sont les finalités qui garantissent justice et liberté politique. Ils ne reviennent pas seulement aux « Grands » – pas de République sans peuple, pas de peuple-citoyen sans délibération, pas de délibération qui n’ait comme visée le Bien Public.

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Il est essentiel lors de toute utilisation de cette production ou partie de cette production de préciser la source : le lien et l’auteure de l’article, ponctuation adéquate encadrant la citation -entre guillements- et dans son contexte, sans distorsion ni manipulation ( article L122-5, du code de la propriété intellectuelle) . La permission formulée et explicite de l’auteure est également exigée.De la même manière, concepts,termes et approches empruntés à l’auteure du blog doivent être mentionnés comme tels- références adéquates: guillemets, liens, extraits de texte, auteure- avec accord de l’auteure. En vertu du code de la propriété intellectuelle stipulant à l’article L121-1,‘ L’auteur jouit du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son oeuvre. Ce droit est attaché à sa personne. Il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible.’

Dieu est devenu libertarien.

Par défaut

De la Queer immaculée conception.

Courte note d’indignation.

Jesus-20-12-

            Les abolitionnistes sont des puritaines, les critiques de la prostitution utérine dite GPA, sont puritaines, de pauvres bougresses arriérées qui ne sauraient apprécier les avancées de la science en la matière.

Mais qu’à cela ne tienne : Marie la vierge, Saint Incubateur choisi, élu par notre Père à toutes et tous, avec le consentement du Maître-mari Joseph, nous donne l’exemple.

Ainsi nous affirment nos grands progressistes, évangélistes queeristes incarnant la figure divine évidemment – « Dieu avait [donc] deux pères et une mère […] porteuse » !

Récit biblique soudainement transformé en fait historique justifiant l’abjecte réification des femmes en réceptacles, ces libertariens queeristes sont-ils si désespérés qu’ils n’ont d’argument que le retour au Père de toutes les infamies ?

Caroline Fourest nous en faisait également l’analogie en 2014[1] , l’on aurait pu s’arrêter à rire ; pourtant, il y a quelques jours, Léa Salamé reçoit sur France Inter Lucas Lomenech[2] – sans plus d’étonnement, celui-ci a pu déblatérer sur la merveilleuse leçon d’altruisme que constitue la Gestation Pour Autrui, soit pour nos prochains si désintéressés et bons.

En effet, qui pourrait imaginer un seul instant que les femmes puissent vouloir autre chose que la servitude pour leur salut ? Préserver notre intégrité corporelle, notre dignité et notre autonomie – non pas anomie, vous l’aurez compris – cela paraît saugrenu pour les tenants de l’immaculée conception, qu’elle soit queeriste ou bien traditionnellement illuminée.

Non, nous, femmes, devons dire amen aux maîtres scientistes qui nous disent que nous ne sommes qu’une matière malléable à guise – ainsi, un homme peut être une femme s’il dit qu’il en est, un homme peut commander un enfant à une femme sous prétexte de don de soi sacrificiel, un homme peut dans nombre de pays acheter une femme à des fins prostitutionnelles par fait du Prince, la liste est encore longue de bassesses illégales.

Que nous sommes fort jolies et admirables lorsque nous nous en référons à notre modèle à toutes, Marie la vierge si disponible à tous les hommes qui la prient de jouer les utérus sur pattes. Le sacrifice, la pitié et la compassion sont les plaies de nos démocraties et plus encore, jouent efficacement contre l’émancipation des femmes. L’oubli de soi, en place du souci de soi, telle est l’injonction faite aux femmes.

Aux hommes le courage et l’honneur, aux femmes le sacrifice et le pardon. Aux hommes le souci de soi et l’autonomie, aux femmes la délégation de leur existence et de leurs capacités au service de la tribu patriarcale. Qui peut sincèrement souscrire à une telle justification mythique de ce qui constitue une atteinte très grave aux droits fondamentaux ?

Force est de constater, une fois de plus, qu’il existe une perversion des notions de morale et d’éthique. Il n’y a pas d’éthique, soit d’ethos, une habitude, sans institutions qui donnent une fin morale à partir de laquelle ce jugement éthique s’exerce. Il n’y a pas l’éthique, puis la/le politique. Il n’y a pas le moyen puis la fin. Il n’y a pas d’individu-es asociaux qui de manière subliminale, pourraient exercer un bon jugement.

Prétendre une prostitution éthique, une GPA éthique, un néolibéralisme éthique, relève d’une démission de la pensée et plus encore du politique. Cela est d’un effet pipi de chat – le propre du politique est de mettre en question et de trancher le principe de la chose jugée. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que l’on peut envisager une conduite qui ne dépende pas du bon vouloir arbitraire de celui qui possède un imperium et a toute latitude légale, en conséquence, d’en faire usage.

Le politique conditionne l’éthique. La transformation de la matière sociale et son institution résultante donne lieu à un nouvel éthos permettant (ou non) une réflexivité civique, justement distincte d’une appréhension gestionnaire ou biblique ; lesquelles sont hétéronomes. « Cela a toujours existé », « C’est comme ça, on ne peut rien faire », « C’est la volonté divine », « Ainsi soit-il », «C’est la marche inéluctable du progrès », tout cela exclut par définition toute ambition éthique et morale de la part des citoyens et surtout, des citoyennes. L’éthique et la morale sont ainsi des sommations faibles si elles ne sont pas consolidées par un ordre politique qui en assure l’effectivité et même la sincérité.

Précisément, il se trouve que l’on n’attend rien des citoyennes. Que des femmes fassent preuve de constance et d’initiative est une idée qui ne passerait par la tête de nos évangélistes New Age. La politique n’est qu’une occasion supplémentaire de faire valoir une confirmation de soi : « C’est mon choix », ce choix qui n’engage pas mais qui dédouane – égotisme en plein, l’Etat n’est qu’un pourvoyeur de services, et les individus des usagers qui grappillent et grignotent les droits des femmes, de préférence. Propice à tout dévoiement narcissique, cette obsession à l’égard d’un « Etat réflexif »[3] qui s’abstient de se porter garant de l’intérêt général en dernier ressort, n’est qu’un tremplin vers un retour féodal où chaque petit seigneur prétexte la larme à l’œil le moindre désagrément existentiel pour capter le droit.

        Dès lors, cette réactualisation d’une séparation entre l’âme et le corps, fétichisée d’autant plus aujourd’hui qu’elle arbore une nouvelle façade technologique sous-tendue de nihilisme, confirme ainsi la croyance de ceux qui se prétendaient subversifs : au Dieu d’un Saint Paul, substituons notre Dieu libertarien. L’illimitation sacrificielle biblique concorde fort bien avec l’idéologie égotiste du tout tout-de-suite, moyennant patriarcalisme : allez-y femmes, mettez vos utérus à disposition, cela rapporte, vous n’avez rien d’autre à perdre que vos droits fondamentaux et qui sait, votre santé.

Comble de l’arnaque, l’argent serait devenu une médiation honorable assurant l’échange « altruiste », la traite des ‘mères porteuses’ ne serait qu’une vue de l’esprit et quand bien même, une règlementation permettrait d’endiguer le phénomène. Nous avons compris la parade : admettre le crime pour l’endiguer, la conscience tranquille en place des réparations ; en d’autres termes : la vie est meilleure dans l’eau de là qu’ici-bas où le droit pourrait se substituer à Dieu en tranchant les peines !

