Pourquoi il faut mettre fin aux féminismes.

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                                          Pour une théorie politique radicalement féministe.

De manière générale, on définit la théorie comme un ensemble de propositions censées harmoniser, rendre intelligibles des concepts pour donner du sens à la réalité, dans le but de fournir un cadre de référence.

Des définitions parfois contradictoires sont attribuées à la théorie politique. Je vais donc ici vous énoncer une définition de la théorie politique féministe.

La théorie politique d’une part, analyse des phénomènes, une organisation sociale et politique. La théorie politique féministe a trois objectifs. Le premier consiste à expliquer les modes de penser patriarcaux, puis à les critiquer, on a alors une élaboration d’une perspective féministe, et enfin la mise en place d’un système de pensée proprement féministe (avec de nouveaux concepts donc). Ces deux derniers points montrent que la théorie politique féministe a une visée transformatrice, elle doit avoir un impact réel. C’est une théorie engagée dans le réel, révolutionnaire. Ceci est lié à son héritage matérialiste.

Pour la théorie politique féministe[1] on parle alors de « Total theory »[2] , autrement dit : on analyse les phénomènes de manière systémique, on met en perspective des mécanismes en y inscrivant une dimension sexuée, alors point d’appui de l’organisation hiérarchique de la société (contrairement au marxisme).

On pourrait détailler davantage évidemment, mais ce n’est pas l’objectif de cet article.

Le reproche que l’on fait souvent à la théorie est d’être complètement déconnectée de la réalité.

Comme s’il y avait la théorie, puis la pratique. Or comme le suggère Catharine Mackinnon : « Pour les femmes dans le monde, la distance entre la théorie et la pratique, est en fait la distance entre la pratique et la théorie. Nous savons les choses qui se passent dans nos vies (…), ce qu’aucune théorie n’a jamais formalisé ». La théorie politique féministe donne donc une grille de lecture anti-patriarcale, qui donne lieu à une résistance des opprimées, et à des possibilités de changement.

Nous pouvons ainsi nous poser la question : sur quel pied danser lorsqu’il existe des prétendues pensées féministes, élaborées en fonction de concepts patriarcaux ?

Si la théorie politique féministe a une visée transformatrice, pouvons-nous accepter que « les féminismes » universaliste, essentialiste, socialiste, postmoderniste, libérale etc, etc… définissent encore les termes du débat ? Ne sont-ce pas une accumulation de contradictions qui nous empêchent d’agir ? Au nom de quoi pouvons-nous agir aujourd’hui d’ailleurs, si nous soutenons que tous ces féminismes sont valables, même viables sans la moindre distinction ?

La question n’est pas de savoir qui est le plus féministe de ces féminismes, ce qui ne rime à rien, mais plutôt : quel est l’objet de notre contestation ? Que voulons-nous ?

Colette Guillaumin disait : « penser ce qui n’a pas encore été pensé à propos de ce qui est considéré « connu » est l’objet d’une démarche théorique féministe ». Il doit donc y avoir une révolution totale et radicale dans la pensée, sans laquelle nous ne pouvons parler de théorie féministe ou même de politiques féministes à part entière, contre une organisation phallocrate.

L’objectif de cet article sera de montrer que la multitude de féminismes qui existent, donne libre court à une individualisation de la pensée, la réduisant ainsi à une opinion. Ceci nous amènera à définir les caractéristiques du féminisme dit ‘radical’ qui ne peut pas être un féminisme parmi tant d’autres, mais se révélant être une théorie de l’action nécessaire pour des changements structurels.

Annonçons d’emblée la couleur. Nous connaissons des millions de féminismes, seul le féminisme radical est inconnu au bataillon, surtout en France. Certainement le plus ridiculement caricaturé, peut-être est-ce trop difficile pour les intellectuel-l-es phallocrates de s’intéresser à une pensée s’intéressant aux femmes et à l’abolition du système patriarcal.

Ces divers courants de pensées « féministes » sont élaborés en fonction de concepts patriarcaux. Ceci est bien entendu lié à l’histoire du féminisme. Mais si cette réappropriation de concepts patriarcaux, comme s’il suffisait de les adapter aux femmes pour les changer, fut une étape nécessaire dans la construction d’une pensée féministe à part entière, elle doit cesser de définir le paysage politique féministe. En effet, comment se fait-il que défendre l’oppression puisse donner naissance à un manifeste : « Nous, féministes ! », comme si le féminisme avait pour devoir de justifier les positions antiféministes et phallocrates !

