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Lettre ouverte: Christine Delphy ou le mythe de la bonne sauvage.

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Madame,

   Ce qui suit est bien une lettre ouverte qui ne pouvait s’annoncer sans un titre donnant d’emblée le point discuté.

   Je souhaiterais réagir au sujet de votre récente chronique dans le Guardian datant du 20 juillet 2015 intitulé : « French Feminists are failing Muslim women by supporting racist French Laws »*. Bien que vous n’en soyez guère à votre premier coup éclectique dirons- nous, permettez que ce dernier article ait constitué en ce qui me concerne, la goutte ayant fait déborder le vase.

   Ainsi avez-vous tenté d’élucider de manière très succinte le processus de communautarisation du féminisme entre la période des années 1970 à nos jours. Cette communautarisation aurait principalement conduit à une exclusion des femmes musulmanes et plus largement, à un rejet de l’islam en tant que tel. Vous ajoutez par ailleurs que, si le principe de laïcité n’est pas en soi « ostracisant », il a été instrumentalisé par – entre autres acteurs- les partis politiques et les lobbies.

La chronique se poursuit en précisant les raisons du voilement des femmes.

Les femmes « choisissant » de porter le hijab le feraient pour dénoncer l’hostilité à l’égard des musulmans. Le hijab, simple manifestation spirituelle, constituerait ainsi refuge permettant aux femmes de montrer leur solidarité avec les « membres du même groupe racial » (« same racial group »). Partant, ce port du voile intégral s’avère  être un acte de défiance envers l’Institution, ou selon les termes qui vous seraient plus fidèles, envers « l’ordre dominant » stigmatisant cette même communauté.

Autrement dit, le port du hijab procèderait d’une démarche auto-émancipatrice.

D’ailleurs, la conclusion précise : il revient aux femmes musulmanes, minorités opprimées, de déterminer elles-mêmes les modalités d’émancipation qui leur conviennent. Nous devinons à cet égard que ces modalités ne sauraient se rapporter à un « excès » par rapport à des identités pré-constituées, d’un côté comme de l’autre. Contre ce « racisme », il faut symétriquement affirmer une prétendue authenticité culturelle.

    J’aimerais ainsi réagir sur trois points. Brièvement, votre approche semble quelque peu détonner avec l’ensemble de vos précédents travaux. Si le « matérialisme » dont vous vous réclamez n’empiétait pas sur l’entreprise politique d’émancipation, vous semblez retomber en fonctionnalisme pur qui ne laisserait de place qu’à une réappropriation de normes dans un système clos strictement, et dont la seule issue serait la reconnaissance identitaire. Par suite, je souhaiterais également revenir sur le concept de laïcité ainsi que son rapport au féminisme. Et enfin, sur l’intolérable infantilisation des femmes musulmanes manifeste dans votre chronique. En effet, il semblerait que celles-ci ne sauraient être autre chose que des dévotes tribales, incapables d’un rapport réflexif à la religion islamique. Ou du moins, incapables de s’organiser sans un « retour aux sources ».

    Votre article débute évidemment en rappelant vos titres et votre expérience en tant que militante historique du Mouvement de Libération des Femmes. Auteure d’un ouvrage, entre autres, devenu un classique : L’Ennemi principal (1977), vous procédiez jadis à une analyse systémique et structurelle de l’oppression des femmes. Vous aviez mis en lumière la continuité, partant d’une démarche matérialiste, s’entendant « marxisante », entre l’exploitation domestique des femmes et la subordination politico- sociale résultante. Alors, pour se libérer de la tutelle masculine, les femmes devaient s’organiser entre elles pour construire un projet social dénué de toute interférence patriarcale. Ce patriarcat étant tentaculaire, si bien que – comme l’avaient d’ailleurs énoncé les féministes américaines- le « privé est politique ».