         Nous aurons ainsi compris les slogans « pour tous » de ces dernières années : « Ecole pour tous », « Mariage pour tous », « Manif’ pour tous » – au final : « Femmes à volonté pour tous », les citoyennes n’ont qu’à se brosser si elles veulent exister autrement que comme des vaches à lait, des porte-voiles ou des éjaculatoire-automates, les gardiens de la phallocratie postmoderne ont décrété. Au bout d’un moment, jusqu’à quand va-t-on nous servir cet éloge de l’heureux servage domestique ? Quand va-t-on enfin arrêter de tout simplement prendre les femmes pour des cruches déférentes ?

Le bonheur des unes devrait donc se solder par le sacrifice des autres – cet hybris infantile est censé être de gauche et féministe, quand il rétablit le bon droit de ceux qui ne trouvent rien à redire à ce que leur semblable mette leur vie sur la sellette pour leurs beaux yeux. Le devoir est donc unilatéral. Il y a celles qui se sacrifient, et les autres qui littéralement, paient le prix pour se dédouaner. Un devoir rémunéré, une morale négociée par de l’argent, cela s’appelait, jadis, lorsque les mots avaient encore un sens, subordination.

         Le propre et la grandeur de la République est de poser des principes fondamentaux qui ne sont pas négociables et qui assurent la sécurité des citoyen-nes. La loi est au-dessus des parties et ordonne le social. Quand on prétend substituer l’argent à la loi, que l’on prétend faire de l’argent une loi et d’enrober cela sous le terme d’ « éthique », l’on s’aperçoit que la GPA n’est pas une simple question ponctuelle, mais qu’elle est un prisme à travers lequel s’immisce subrepticement une logique mercantile féodale, une fois encore, et justifiant jusqu’à polygamie et inceste [4] .

       Par conséquent, cette immaculée conception queeriste où des hommes se prennent pour Dieu et en font d’ailleurs une entité figurative du culte libertarien, ne laisse rien entrevoir de bon en matière de droits des femmes – en espérant donc, que les politiques, autant que les citoyen-n-es, ne seront pas dupes. Taper des pieds et pleurer les inégalités naturelles pour jouer les apprentis sorciers n’a rien d’une démarche démocratique.

[1] Entre la Mère et la femme prostituée, Caroline Fourest préfère la Mère. Fascinant comme argument pour justifier la règlementation de la GPA en Inde : http://www.huffingtonpost.fr/caroline-fourest/debat-gpa-manif-pour-tous_b_5944940.html

[2] Bonne chronique critique par Ana-Luana Stoicea-Deram à ce sujet : http://www.marianne.net/agora-maintenant-bible-promouvoir-gpa-100234598.html

[3] Peter KNOEPFEL et al., « Changement social, politiques publiques et Etat » in Revue européenne des sciences sociales, Volume n°36, n°110, 1998, p 151-169.

[4] En avril dernier, un homme demande à sa mère de porter « son » enfant par GPA : « Un séparatiste, qui pour procréer se refuse à toucher une femme, se constitue un gynécée en pointillé : pour sauvegarder sa patrilinéarité et sans qu’aucune trace légale ne reste de la mère. Sa mère se prête en couveuse de haute technologie, une autre dame donne ses ovules pour que le spermatozoïde de monsieur niche.  Vive la gépéha qui réussit des rencontres de premier type, avec « polygynie /polygamie symbolique irréalisée* » et union matrimoniale incestuelle en devenir d’une nouvelle sorte incestueuse.» http://susaufeminicides.blogspot.fr/2015/04/maternite-en-question.html

 

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Ne m’enchaîne pas, je m’en charge.

Par défaut

                                                       De l’auto-subordination militante.

                                                                 Restribus, Acte II.

« Et alors [que Solon] pouvait devenir tyran en s’alliant à celui qu’il voudrait, il préféra se faire haïr de tous deux [le parti populaire et le parti oligarchique], en sauvant sa patrie et en lui donnant des lois meilleures » – Aristote, La Constitution d’Athènes (XI,2).

 

Tout va toujours bien en Restribus. Intégrisme ou proxénétisme -une simple question de gestion. (Source image : http://avecunpetitrien.canalblog.com/albums/santons_7cm/photos/48052841-le_ravi.html)

Tout va toujours bien en restribus. Intégrisme ou proxénétisme -une simple question de gestion. (Source image : http://avecunpetitrien.canalblog.com/albums/santons_7cm/photos/48052841-le_ravi.html)

 

L’actualité est  bien riche ces derniers jours. Entre les tensions associatives autour de la mélanine de Marianne[1], la longueur des jupes spécialement conçues pour les femmes et les filles de confession musulmane [2] , les factions poussent un peu plus le bouchon jusqu’à mettre l’administration des établissements scolaires dans l’embarras et jusqu’au renoncement manifeste du gouvernement. Un programme des collèges faisant une place d’honneur à l’Islam, à l’instar des Lumières, facultatives – qui voudrait comprendre et connaître les fondements de l’Etat de droit ? – le latin distillé dans d’autres matières, que de nouvelles réjouissantes.

Si nous en croyons les groupuscules, la France est un pays raciste, colonial (aucun changement depuis la IIIème République, cela vous aurait-il échappé ?) et l’histoire des religions n’y aurait jamais été enseignée. Ce n’est évidemment pas le cas, mais la France est si laide lorsqu’elle ne donne pas la primauté aux clercs.

Clou du spectacle – et c’est peu de le dire – la journaliste Caroline Fourest se trouve virtuellement mise au pilori durant l’émission « On n’est pas couché » du 2 mai, face à Aymeric Caron. Son Eloge du blasphème (2015) aurait ainsi été prétexte non pas seulement à des questions stupides de type : « ne pensez-vous pas que votre analyse est biaisée et exclut les croyants » ? (reformulation) – mais également à un règlement de comptes. Cette femme blanche n’aurait donc aucun scrupule ! Défendre les principes de la République et en particulier, ce pressant devoir citoyen qu’est le blasphème est un scandale lorsque l’on a des cheveux châtains et les yeux bleus. Blague intersectionnelle à part, ces injonctions au faciès nuisent au débat démocratique – à croire que chaque participante et participant doit raconter sa vie avant de proposer. La Noblesse urbaine définirait de nouvelles modalités du débat public, dont tout engagement devrait être impérativement écarté. Un débat réussi serait un débat œcuménique, qui ne fait de mal à personne, surtout pas aux clercs : « Il n’y a pas de place dans votre argumentation pour les personnes qui ne pensent pas comme vous »- pérorer de manière insensée, identitaire, la larme à l’œil de compassion envers les serfs – voilà l’horizon (im)politique que l’on nous propose (ou impose …).

« Ne me libère pas, je m’en charge » ainsi est formulée la ritournelle gauchiste, partant du fameux slogan féministe. Les femmes, jadis, avaient pour dessein de s’émanciper de tutelles masculines – en tant que citoyennes, sujets politiques, et non en tant que poupées russes postcoloniales. Les femmes et non les mères, pauvres, blanches, vertes, prostituées ou que sais-je encore, avaient donc un projet politique de mise à distance de principes et pratiques phallocrates. Même si la rhétorique vaguement identitaire planait, peu de chances que l’envers eut été: « laisse-moi être une femme au foyer, c’est mon choix. », sous-entendu – attendons le déluge avant qu’il y ait un quelconque changement. Non, vraiment cette fascination messianique a la dent dure.

Qu’est-ce à dire précisément ? Nous connaissons la rhétorique gauchiste faussement subversive de gestion – et non pas d’émancipation, soit de rupture – d’inspiration corporatiste. Depuis les années 1980, la gauche radicale est en recherche active de prolétariat – et substitue la « classe » à la multitude morcelée mais, sans surprise, devant prévaloir dans tout agenda politique digne de- ce- nom- tribal.

Quelle différence, somme toute, entre auto-subordination (servitude volontaire) et auto-émancipation ? Une différence de degré manifestement.