Comment lutter si nous refusons de déterminer ce qu’est le féminisme ?

Cette tolérance et ce refus de se détacher des concepts existants, qui ne tiennent absolument pas compte de l’oppression des femmes, nous plonge dans un immobilisme : dans la critique, dans la pensée et dans l’action. Par ailleurs, je l’ai expliqué dans l’article « Avons-nous le temps d’attendre ? », les divers courants féministes n’entrevoient, tous autant qu’ils sont, qu’une partie du problème. Le féminisme universaliste : le traitement différent des femmes par rapport aux hommes, le féminisme essentialiste : le virarcat, la domination du masculin sur le féminin, le féminisme socialiste : méfaits du système capitaliste appliqués aux femmes, et vous connaissez la suite. Pas un seul de ces féminismes n’établit des liens logiques entre tous ces éléments. On réfléchit dans les limites du patriarcat qui n’est absolument pas questionné. Il s’agit juste d’un système malade qui aurait oublié d’inclure les femmes dans son système.

On continue dans l’aberration : certaines féministes revendiquent « l’égalité dans la différence », on a ici une double ignominie : demander l’égalité dans un système qui fabrique la différence comme stratégie de domination. Ou encore dire que les femmes sont des hommes comme les autres, elles méritent alors l’égalité : si les femmes sont des hommes comme les autres, alors cela suppose d’une part que l’oppression vient des femmes. Or les hommes ont pour fonction sociale d’opprimer les femmes, d’autre part, réclamer l’égalité dans un système qui ne l’est pas. Les hommes n’ont pas des droits mais des privilèges.

Quoi qu’il en soit, aucun de ces féminismes ne présentent d’alternatives véritables. Ou pire, comme le fait le postmodernisme, on vous suggère de « kiffer » votre oppression, il paraît que ça passe mieux quand on est positive.

Dans la bonté connue du féminisme, nous devons accueillir la bêtise les bras ouverts. Il est donc très mal vu de dire ce qui est ou n’est pas féministe.

Aussi, en tant que féministe radicale, je ne peux pas dire : « la prostitution est une institution patriarcale », puisque la féministe postmoderniste d’à côté va dire : « non, ça s’appelle la liberté sexuelle ! ». Bizarrement, vous remarquerez que la seconde proposition sera plus entendue que la première.

Précisément, ce qui fonde une pensée féministe est sa lutte acharnée et son intolérance à la suprématie masculine. Je vous pose sérieusement la question : qu’est-ce qu’un féminisme qui n’a pas pour objectif la libération des femmes ? A quoi sert un féminisme nous disant que les femmes sommes libres, lorsqu’elles ne le sont pas ? Qui n’a aucune analyse anti-patriarcale ? Qu’est-ce qu’un féminisme sans femmes ?

Ce que je dis ici, c’est que le féminisme a pour objectif de mettre fin à la domination masculine structurant toutes les sociétés. Voici son pont d’appui : « C’est la domination masculine qui constitue le sujet du féminisme. C’est l’opposition à la domination masculine qui définit l’entreprise féministe et distingue le féminisme d’autres points de vue, et définit ainsi ses objectifs politiques » (Denise Thompson)[3]

Force est de constater que le féminisme est réduit à une opinion. Le féminisme n’a pas de bases précises, ni d’objectifs bien définis. Ces différents courants donnent toute la légitimité aux propositions anti-féministes, puisque le féminisme, « c’est ce qu’on veut ! ».

Nous, féministes radicales, qui critiquons l’oppression sommes alors accusées de dire aux autres femmes quoi penser. Bien sûr, il est plus commode d’ignorer comment le patriarcat dit aux femmes comment penser, comme si les structures mentales n’étaient pas déterminées par celui-ci, et de mettre la faute sur les féministes radicales.

Cet argument consistant à dire que quoi que l’on fasse et que l’on dise est féministe conduit bien évidemment à une individualisation du féminisme. Comme le dit Denise Thompson, « self-identification is not sufficient garantee of feminist theory or politics », aussi, le débat est clôt.

Puisque « je » fait autorité, que pouvons-nous dire sans que ce soit perçue comme une attaque personnelle ?

Il y a alors un rejet de la théorie féministe, qui ne sert à rien. Le féminisme est une mode, on fait un peu ce que l’on veut, le but est de se sentir bien. La théorie ce n’est que pour les intellectuelles, théoriciennes féministes, c’est incompréhensible. Or refuser la théorie féministe, c’est compromettre la libération des femmes. Un féminisme qui refuse d’offrir des alternatives aux femmes n’est pas du féminisme.