    Il ne me semble pas qu’en exploitation domestique, vous ayez, à quelque endroit, suggéré aux femmes au foyer de s’organiser entre elles et éventuellement, de faire des ateliers cuisine pour mieux servir leur mari ? Ou que l’Etat les paie, histoire de compenser les effets sociaux et psychologiques d’une telle domesticité ? Je ne crois pas non plus que vous ayez encouragé les femmes catholiques anti-avortement à s’organiser entre elles, cette fois en club de lecture biblique pour gentiment pérorer sur la sexualité de Marie Madeleine ? Et d’ailleurs, vous ne semblez pas non plus souscrire à la gestion des risques en matière de prostitution, où les femmes devraient elles-mêmes veiller à cacher un couteau quelque part dans les lieux règlementés de la prostitution pour prévenir une agression ? Pourtant, le réglementarisme permet bien aux femmes prostituées de gérer toutes seules comme des grandes les problèmes, moyennant un statut reconnu et services adaptés (ironie, précisons à toutes fins utiles).

En ces cas, vous êtes très claire. Le foyer n’est pas un paradis terrestre, l’avortement est un droit, la prostitution est une violence faite aux femmes. Mais les femmes devraient se voiler intégralement pour soutenir la tribu ? La pression des pères, des frères, des maris exercée sur les femmes pour qu’elles ne se comportent pas comme ces françaises « légères », ne serait que vue de l’esprit ? L’Ayatollah Khomeini en 1979 avait donc raison d’encourager le voilement des femmes pour affirmer l’identité iranienne contre l’Occident – après tout, les femmes n’auront à terme perdu que leurs droits.

Peut-être avez-vous eu vent de la nomination par le Parti Socialiste d’un secrétaire national ayant été condamné à six mois de prison avec sursis pour violence aggravée contre sa compagne ? Cela ne vous aura pas non plus échappé que le motif de l’agression – s’il convient d’appeler ceci un « motif »- eut été que la femme se comportait trop comme une « française » ?

Alors bien sûr, cela n’a pas constitué le fondement de la condamnation. Mais M.Yacine Chaouat, d’un zèle hors du commun, a bien déploré l’ « islamophobie » à l’origine des réactions sur les réseaux sociaux- lesquelles affirmaient la responsabilité politique du PS dans la garantie du principe d’égalité entre les sexes et ainsi, la non légitimité d’une telle nomination.  L' »islamophobie » est manifestement une incantation malhonnête; agiter la figure sacrée de l' »opprimée » pour susciter la compassion à l’égard de voyous, cela est probablement le comble de la démagogie.

Toutefois, les femmes musulmanes (et encore pire, les hérétiques de culture musulmane) devraient se taire et ne pas bénéficier des mêmes droits à l’intégrité que n’importe quelle autre citoyenne pour sauver l’honneur des « membres du même groupe racial » ? Vous faites bien trop d’honneur à l’extrême droite en l’érigeant de la sorte comme curseur politique.

J’anticipe la critique et cela me permet d’aborder un second point.

Vous affirmez précisément que les féministes françaises auraient fait preuve d’une condescendance envers les femmes musulmanes dont vous précisez l’origine maghrébine. Ainsi ne seraient-elles pas considérées comme de « vraies françaises » par les féministes « blanches », de même que le féminisme leur serait dénié.

    Premièrement, pourriez-vous m’indiquer à quel moment l’évolution de l’anatomie féminine a fait apparaître le voile comme organe des femmes africaines du nord ? Vous parlez des femmes musulmanes comme si elles étaient automatiquement des porte-voiles et que cela constituait leur nature spécifique. Madame, considérer la différence radicale d’autrui sans établir a priori un rapport hiérarchique s’appelle racialisme. Somme toute, pour être correctes, les femmes musulmanes ne sauraient être que de bonnes sauvages rentrant parfaitement dans vos critères d’inspiration vaguement tiers-mondistes.

Poursuivons, vous dites que le féminisme leur est confisqué. Si vous considérez le féminisme comme une identité, alors il n’y a pas de problème, chacune connaît aujourd’hui la chanson : « I am what I am ». En revanche, si vous avez un minimum un souci de cohérence politique, précisément calibré par un projet politique – le féminisme n’est pas un simple produit de consommation soumis aux aspirations de factions hétéroclites. Le féminisme, comme tout ce qui relève du domaine politique, est discriminant de principes. Aussi, de la même manière que votre conception de la laïcité est assez étrange, vous formulez en pointillés une conception de l’égalité qui n’est en rien « inclusive », mais bien proportionnelle : chacun son droit fonction de la place qu’il ou elle occupe dans la Cité.