Ainsi, les femmes voilées doivent « s’arranger entre elles », les femmes prostituées doivent elles-mêmes se libérer. Nous sommes tout de même en droit de demander à nos congénères probablement sous la houlette de prédicateurs et proxénètes, ainsi qu’à leurs compagnons pathologiques « de gauche » : Dans quel monde vivez-vous ?

Cela donne plutôt cette impression : je suis dans ma bulle et la politique n’est rien d’autre qu’un rapport entre usagers et pourvoyeurs de services – je suis donc en droit de narguer mes concitoyennes athées, laïques et féministes. Egocratie en plein ou New Public Management très mal transposé – quelle est donc cette obsession nombriliste ?

Les femmes sont citoyennes de pleins droits et responsables politiquement – ce n’est donc pas de « libération-ingérence » dont il s’agit, même si les coutumes patriarcales sont de fait, mais de responsabilité pure et simple. Rendre compte et raison de pratiques qui manifestement sont problématiques au regard des principes fondamentaux relève d’un exercice citoyen – et cela ne peut se faire sous un air misologue. J’anticipe les levées de boucliers perverses : « société répressive » – je pense que chacune et chacun est capable de voir les mutations politiques, juridiques et sociales des années 1950 à nos jours, tout de même ?

Un point aveugle étant de considérer les groupes politiques en termes sociologiques – et donc de faire, par exemple, des musulmanes des dévotes invétérées n’ayant une once d’esprit critique à l’encontre de stigmates d’appropriation tribale d’impureté tels le voile. L’on rétorque alors : « Oui mais, beaucoup ne pense pas comme vous ! » – pas possible ! Personne ne l’avait remarqué.

Le débat à proprement parler, lequel n’est pas une conversation, un échange de bons procédés où chacun « agree to disagree », mais une délibération requérant rigueur et souci du bien public – devient donc une sorte de déclaration de foi ou de vœux pieux, et bien sûr, tout est attaque personnelle. Les enfants sont susceptibles.

Examinons un passage historique fondamental dans notre civilisation occidentale (le gros mot). Aurait-on dû attendre qu’un athénien tyrannisé mette en place l’Ecclésia, plutôt que de laisser Clisthène – aristocrate – procéder à la réorganisation territoriale et institutionnelle annonçant les prémices de la démocratie athénienne ? En définitive, sont-ce les principes ou le « background » individuel qui devraient prévaloir ?

Bien sûr, il ne s’agit guère d’ignorer les tendances messianiques « civilisatrices » qui ont animé les entreprises coloniales et le paternalisme phallocrate – mais il y a une différence notoire et sans précédent à reconnaître autrui comme égale et donc, de confronter directement ce qui fait dissension. Assumer le conflit, tel est l’impératif démocratique, et tel est bien entendu, la première chose qu’esquivent les chefs de clan – moyennant accusations et litanies.

Alors évidemment, l’intégration Républicaine n’est pas inclusive mais discriminatoire de principes. Il est absolument fondamental, par souci d’égalité politique, que chacune et chacun soit mis devant des modalités d’organisation de l’espace politique et commun auxquels elle/il peut se fier. Si le droit et la loi sont tangents, à quel clan se vouer ? Quel recours pour une femme musulmane se référant à la « justice » qui lui sied – celle de tribunaux islamiques en Angleterre, par exemple ? Et puis, d’idéalisme à n’en plus pouvoir – l’on prétendra qu’elle a le choix ? Le Droit à la carte – religieux ou laïque, du pareil au même. Un retour à l’arbitraire féodal édulcoré sous les belles sonorités du « droit à la différence ». Différentes, mais surtout pas singulières – les bonnes sauvages doivent chérir leur « culture d’origine » pour le bien de la cause, attention.

Emmanuel Todd nous en aura fait voir – l’islam serait en l’occurrence, la religion de l’opprimé et par suite, il serait peu approprié d’émettre la moindre critique. Cette infantilisation serait gage de respect et de considération ? Outre la grave minimisation du phénomène intégriste sous l’égide d’un « clash des civilisations » ou économisme mythique – ce renoncement mène au musèlement de citoyennes faisant valoir autrement les enjeux d’un culturalisme qui brouille les repères et les termes des problèmes posés publiquement. L’injonction émergente et prépondérante, favoriser la concorde sociale plutôt que la lutte délibérative politique.

Oserait-on affirmer avec Rousseau qu’il vaut mieux une liberté politique périlleuse qu’une servitude tranquille ? Il n’est tout de même pas croyable que des acteurs se réclamant de gauche enjoignent les opprimés … à le rester et surtout, de faire l’autruche forts de lâcheté, et certainement pas de respect. Ainsi, concomitant au narcissisme militant, la servitude publiquement étalée – « Ne m’enchaîne pas, je m’en charge (et toi avec) », nouvel adage postmoderne ? Assurément.

15/05/15 : Ainsi nous continuons nos aventures dans ce monde parallèle Restribal, avec une déclaration enthousiasmante de Rokhaya Diallo cette semaine dans Paris Match – à croire qu’ils font exprès de corroborer nos propos ? « Je me bats pour que les femmes puissent disposer de leur corps, c’est à dire se voiler ou se prostituer » http://www.donotlink.com/f5dn Marcher en harmonie frémissante de conformisme avec les clercs et les proxénètes, c’est ce que l’on peut appeler un féminisme très courageux 🙂

 

[1] D’un côté une Marianne suggérée en symbole raciste puisque femme blanche et donc remplaçable par une figure plus typée selon nos audacieux, et de l’autre la manœuvre étant qualifiée … de raciste puisqu’instrumentaliserait la représentation des femmes et des hommes noirs. Y a-t-il plus royaliste que le roi ? Les clans se disputent la pureté. http://www.donotlink.com/f0nt
[2] Toutes les couleurs, toutes les tailles et tous les prix. http://www.donotlink.com/f1pg

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L’entre-deux de l’émancipation. De la souffrance à l’articulation des torts.

Par défaut

 « Et, corollaire du dire vrai parrèsiastique, le discours non décadent. Car le soubassement de la parole en démocratie est bel et bien le courage. Affilié à ce principe, le logos ne peut jamais faillir et se ranger du côté de la haine du logos. Le courage est un paradigme à l’intérieur duquel la parole démocratique débat, se contredit, mais demeure pure, non falsifiée. » – Cynthia Fleury, « Politique du courage » in La fin du courage, Paris, Fayard, 2010, p183.

Entre misologie et frustration, expression des corps souffrants ou rationalisme froid – il semble que la démocratie soit la scène de doléances identitaires, de ressorts pré-politiques et de conformisme criant. Une polarisation dessinée par l’évidence – de droite à gauche, de réactionnaires aux libertariens, de caricatures en caricatures – la prudence (phronèsis) et le jugement citoyen semblent jetés aux oubliettes des mouvements politiques d’émancipation, pour des cascades contemporaines idéologiques et invraisemblables, ou un pragmatisme tout autant -littéralement- insensé. De La leçon de Plotin qu’était le courage, je vous présente une note critique qui nous donne une perspective historique de ce qu’était l’hétérologie de l’émancipation – loin du néocorporatisme ambiant, du sentimentalisme argumentatif ou de la fascination de la domination.

 

Club

Club des femmes durant la Commune de Paris (1871). http://www.parisrevolutionnaire.com/spip.php?article196

 

                   Note critique :    

              La nuit des prolétaires : archives du rêve ouvrier.

                                                                    – Jacques Rancière, Paris, Pluriel, 2012 (1981).