Il est donc indispensable de définir une théorie politique féministe qui nous permette d’agir contre l’oppression : « Le féminisme a sa propre logique, son propre système de valeurs et pratiques. Lorsque des opinions contradictoires font apparition, elles doivent être débattues en se référant au féminisme lui-même, pas éludées par peur d’offenser ou par une perception erronée du droit de chacun-e à être entendu-es »[4]. (Denise Thompson) Ainsi, le féminisme ne peut être une propriété privée : « ce n’est pas simplement tout ce qui est dit, fait ou ressenti comme féministe qui est féministe » (Denise Thompson). Auquel cas nous sommes dans l’impasse théorique et pratique.

Et voilà où se trouve le véritable « totalitarisme » (j’utilise le mot qu’on emploie souvent contre le féminisme radical) : on ne pense qu’à sa poire, et on crie au scandale à la moindre critique.

Je vais à cat égard, préciser les tenants et aboutissants de la théorie féministe radical, en identifiant quel en est l’intérêt.

La théorie féministe permet de fournir une grille de lecture, cela donne du sens à la réalité. Cette idée peut être évidente, est absolument fondamentale. Un exemple : Eve Ensler a indiqué dans plusieures interviews que les femmes au Congo, victimes de viol, n’identifiaient pas cela comme un crime sexiste. Je fais exprès de prendre cet exemple. Car plutôt que de faire comme si tout se passait dans la tête de la victime, comme le font les féministes postmodernistes : « si je dis que je ne suis pas opprimée, je ne le suis pas » (or comme l’indique Denise Thompson : « l’oppression n’est absolument pas causée par le consentement de la subordonnée. Elle s’exerce que la dominée le veuille ou non »), on pourrait plutôt mettre en perspective le fait que la domination des hommes sur les femmes passe pour naturel. Les femmes souffrent, mais n’ont pas les mots pour exprimer leur révolte, elles n’ont aucun cadre qui rende légitime leur résistance. Ceci est lié au triomphe des valeurs, des normes, des institutions patriarcales.

Aussi, lorsque vous développez votre raisonnement contre le système prostitueur et qu’on vous rétorque : « vous n’écoutez pas les prostituées », il faut bien comprendre que l’expérience ne définit pas la politique à adopter. Donner la primauté à l’expérience lorsqu’elle corrobore les pratiques phallocrates c’est assurer la suprématie et la pérennité du système d’oppression : « Un tel attrait pour l’expérience ignore le fait que celle-ci s’est constituée à l’intérieur des significations et du système de valeur de l’ordre social dans lequel nous sommes nées » (Denise Thompson)[5].

Lorsque le féminisme radical parle de l’expérience des femmes comme moteur de la théorie et de l’action féministe, c’est la prise de conscience de l’existence d’un système phallocrate à combattre.

Eveiller les consciences pour justifier l’oppression, vous comprenez que ça ne sert à rien, cela veut dire que la pensée est toujours colonisée par les significations du système patriarcal.

De même, avancer qu’il existe des femmes qui n’ont pas envie d’être libérées n’est pas un argument délégitimant le féminisme. Le féminisme a pour objectif de combattre le système patriarcal parce que de fait, il opprime des femmes. Ce n’est pas une question « d’envie », mais de vie ou de mort. L’intérêt général des femmes prime.

Il ne suffit donc pas d’être une femme pour être féministe. Si nous naissions féministes parce que femmes, on aurait dit adieu au patriarcat depuis longtemps. La conscience de classe n’est pas immédiate. Il n’en demeure pas moins que les femmes sont un groupe social opprimé et qu’elles sont le moteur de leur propre libération : « la conscience des femmes concernant leur situation ne devient féministe que lorsqu’elles prennent conscience que le statut des femmes en société est structuré par la domination masculine » (Denise Thompson)[6]

Aussi, comme l’a indiqué Gail Dines dans son article « Having it all’ looks very different for women stuck in low-paid jobs”[7] , les femmes au pouvoir sont une victoire partielle du féminisme, puisque l’objectif est de critiquer les fondements du pouvoir en adoptant des politiques féministes, pas en adhérants aux valeurs et pratiques du pouvoir qui nous opprime, puis divise les femmes.

La théorie féministe politique permet donc d’aller plus loin dans l’analyse, de ne pas se contenter de la réalité construite par le système dominant. Le féminisme radical est nécessaire contre la fatalité.

C’est pour cela qu’il faut impérativement démystifier la théorie politique féministe.