Sans assumer cette posture proprement politique, vous n’admettez même pas que les tenantes du multiculturalisme se regroupent en associations –mais vous voudriez que chaque groupe féministe adhère massivement, dévotement à cette visée. Selon vous, les féministes républicaines, dont je rappelle tout de même que la pensée républicaine n’est pas réductible à la vie politique durant la IIIème République, devraient tout bonnement ignorer l’histoire et les implications du voilement des femmes par culpabilité coloniale ?

Pourtant, l’égalité consiste en une confrontation des propositions entre pairs, non pas en compassionalisme lâche. D’ailleurs, votre discours ne trompe personne. Celui-ci dessine clairement les contours d’une gestion multiculturaliste des affaires publiques. Un acquis, selon cette perspective, si fondamental que serait le droit à des horaires non mixtes en piscine pour les femmes musulmanes qui pourront s’y baigner en « burkini » ! L’Etat est moins vilain lorsque l’on est en mesure de capter le droit.

D’une démarche holiste, l’on passe donc à l’individualisme méthodologique : le « choix », la « perception », l’ « identité » semblent être des notions commodes … lorsque l’on parle des Autres? Comment pouvez-vous passer d’un Mouvement de Libération pluriel dans les discussions à l’œuvre, mais régulé par des principes fondateurs communs, à un éclectisme incohérent où chaque groupe sociologique de femmes devrait empiler les déterminations pour agir?

Mais pire encore, comment parvenez-vous à tolérer le sacrifice des femmes … pour des hommes sous prétexte qu’appartiendraient au « même groupe racial » ? Depuis quand la religion est une « race » en outre ?

L’auto-subordination militante serait ainsi le nouveau leitmotiv du féminisme contemporain ?

Car votre chronique manifeste une contradiction phénoménale : d’un côté vous dites que les femmes voilées ne sont pas de pauvres victimes soumises, et de l’autre vous avancez que les féministes non communautaristes devraient les laisser gentiment, tranquillement, sans les perturber, sans les brusquer s’organiser entre elles puisque seraient, selon une rhétorique libérale huilée, des minorités opprimées. Elles ne seraient donc pas aptes à répondre à la critique?

    Dans une autre mesure, pensez-vous sérieusement qu’il soit si inadmissible de se dévoiler pendant quelques heures dans les administrations publiques et à l’école ?

En l’occurrence, vous affirmez que les femmes voilées subissent des discriminations sexistes et racistes. Vous ne faites aucune mention des attributs de la première, mais vous la subordonnez volontiers à la seconde. Ainsi, que le voile indique l’impureté des femmes non point autorisées à circuler dans l’espace public en sujets de droits autonomes serait moins subordonnant que des instances publiques permettant de mettre à l’écart les traditions héritées ? Le stigmate d’impureté ségrégationniste par essence … devrait s’imposer comme tel dans ce qui constitue le socle de principes et de valeurs communs ?

En conséquence, l’école, lieu par excellence de l’apprentissage et exercice critique de la pensée vers l’autonomie, devrait se faire l’écho de coutumes patriarcales familiales ? Vous pensez sincèrement que des parents qui voilent leur fille si jeune vont accepter sans broncher qu’un jour celle-ci rentre à la maison et leur disent : « Maman, Papa, je suis athée» ?

L’école est une instance publique qui est la seule à pouvoir faire autorité contre les pressions familiales. La fille n’est alors plus livrée à elle-même pour confronter la dévotion de ses parents ; et elle dispose d’un espace pour expérimenter sans une espèce de gymnastique intellectuelle abstraite, l’égalité et la citoyenneté. Soit ce qui relève de la solidarité et de l’intérêt public. Non pas de la concurrence entre intérêts divergents et l’indifférence relativiste.

Il est commode d’instrumentaliser les filles pour en faire une monnaie d’échange ou de chantage ; et d’empêcher le corps enseignant d’expliquer le principe de laïcité et les raisons en conséquence, de l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école. Cela paraît ainsi une décision unilatérale arbitraire alimentant dûment la défiance et le repli identitaire.