 Jacques Rancière est un philosophe ayant consacré son travail à la pensée de l’émancipation. Ancien marxiste, il rompt finalement avec la tradition communiste pour mettre en œuvre des analyses et des concepts originaux. En effet, loin de la téléologie historique, il met en avant le conflit, la liberté politique et la singularité des acteurs au sein d’une communauté politique qui assume les divisions et réactualisent les litiges. La politique n’est donc plus appréhendée de manière ‘finaliste’, il la définit comme une scène qui se dresse face à la « police », laquelle distribue les parts et les places de chacun -ce qu’il appelle le « partage du sensible ». En cela, sa pensée est liée à celle de l’esthétique, l’art donnant un angle au donné et passant également au jugement du ‘spectateur émancipé’, non plus passif comme la philosophie classique l’entendait.

La nuit des prolétaires publié en 1981 pose les jalons d’une telle réflexion. C’est en effet en examinant les archives ouvrières du XIXème siècle qu’il découvre des prolétaires épris de littérature, d’art et de pensées auxquels ils s’adonnent la nuit, lorsque leur journée de travail est terminée. Alors que la nuit est le moment de repos avant la journée laborieuse suivante ; en somme, alors que les ouvriers sont assignés à la répétition, c’est au contraire à ce moment-là qu’ils se réunissent, créent des clubs, des journaux, des fêtes tout en ayant pour ambition de changer les rapports de domination du monde qui les entoure.

« Êtres sensibles » avant d’être les représentants d’une classe, les ouvriers n’attendent pas les promesses révolutionnaires et la dictature du prolétariat pour agir et construire leurs pensées – ils manifestent leurs capacités intellectuelles et politiques, au-delà des identités auxquelles ils ont été assignés; que ce soit la figure marxiste du prolétaire au corps souffrant, ou la figure bourgeoise du peuple animalisé incapable de marquer leur ancrage symbolique par le logos.

La nuit des prolétaires est ainsi un ouvrage qui conserve sa pertinence. En postulant l’égalité des intelligences, le texte écarte certains préjugés autour de la compétence en particulier dans le domaine politique. En multipliant les initiatives sans en attendre des résultats immédiats, les ouvriers du XIXème siècle fondent l’action politique sur des « fins régulatrices » plus que sur la prévision calculée d’un débouché. C’est précisément ce que l’auteur nomme « l’émancipation » : la capacité de se donner des modes de perception et d’existence en rupture avec l’ordre donné, non pas dans une visée exclusivement idéaliste, mais au contraire, dans une visée proprement pratique.

C’est ainsi que les archives montrent des ouvriers en mesure de marquer un ‘écart du partage du sensible par rapport à lui-même’ et de la sorte, posent l’égalité comme axiome qui n’a d’autre objet que d’être vérifié (I). De même, La nuit des prolétaires emploie une approche en rupture avec les méthodes des sciences sociales- en particulier la sociologie- puisqu’il met en jeu la figure de « l’anti-héros » pour justifier la capacité de n’importe qui à participer aux affaires communes, sans enfermer les acteurs dans des objectivations qui révèleraient dans leurs actions un ‘sens caché’ (II).

I) La nuit, moment de l’interruption et de l’émancipation.

Assignés à la répétition, la précarité, la nécessité et accaparés par le travail, la figure du prolétaire est celle de l’ « animal laborans »[1] , n’ayant d’autre souci que d’avoir les moyens de subsistance suffisant pour survivre. République platonicienne où l’artisan n’a pas le temps de se consacrer à autre chose que son travail, les ouvriers rompent pourtant les cycles rythmés par celui-ci pour penser, lire, écrire, s’associer dans la nuit – moment supposé du repos avant une nouvelle journée de labeur. Tantôt assimilé à de l’oisiveté, de la débauche ou de la frivolité, l’écart [2] marqué par les ouvriers dans la Cité idéale où les bourgeois restent bourgeois, et les prolétaires des travailleurs qui n’ont que la force de leurs bras, bouscule la perception, la configuration des espaces, du temps et des identités pour entamer un processus d’émancipation concrétisé par des initiatives qui, malgré les échecs, restent des moments de rupture avec l’ancien monde vers le rêve ouvrier.

A) Esthétique et écart dans la Cité idéale.

La représentation est le moyen privilégié pour naturaliser les places assignées. Esthétique qui dénote un partage du sensible spécifique, l’ouvrier est soit encensé dans le mythe construit par la ‘classe dominante’, soit rappelé à son essence prolétaire lorsqu’il décide de se faire ‘autre’ entre l’identité bourgeoise et ouvrière.

La naturalisation des places par l’image.

Si l’ouvrier-serrurier Pierre Gilland sent qu’il n’est pas ‘dans [sa] vocation en martelant le fer’, il est vite rattrapé par l’image flatteuse du robuste ouvrier-guerrier peinte par Charlet. Un rappel à l’ordre pour l’ouvrier qui ne pourrait s’aventurer à remettre en cause les fictions consensuelles (Le spectateur émancipé, 2008) illustrant chaque jour son incapacité à reconfigurer le monde qui l’entoure. Ton résigné, le serrurier n’ignore pourtant pas la misère du travail qu’accompli le ‘peuple de l’atelier’. Dès lors, l’image cache-misère est la seule béquille contre la désespérance de l’ouvrier-rêveur. Elle est le ‘prix dont se paie l’abandon d’un rêve’ [3] . Une hiérarchie imaginaire en apparence méliorative, mais qui ne remet nullement en question l’infériorité fixée par les images d’une hiérarchie réelle. La figure de l’ouvrier reste celle du regard posé par le ‘bourgeois’ sur les ‘sans parts’, peuple- animal à commander.

L’authenticité prolétaire contre la sophistication bourgeoise.

Mais l’ouvrier n’est pas non plus celui qui pratique les frivolités bourgeoises : art, poésie, réunions sont autant d’oisiveté qui le détournent du savoir de sa condition. Or la réalité matérielle ne s’accommode pas de rupture « idéale » que les superstructures ne traduisent pas. L’empirisme révolutionnaire entend donc dévoiler la domination en faisant en sorte que  l’ouvrier acquiert une conscience de classe. Pour cela, le prolétaire doit pleinement accueillir son authenticité, ce qui fait son identité propre contre la classe dominante. Dans le cas contraire, puisque la domination est seule structurante de la société, il ne ferait que mimer la bourgeoisie : « Que signifie cette fuite en avant qui tend à disqualifier le verbiage de toute parole proférée au profit de l’éloquence de celle qui ne s’entend pas ? » [4] . L’ouvrier inconscient, inconstant ne peut agir avant d’avoir la science de son état. Il ne peut qu’exprimer la souffrance d’un corps qui corrobore le diagnostic révolutionnaire. Le logos est le privilège des compétents. C’est ainsi que les cris et les fêtes populaires, loin de la sophistication bourgeoise, témoignent davantage de la vérité prolétaire.

Flatteries ou vérité scientifique, d’aucun n’envisagerait l’égale capacité des travailleurs à la pensée et l’autodétermination.

Emancipation intellectuelle et brouillage des identités.

Les ouvriers ne forment pas un corps si ce n’est des ‘êtres sensibles’ ayant leur singularité propre. Sans attendre les promesses d’une élite révolutionnaire ou les flagorneries modernes, les ouvriers s’instruisent et constituent ‘feuilles à feuilles’ leur bibliothèque. Sans point de départ ou ordre préétabli, ils cherchent et pensent au grès de leurs questionnements. Suivant la logique du ‘maître-supposé-ignorant’ développé par Joseph Jacotot en 1818, Louis Vinçart est instruit par sa mère illettrée. Aussi, nulle explication du maître-savant, les ouvriers vérifient le principe de l’égalité intellectuelle.