« Réservée à une élite » nous dit-on. Le savoir n’appartient pas à une élite mais à la classe dominante. Allons-nous leur laisser le plaisir de nous contrôler ? Comme le dit Denise Thompson : « L’exigence de compréhension immédiate est fondé sur cette croyance que la théorie sert intrinsèquement à dominer (…). Mais ceci ne prend pas en compte la possibilité que ce qui est connu et facilement compréhensible peut être un outil de domination également. »[8] Il est aisé de ne pas se creuser la tête et de ne pas aller loin dans la complexité. Pourtant, il le faut. C’est la technique des dominants de priver les opprimé-e-s du savoir. La lutte pour l’éducation populaire est absolument nécessaire.

Je le rappelle, la théorie est alors vitale pour construire une pensée et des politiques féministes car elle fournit « la signification morale et politique, le but et la valeur de l’expérience » (Denise Thompson).

Un autre intérêt fondamental du féminisme est le suivant : il s’oppose à toutes les formes de domination car : « aucune forme de domination n’est convenablement analysée si on ne fait pas état des fondements patriarcaux de celle-ci ». Une fois de plus, il s’agit d’établir une vision globale de la société et d’identifier les mécanismes pour nous permettre d’agir. Rien n’est laissé au hasard.

Finalement, il est temps d’arrêter de faire l’autruche et de dire clairement : il n’y a qu’un féminisme viable, et c’est le féminisme dit ‘radical’. Ce n’est pas un concours. Mais au bout d’un moment il faut bien identifier ce contre quoi nous luttons et pour quoi nous luttons. Car nous sommes forcées de constater que « les féminismes » ne nous aident pas, et nous empêchent même d’avancer.

Le seul féminisme qui analyse singulièrement l’oppression des femmes et en fait une vision globale de la société est le féminisme radical.

Ce n’est pas la diversité des féminismes qui fait la complexité du féminisme. Elle le rend confus : comment voulez-vous parler de l’oppression spécifique des femmes et vous prétendre universalistes ? Comment dénoncer les violences masculines sans préciser les agents de l’oppression, puisque « les femmes et les hommes intériorisent tous les deux les stéréotypes genrés » ? On ne peut pas réfléchir comme cela. On a un manque flagrant de clarté qui ne nous permet pas d’innover. En revanche, il est intéressant de connaître les fondements de ces courants, on comprendra ainsi la nécessité du féminisme radical, qui soit dit en passant, fait la synthèse de tous ces « féminismes » de manière cohérente (à l’exception du postmodernisme).

En élaborant les principes du féminisme, nous serons armées contre ces faux-féminismes ou faux-féministes, devrais-je dire. Défendre de près ou de loin la phallocratie n’est pas un brin féministe. Et c’est notre droit en tant que militantes, universitaires, écrivaines féministes de le dire, c’est même notre devoir. Car nous nous engageons pour la libération des femmes .Ne laissons pas ces usurpateurs et usurpatrices prendre le dessus.

© Women’s liberation without borders 2012

Je voudrais que vous écoutiez cette chanson bouleversante que vous pouvez comprendre à travers un regard féministe. En espérant qu’elle vous motivera pour lutter contre le patriarcat !

 

 

 

 


[1] J’emploie féminisme pour féminisme radical

[2] http://www2.law.columbia.edu/faculty_franke/Certification%20Readings/catherine-mackinnon-feminism-marxism-method-and-the-state-an-agenda-for-theory1.pdf Extrait de Toward a feminist theory of the State , Catharine Mackinnon.

[3] “It is male domination which constitutes the subject matter of feminism. It is opposition to male domination which defines the feminist enterprise and marks it off from other standpoints, and hence supplies feminism with its political priorities”.

[4] « Feminism has its own logic, meaning and practice. Where opinions come into conflict they must be argued through with reference to feminism itself, not evaded through fear of offending or out of a misplaced sense of everyone’s right to be heard.”

[5] « Such appels to experience ignore the fact that it is already constituted within the meanings and values of the social order into which we are born » , in Radical Feminism Today , p 33

[6] « Women’s consciousness of their life situations does not become feminist until it develops into an awareness that women’s social positioning is structured by male domination (…) », Idem, p 18.

[7] http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2012/jun/25/having-it-all-women-anne-marie-slaughter

[8] « Demands for instant comprehensibility rest on this belief that theory is inherently dominating (…) But they fail to take into account the possibility that what is well-known and easily understood may also be complicit with domination », idem , p 33

 © Women’s liberation without borders 2012

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