La méthode énoncée par Joseph Jacotot : « Apprendre quelque chose et y apporter tout le reste » dans la Méthode d’émancipation individuelle a été inaugurée par l’auteur lorsqu’engagé comme professeur de français en Hollande, il ne pouvait communiquer avec ses élèves dont il ne parlait pas la langue. Pour leur enseigner le français, il leur propose d’apprendre par cœur la moitié de la traduction de Télémaque (1699) dans son édition bilingue, puis de le lire entièrement en français. Les élèves parviennent à rendre des productions qui surprennent Joseph Jacotot. Il en déduit ainsi, par cette méthode pédagogique, l’égalité des intelligences. C’est ainsi que Louis Vinçard ou l’ouvrier-encyclopédiste Eugène Orrit lisent l’édition bilingue de Télémaque, ouvrage autrefois réservé à l’élite. Autrement dit, les ouvriers parviennent à contredire le sort, les hasards de la naissance pour acquérir une autonomie de la pensée qui les constituent comme sujets à part entière et partie prenante du monde : « C’est par cette méthode d’émancipation intellectuelle que Joseph Jacotot propose à tout prolétaire conscient de la dignité de son être, d’apprendre dans le livre de Télémaque (…) le secret de tout apprendre et de tout exprimer»[5] .

Là se situe le cœur de la révolte ouvrière : non pas tant dans la connaissance de l’exploitation, que dans ‘la colère de la pensée délaissée.’ Travail de l’esprit qui, selon l’ouvrier George, ne peut se faire en temps partiel.
Par suite, le théâtre, les proses du poète sont les éléments par lesquels l’ouvrier met à distance la place qui lui a été réservée. Faire sens plus qu’entreprendre une quête de vérité, c’est ce que permet la fiction lorsque le réel bascule dans l’apparence et ‘brouille le partage des identités’[6]. Loin d’être passif, le ‘spectateur émancipé’ qu’est l’ouvrier qui trouve dans la pièce de théâtre des significations, des analogies, bouscule la perception et la configuration de ce qui est donné. Réconciliation du corps et de l’esprit, du réel et de l’apparence, l’ouvrier devient un être autonome, libéré du regard du maître.

Alors se multiplient les conversations secrètes dans les ateliers, conciliabules où les ouvriers partagent leurs rêves et aspirations, les lectures publiques d’ouvrages tels Les Droits de l’Homme, Du Contrat Social ou De la Servitude volontaire de La Boétie. La ville devenue insurrectionnelle regorge de créativité et d’initiatives presque utopiques.

B) Elans utopiques et illusions perdues.

Si pour Désirée Véret « [L’utopie] est l’avant-garde des nouvelles sociétés » [7] , les ouvriers essuient pourtant des échecs dans leurs tentatives pour transformer leur situation et celle de la collectivité. Attirés dans un premier temps par le saint-simonisme, la religion catholique ou le déisme, et la constitution en associations corporatistes ou non, l’attrait de l’ « Un » contre le désordre de l’ancien monde réitère les principes hiérarchiques que les ouvriers avaient pour ambition d’écarter. Toutefois, ce n’est pas tant l’efficacité que la manifestation d’une « hétérologie » ou d’un franchissement des frontières établies qui fondent la raison d’être de leurs actions et contrebalance l’amertume des illusions perdues.

Le travailleur indépendant affranchit de la précarité.

Ouvriers déclassés ou reclassés, la précarité menace davantage les ouvriers que la misère et la pauvreté. La situation est donc bien plus compliquée qu’il n’y paraît, les ouvriers ne sont pas tous à la même enseigne si ce n’est par l’instabilité des circonstances. Soumis à la loi de l’offre et de la demande, c’est également le sentiment d’être en trop qui pousse le prolétaire à la révolte. Cela conduit les ouvriers – dans leur volonté d’émancipation individuelle et collective- à prendre les industriels au mot : ils entendent s’enrichir de leur travail en accumulant autant de capital que possible pour ne plus avoir à pâtir des coups du sort.

Ils mettent ainsi en avant le risque du travail et revendiquent « l’égalité avec les maîtres ». En d’autres termes, ils instaurent une relation de réciprocité avec ceux dont la supériorité n’était jusque-là pas contestée. Cela se traduit par le droit de grève en compensation du droit de licenciement, l’instauration de codes tels que le maître doit enlever son chapeau en entrant dans l’atelier, et l’organisation d’un temps à consacrer à la lecture de journaux.

Mais en privilégiant l’épargne, en se faisant somme toute ‘semblable au maître’, ces ouvriers pratiquent l’ « égoïsme » bourgeois et se trouvent asservis, si ce n’est par la précarité, par l’impératif de la consommation.
Aussi, l’ouvrier Gauny propose- suivant la philosophie de l’ ‘Epreuve’ de Ballanche- une conception de la renaissance telle que le non-être, le futur, soit le moteur de l’ouvrier libre. Loin de constituer un fléau du destin, le chômage devient un temps mort durant lequel l’ouvrier s’émancipe. Il développe pour cela l’idée d’une économie ‘cénobitique’ à partir de laquelle les ‘rebelles’ peuvent gérer leur budget en restreignant leurs besoins.

L’alternative Saint-simonienne.

L’Amour prôné par les saint-simoniens pour instituer une « famille des travailleurs » interpelle les ouvriers. La « religion nouvelle » prétend instaurer un lien entre les hommes régit par le seul dévouement, dont celui des élites saint-simoniennes non satisfaites des inégalités sociales. Plus encore, elle établit une ‘cosmologie’ selon laquelle l’univers divin et physique seraient ou devraient être en parfaite harmonie. La religion réhabilite donc la matière sans faire référence à un au-delà plus heureux que la misère de la Terre. C’est précisément cette « étrangeté divine » qui permet aux ouvriers de sortir du règne de la nécessité pour envisager une action sociale transformatrice.

Mais cette idée de communion entre les êtres n’est pas sans risque de dégénérescence : pour construire une cité harmonieuse, il faut classer les individus selon leurs capacités. Devoir du travail bien accompli, les assistés et les incapables n’ont pas de place dans l’organisation saint-simonienne. Aussi, étant convenu que seuls les individus déjà libérés peuvent lutter, l’ « armée du travail » saint simonienne ne peut être constituée de prolétaires que le hasard a désigné comme tel. C’est ainsi qu’il revient à l’ouvrier d’éduquer les bourgeois qui se feront maîtres des « travailleurs robustes » pour qu’ils soient à la hauteur des préceptes de la cité saint-simonienne bien ordonnée.

Retour finalement du maître-savant –entre philanthropie et authentique désintéressement, où les inégalités d’aptitudes sont compensées par « la rétribution du dévouement ». Une ‘méritocratie fraternelle’ qui réalise davantage « [une] République morale de la solidarité ouvrière plus qu’ [une République] du travail égalitaire. » [8] .

Cet idéal unitaire sera également celui des communistes en terre d’Icarie : attrait de l’Un dans la figure du fondateur Etienne Cabet aux ambitions monarchiques, la terre promise sera finalement le lieu de désillusions et d’aspirations contrariées.

L’association an-archique des ouvriers et actualisation du principe d’égalité.

Actes manqués ou échecs indéniables, les bonnes intentions entrepreneuriales, saint-simoniennes ou communistes n’ont pas trouvé le remède de la société réconciliée avec elle-même. Paradoxalement, seules les associations des ouvriers perdurent, peut-être parce qu’elles sont les seules à assumer le conflit et les divisions : « La vérité est [que] l’association ouvrière, à l’état de théorie, est considérée aujourd’hui comme une utopie ; à l’état de fait, comme un club et un foyer d’anarchie » [9]. C’est ainsi qu’en dépit de son caractère désordonné, la contre-association « libre, fraternelle et égalitaire » des ouvriers-tailleurs continue d’exister des années après sa fondation. Ce système d’association se révèle être, postérieurement à tant d’expériences, le seul moyen capable de « développer au même rythme les capacités pratiques, l’intelligence et le sens de la fraternité» [10]. Actualisation du principe d’égalité par lequel l’échange prévaut, les ouvriers ne font pas seulement scission, ils « s’identifient à la cause générale » dans le but de redéfinir les modalités d’un monde commun. Ils créent un « espace de visibilité » qui, s’il ne donne pas lieu à des résultats immédiats, « colore [les] déceptions » [11] éventuelles et rend manifeste la dignité de ceux qui n’ont pas droit à la parole.

II) L’anti-héros ranciérien face à l’art de gouverner (la police).

La nuit des prolétaires n’est pas un ouvrage qui se contente de retranscrire des archives ouvrières dans un souci de restitution historique. Au contraire, il permet de mettre en jeu des postulats ou des orientations en rupture avec les conceptions habituelles autour du et de la politique, en l’occurrence. L’anti-héros prolétaire est celui qui actualise le principe d’égalité- en cela, il met en évidence la capacité de n’importe qui à prendre part aux affaires publiques. L’émancipation intellectuelle dont fait mention l’auteur est ainsi également conjointe à une pensée politique critique des objectivations sociologiques et parvient à concevoir l’action politique comme circulaire plus que comme exclusivement instrumentale. Clairement, lorsque le ‘calcul des risques’ ou la quête de la ‘bonne gouvernance’ prévaut, La nuit des prolétaires invite à penser ‘aux bords du politique’- en deçà et au-delà des limites du pensable et des objectifs à atteindre. Peut-être est-ce là la limite de l’ouvrage qui semble quelque peu négliger l’institutionnalisation ou l’acte de fondation nécessaire à « l’universalisation des torts ».

A) La nuit des prolétaires : critique de l’approche sociologique, vers la singularité des acteurs.

En examinant les archives ouvrières, l’auteur pensait trouver une culture prolétaire propre – distancée de celle dont le marxisme prétendait faire état. Pourtant, il s’aperçoit que le souci des ouvriers n’est pas identitaire. A l’inverse, parfaitement conscients de leur condition, ils ne se font pas représentants d’une classe mais remettent entièrement en cause les identités ouvrières qu’on leur assigne, qu’elles soient marxistes ou bourgeoises. Aussi ajoute-t-il dans une interview accordée à Sciences Humaines : « …je découvrais une fascination pour la parole littéraire et la culture de l’autre, la volonté d’exister à part entière comme des individus partageant le même monde. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans La Nuit des prolétaires à travers ces ouvriers qui, après avoir travaillé tout le jour, pensent et créent la nuit. »[12]. C’est ainsi que vingt ans plus tard, l’auteur met explicitement en cause la sociologie de Pierre Bourdieu dans Aux bords du politique [13] . En effet, les ouvriers de La nuit des prolétaires sont pour Jacques Rancière non pas l’objet de l’ouvrage, mais les sujets. Or Bourdieu – notamment dans Les héritiers– essentialise l’inégalité à tel point qu’il recommande un enseignement adapté aux étudiants ouvriers – sous prétexte que l’école Républicaine serait faussement ‘neutre’ et les ouvriers foncièrement inconscients des structures dominantes. Il s’agit là pour Rancière d’enfermer une fois encore les dominés dans une identité et d’entrevoir l’émancipation qu’en tant que, somme toute, les ouvriers restent à leur place.

L’originalité de l’approche ranciérienne est de concevoir l’égalité non pas comme un objectif à atteindre, mais comme un axiome. Les luttes ouvrières au XIXème siècle pour la liberté d’association ou le droit du travail ont fait valoir ce que l’auteur nomme « une partie vide, supplémentaire qui sépare la communauté de la somme des parties du corps sociale » [14] . Autrement dit, ce n’est pas en référence à une identité ou une place dont devrait découler les droits que les luttes ouvrières ont été menées. Dans ce cas, il s’agirait de revendications corporatistes ou catégorielles. Mais les mouvements ouvriers ont eu pour dessein de redéfinir l’espace commun et l’orientation de la communauté politique qu’ils occupent. Ils ont ainsi procéder à ce que l’auteur appelle une « universalisation des torts ». Le tort plus que l’injustice – en ce qu’il dénote la part de ceux qui n’en n’ont pas. Par conséquent, c’est la singularité des acteurs politiques qui prévaut. Et en cela, l’auteur s’oppose également à une conception libérale qui réduirait l’égalité à l’égalité des droits, et assignerait des limites à la politique pour créer une « communauté d’égaux exemplaires », plus qu’une « communauté des semblables ».

Par extension, La nuit des prolétaires pose la question de la liberté politique dans un contexte où la gestion managériale, identitaire et en tout, de court terme des affaires publiques est d’autant plus courante.

B) Stabilité policière et fatalité de l’agir politique.

La nuit des prolétaires met en évidence une certaine conception de l’agir politique qui ne serait pas seulement instrumentale. Il implique une transformation que l’auteur oppose à « la sagesse nihiliste [de l’Etat libéral], montrant que rien ne peut être jamais sinon ce qui est » [15] . Ainsi, par les initiatives ouvrières parfois soldées par des échecs, le philosophe identifie – en utilisant les termes de Hannah Arendt- l’action politique comme un ‘pouvoir commencer’. Il s’agit pour les ouvriers de manifester leurs capacités sans substituer « l’agir au faire »[16], de sorte que les affaires communes ne soient pas uniquement celles d’élites dites savantes ou « éclairées » contre le bas peuple ignare intrinsèquement. En cela les ouvriers entament un processus de subjectivation politique en rupture avec les identités assignées.

Pourtant, si une telle approche peut constituer une alternative, elle n’est pas nécessairement un cadre permettant d’analyser en substance le contexte actuel- dont l’auteur décrypte certains aspects et à juste titre, dans La haine de la démocratie notamment. Force est de constater que la conduite des politiques publiques répond à des « impératifs économiques », de telle sorte que l’action politique laisse place à l’acte de foi : les individus n’ont aucune emprise sur le marché et partant, afin de respecter cette marche de modernisation, ceux-ci doivent s’adapter (ou selon la doctrine : « participer en toute autonomie au processus de Modernisation ») en conséquence.

C’est ainsi que Cynthia Fleury dans La fin du courage (2010) décrit le retour de « l’aliénation par le travail » d’une gestion managériale en entreprises qui plongent les salariés dans la désolation ; autant qu’au plan politique, l’électoralisme aidé par la communication politique, semble placer la parole du côté du peuple-consommateur, mais ne relève en rien du logos démocratique. Elle propose ainsi de construire une « éthique collective du courage » afin d’instruire tangiblement et d’un projet affirmé, l’agenda politique. Or tel est peut-être le point que n’aborde pas suffisamment l’auteur de La nuit des prolétaires.

En effet, il n’envisage pas nécessairement la permanence et l’institutionnalisation qui découlent des luttes ouvrières. A insister sur « la part des sans parts », peut-on loger chaque manifestation sur la scène politique à la même enseigne ? En prenant deux exemples d’actualité, que penser d’une déclaration de Marine Le Pen déplorant l’exclusion du Front National du jeu politique et de sa non représentation ? Les manifestations en Tchétchénie contre le journal Charlie Hebdo relèvent-elles d’un « excès » des identités politiques des manifestants, ou sont-elles davantage « traductions » de l’ordre policé (institué) ?

La rue n’est plus ou plus seulement ce qui « balaie les Chambres » (J.Guesde, 1893), celle du peuple-citoyen exerçant une liberté complémentaire de l’action publique étatique – bien qu’il ne s’agit pas de négliger cet espace d’expression politique, reste qu’elle a une vocation qui ne répond plus à une hiérarchie binaire entre les « Grands » et le peuple. Descendre dans la rue pour défendre le principe constitutionnel de laïcité, ne revient pas tout à fait à la même chose que de descendre dans la rue pour défendre une théocratie qui n’admet pas, par définition, la critique du dogme institutionnalisé et condamne la satire.

Par suite, de fait, les principes d’une communauté politique sont discriminants par rapport à d’autres, par le simple fait qu’ils résultent de la confrontation des divisions sociales. Constitutionnaliser un principe qui affirme la neutralité de la puissance publique, et par là-même, la liberté de penser des citoyen-n-es en rapport dialogique avec d’autres lors de débats publics ou autres formes d’organisations – dessine des conditions d’exercice de la citoyenneté différentes de groupes revendiquant accommodements divers et variés, partant d’un néo-corporatisme privilégiant le morcellement consensuel au conflit constructif.

Aussi le pouvoir ou le politique ne se confond pas nécessairement avec la ‘police’, mais il est l’institution de ce qui « assure l’existence du domaine public, de l’espace potentiel d’apparence entre les hommes agissant et parlant … ce qui maintient ensemble les personnes, une fois que le moment fugace de l’action est passé» (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958). Une action réussie n’est donc pas forcément une action « policière ».

Finalement, La nuit des prolétaires constitue en premier lieu une introduction ludique à l’œuvre de Jacques Rancière puisque s’y dessinent plusieurs de ses concepts centraux. Il est également un texte qui conserve plus de trente ans après sa pertinence et son actualité. Les archives au centre de l’ouvrage parviennent à rendre la lecture dynamique- sans intervention du philosophe qui, s’il soulève des contradictions, le fait toujours sous la forme interrogative. La forme permet donc au lecteur de pratiquer directement la Méthode de l’émancipation intellectuelle, étant donné qu’ il est possible d’accueillir les ‘conciliabules’ ouvriers sans a priori ou prérequis théoriques. Enfin, La nuit des prolétaires dispense d’une approche singulière, puisque le philosophe ne tente pas de montrer des régularités empiriques pour former un système explicatif ficelé et transposable comme tel, mais au contraire, il laisse toute la place à l’ « indétermination » selon la formule de Claude Lefort, qui caractérise en l’occurrence la démocratie, au cœur de la pensée de Jacques Rancière; et d’autant plus que le philosophe lui-même a trouvé dans les archives des éléments auxquels il ne s’attendait pas.

[1] ARENDT Hannah, ‘ Le travail’ in La condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 1958, p123.
[2] RANCIERE Jacques, La Mésentente, Paris, Galilée, 1995.
[3] RANCIERE Jacques, ‘La porte de l’enfer’ in La nuit des prolétaires, Paris, Pluriel, 2012, p17.
[4] Ibid., p23.
[5] Ibid., p174.
[6] RANCIERE Jacques, Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000, p14.
[7] RANCIERE Jacques, ‘La nuit d’octobre’ in La nuit des Prolétaires, Paris, Pluriel, 2012, p437.
[8] Ibid., p331.
[9] Ibid., p 346.
[10] Ibid., p422.
[11] Ibid., p439.
[12] Halpern, C. (2011, 10 mai). Rencontre avec Jacques Rancière : l’émancipation est l’affaire de tous. Sciences Humaines, n°198.
[13] ‘L’usage des formes’ in Aux bords du politique, Paris, Folio, 2004, p 97.
[14] Ibid., p234.
[15]RANCIERE Jacques, ‘Avant-propos’ in La nuit des prolétaires, Paris, Pluriel, 2012, p12.
[16] ARENDT Hannah, Qu’est-ce que la politique ?, Paris, Seuil, 2001.

Et la vidéo d’une conférence de l’auteur même : « Qu’est-ce que l’émancipation intellectuelle ? » (Français/Espagnol) – bien loin des clichés d’une prétendue authenticité prolétaire, identitaire et véritable plaidoyer pour une citoyenneté active et réfléchie.

 

 

Virginia PELE, 02/2015 (2014).

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La révolution astro-andrologique du genre.

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       Pardonnez la connotation du titre- il ne se réfère nullement  à la discipline consacrée à l’anatomie masculine. Mais enfin, l’andro logos semble définitivement orienter les chairs et les mœurs actuelles.

Théorie(s) du genre, études de genre … autant de fausses subtilités autour d’un concept devenu sacré. Genre ontologiquement incarné-si je ne suis pas mon sexe, en revanche je suis mon genre. Je choisis, tu choisis, choisissons toutes. «  Egalité des genres » nous dit-on, mais enfin, fonder l’égalité sur l’identité -qu’elle soit interchangeable ou non- n’est-ce pas un peu tourner autour du pot ?

Femmes-abstractions, quelle sophistication ! Appendices toujours, la subversion aurait ainsi eu raison de la subjectivation politique ?  « Politique » de l’état de fait, jouer avec les images est sans nul doute bien plus commode que de renverser les places assignées et les institutions.

Ainsi, la participation effective des citoyennes à la cité (l’égalité) s’entendrait aujourd’hui comme mimétisme – égalitarisme donc- autour du même axe phalloastral.

Les femmes ne sont pas assez novatrices –immanence oblige- mais le genre lui, d’une efficacité redoutable pour expliquer aux filles qu’elles ne sont pas limitées socialement du fait de leur biologie. Le genre indispensable pour dire cela. Les féministes exprimaient la même chose des siècles plus tôt, mais aujourd’hui on ne peut plus se passer du mot ?

Que non, nous ne pouvons plus faire sans. Vilaines dames, nous ne saurions exclure les « déviants »- genrisme exigé finalement, sonate en la mineur pour le pathos, il y a bien des hommes qui se sentent femmes et qui changent de sexe ! Femmes homme-défectueux toujours par contre – une nostalgie grecque ? Qu’elles empêchent d’accéder à la transcendance – obstacle entre l’homme et les dieux, heureusement qu’il y a la technoscience pour y remédier !

Qu’importe ces considérations – il faut bien remporter les prochaines élections municipales et qui sait, se prévaloir de ce (simulacre) petit désaccord entre une certaine droite et une certaine gauche pour les prochaines élections présidentielles. Aaaah … je vois déjà l’UMP fanfaronner de sa ferveur contre la théorie du genre ! Le Parti Socialiste de l’efficacité de l’action publique contre les réactionnaires pour-tous !

Polarisation du débat, consensus bien contraignant, le genre est indéniablement une révolution. L’art et la manière de revenir au point de départ, de tourner en rond : nature et culture, culture ou nature, phsychologisme, sociologisme, idéalisme ou empirisme, décidément, la liberté politique et l’auto-nomie des actrices politiques, la manière dont elles occupent l’espace politique face au pouvoir ne méritent pas l’attention des universitaires. Pas assez de tribulations intérieures, pas assez alambiqué, pas assez insoluble, pas assez …

Comprenez, l’ « oikos combiné » vaut mieux. Ainsi l’on étudiera les femmes – et non les principes générateurs de la phallocratie- et leurs écarts à la « norme ». Etat de fait disais-je, adieu projet d’autonomie, mieux vaut l’agency. Individu souverain – et l’on comprend la manœuvre : si l’on oppose l’individu à la cité ou que l’on en fasse son milieu naturel, en effet, quel meilleur moyen que celui-ci pour tenir les femmes écartées de la scène politique ?- l’auto-subordination devient de manière subliminale le corolaire de l’auto-émancipation. La vieille concurrence agora-polis (quoique … c’est qu’il y avait un vrai dynamisme dans l’Agora …), le social surplomb la politique. Conformisme assuré en d’autres termes.

Pourtant, bien qu’outil universitaire trendy, on l’utilise à tort et à travers, mais personne ne crie ici à l’intellectualisme ?

Mais non, mais non … on l’a vulgarisé jusqu’à passer sous silence les implications – ça passe.

Et de se réjouir de la dépolitisation – comme précisé dans cet article en milieu de page – induite par les « études de genre » pour rendre le féminisme un peu sérieux quoi – Platon ressuscité ? Femmes, tenez-vous hors du monde, vita contemplativa incompatible avec la politique. On progresse, on progresse … oïkoidea ?  Ah je m’amuse aussi avec le grec ancien – je m’excuse auprès des personnes qui le maîtrisent d’ailleurs, cela doit faire mal au sens.

Nous voilà bien avancées en somme. Aucune remise en question des principes, aucune restructuration … simplement des bibliographies à rallonge pour les étudiant-e-s en « sexe, genre et sexualité(s) » où elles/ils apprennent toutes les subtilités, discours cachés, évoqués de la pornographie, toutes les manières de déjouer la norme, de « défaire le genre », de le refaire. Fascinant.Si les femmes apprenaient hier  à coudre, les jeunes femmes apprennent aujourd’hui à sourire les jambes écartées devant une caméra. C’est abrupt. Mais la réalité.

Enfin, la scientificité présumée de ces études permet que cela passe en toute sophistication sans soulever la moindre contestation. C’est ainsi que Science Po Paris organise des  » Queer Week » et que Science Po Aix emmène les étudiant-e-s voir « Jeune et jolie » …

Une vraie révolution (astrale).

https://beyourownwomon.wordpress.com/2013/06/28/femmes-luttons-contre-les-stigmates-genristes/

https://beyourownwomon.wordpress.com/?s=F%C3%A9minisme%2C+politique+et+d%C3%A9mocratie

http://susaufeminicides.blogspot.fr/2013/07/le-genome-du-genre.html

© Women’s liberation without borders 2014

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Programme d’échange postcolonial.

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 Pour une pragmatique en faveur de la paix entre les nations.

Chacune sait combien les relations internationales sont matière à contentieux : dilemme de sécurité, politique guerrière de notre cher ami Raymond Aron, guerre juste, guerre sainte, communauté internationale, impossible société civile internationale, réalistes, libéraux, constructivistes, clash des civilisations ; bref en vrac, vous voyez, autant de questions et d’éléments essentiels pour les politiques intérieures du reste.

Vous connaissez plus précisément les tenants et aboutissants du fameux ‘clash des civilisations’, mais n’en déplaise au théoricien honni Samuel Huntington, WLWB va vous exposer très simplement une solution claire pour la paix entre les nations, entre les peuples, et entre les ciotyen-n-es.

Nous voilà face à deux conceptions : l’une assurant l’affrontement entre les ‘blocs’ oriental et occidental, et par suite, une autre affirmant l’impossibilité d’une communauté internationale stable. En effet, la guerre serait parfaitement inévitable à cause du principe d’ « anarchie » des Etats qui ne cessent de vouloir accroître leur puissance. Par ailleurs, une trop grande divergence des ‘valeurs’ entre les nations rend impossible leur collaboration. Attachons-nous à ce dernier point, puisqu’il fait (forcément) écho aux ‘litiges’ intérieurs.

Supposons qu’en effet, chaque nation soit absolument autarcique, mais – considérant les mutations géopolitiques depuis la Seconde Guerre Mondiale-, qu’elles doivent a fortiori interagirent pour maintenir l’ordre international promût nous le savons bien, par la Charte de l’ONU définitivement en faveur de la paix.

Une possibilité s’offre à nous, pour à la fois atténuer les craintes d’Huntington, confirmer le constat de John Mueller, et entendre les revendications des Etats autoritaires et théocratiques : le programme d’échange postcolonial.

Le principe est simple : puisque ‘je suis moi, et que toi tu es toi’ : blanche, noire, grande, petite, riche, pauvre, rousse, brune,et cætera, et que nous devons tout de même cohabiter, et bien proposons de faire un échange. Ainsi, à l’instar de nos grands sauveurs, proposant de se voiler par solidarité aux mystiques en occident (voyez vous-même, c’est hilarant https://www.facebook.com/groups/221586881341017/), et bien il ne faut point s’inquiéter : le monstre occidental, si intolérant, décadent, cruel pervers offre dans ses Etats de droit, toutes les mesures nécessaires en faveur de la libre circulation des individu-e-s. Dès lors, nos chers communautaristes en crise d’identité, et malheureusement leur monnaie d’échange que sont les femmes parées d’un voile et dérivés féminicidaires, n’auront qu’à dument allez en Afghanistan, au Yémen, en Iran, en Arabie Saoudite. Et pourquoi pas ? Après tout, les femmes portent le voile, le hijab, la burka, le niquab là-bas, tranquillement. On est même lapidées si ce n’est pas le cas ! Le rêve non ? Point de lieux publics où ne pas porter de signes religieux ostentatoires, c’est 24h/24, et si vous allez en Arabie Saoudite, vous pouvez varier les modèles et les couleurs ; et puis, les féministes sont muselées comme il se doit en phallocratie mystique, donc elles ne pourront pas exprimer leur rejet et leur quête d’émancipation.

Inversement, les femmes des Etats fascistes et autoritaires, pourront venir dans les Etats de droit pour bénéficier de leurs droits politiques, exprimer leur mécontentement, exercer leur liberté politique hors des appartenances identitaires. S’auto-déterminer, être un sujet libre et mettre en accusation la phallocratie où qu’elle soit.

Nos doutes sont ainsi évacués. Grâce au ‘postcolonialisme’, et grâce au ‘postmodernisme’.

Les culturalistes qui prétendent que le voile est un organe féminin, qu’il fait partie des femmes de culture musulmane, ceux-là sont les premiers racistes. Ils réifient les femmes en fonction de ce que les hommes en ont fait. Ils piétinent l’histoire des femmes d’ici et d’ailleurs pour leur liberté et leur émancipation. Ils crachent sur les droits humains des femmes. L’aliénation n’en fait pas partie de ces droits humains. Et dans l’aberration continuons : voilà que l’émancipation ne consiste plus à s’affirmer comme sujet politique en démantelant les institutions subordonnantes, que nenni. Elle consiste à rassembler les moyens pour supporter au mieux l’avilissement. La solidarité postmoderne consiste ainsi à donner de quoi mordre à l’esclave pour supporte les coups de fouets.

Peut-être alors faudrait-il assumer ses dires et ses actes : si la foi et l’aliénation divine est si tentante, il y a bien malheureusement des zones géographiques où Dieu fait la loi. Ou alors on dévoile -n’est-ce pas-l’ hypocrisie : il ne fait aucun doute qu’une fois de plus, il s’agit de plonger les femmes dans la résignation par l’aliénation de leurs aptitudes critiques, de leurs pensées, de leur autonomie et de leur jugement. Si tout se vaut, si les principes d’une communauté politique assoie l’unilatéralité de la sacralité, qu’elle soit individuelle, mystique ou divine, elle rend évidemment impossible l’hérésie, laquelle est absolument fondamentale en démocratie (d’un point de vue non normatif cela va sans dire). Par-là, tout n’est pas équivalent, toutes les propositions ne sont pas égales parce qu’elles n’ont pas le même sens, ni les mêmes implications. Les idées peuvent également être exposées sur la scène politique, mais elles ne sont pas nécessairement aptes à ou souhaitables pour conduire l’orientation de la Cité. Il faut donc examiner ce à quoi nous avons à faire, au lieu des litanies incessantes.

© Women’s liberation without borders 2013