      Vous dites que la laïcité a fait l’objet d’une « réinterprétation radicale ». Retour de la fameuse ritournelle consistant à dire que le principe ne serait applicable qu’aux agents administratifs ; et que les individus ne seraient tenus à rien du tout. J’avoue que je suis perdue. Est-ce à dire que même les petites filles auraient une liberté de conscience telle, qu’elles porteraient le voile elles aussi par solidarité avec les « membres du même groupe racial » ?

Mais plus encore, le port du voile n’est pas interdit en France, les femmes ont les mêmes droits que toutes – seulement, comme mentionné plus haut, vous considérez le voile comme une greffe justifiant des accommodements. Une fois de plus, c’est un certain modèle de société que vous défendez. Ce n’est pas l’anti-racisme qui est au cœur de votre texte, mais précisément, une reconnaissance racialiste à l’origine d’un ordonnancement juridique tout à fait spécifique. Subjectivisme en plein, l’inclination de certaines devrait justifier des dérogations au droit commun – la loi du silence imposée au reste des citoyennes et des citoyens : dites amen ou taisez-vous. En annexant le débat politique à une question de modes de vie, celui-ci se trouve circonscrit à une synthèse individuelle de termes qui ne trouveraient que localement leur application (ainsi vont les sonates en mineur : « c’est mon choix », « j’ai mes raisons ») sans égard pour l’ordre commun.

Or telle n’est pas la vocation de la laïcité. Je rappelle tout de même qu’elle n’est pas un produit spontané de l’Occident. De même que contrairement à une approche identitaire, elle ne consacre pas une marginalité égotique – la laïcité articule l’autoconstitution du sujet, non pas dans un rapport narcissique, mais toujours en confrontation à l’altérité ou l’extériorité de l’espace public. Cet espace public a une vocation universelle (il tend à la généralité), il requiert autolimitation et justesse. La liberté politique ne consiste donc pas à râler la concrétisation inauthentique d’une prétendue identité tribale, mais à être capable de relever ce qui affère au domaine public et privé. Agresser une femme voilée n’est pas plus tolérable que de prétendre que le voile est une espèce de résistance antiraciste. Ce sont les deux faces d’une même pièce.

      Dès lors, votre tendance à vous exprimer au nom des femmes musulmanes reste sidérante. Les femmes musulmanes ne sont pas un bloc identitaire (oui, jeu de mots). Etrangement, personne n’a eu écho de votre soutien à l’occasion de la manifestation du 10 juillet 2015 organisée par le Collectif des Femmes sans voile d’Aubervilliers ; mais on ne compte plus le nombre de pétitions que vous avez signées avec des prédicateurs tels Tariq Ramadan.

Sans compter que les femmes de culture musulmane athées sont absolument absentes de votre discours. Cela montre le clivage proprement politique de cette affaire. Les citoyennes de confession musulmane, les citoyennes de culture musulmane athées – bref, les citoyennes ayant à cœur l’émancipation véritable, le souci du Bien Public et des libertés publiques sont ignorées, voire reléguées à des anomalies, ou de viles traîtresses colonisées par l’Occident. C’est malin.

Comme votre proche idéologique Emmanuel Todd, vous tentez d’objectiver sous de faux prétextes sociologistes -l’islam est la religion des pauvres opprimés- ce qui relève d’un militantisme identitaire mettant en concurrence les bonnes et les mauvaises sauvages. Alors, il est bien aisé de réduire la vie politique à un affrontement entre l’extrême droite et les gentils gauchistes aux côtés de la veuve et l’orphelin ; lorsque la complexité du problème est complètement évincée. L’organisation « entre elles » des femmes sans voile d’Aubervilliers ne semble en l’occurrence, pas rentrer dans vos critères d’auto-émancipation effective et subversive. Seraient-elles racistes ?

     Enfin, vous terminez votre chronique en suggérant qu’il serait grand temps de mettre un terme au désaccord autour du voile qui divise inutilement le « mouvement » féministe. En effet, il est toujours facile d’esquiver le conflit en déplaçant la problématique de l’intégrisme et du patriarcalisme, à un simple port du voile coutumier. Comme vous le signifiez, nous manquons effectivement de temps. Quand des caricaturistes sont assassinés parce que se moquent de l’intégrisme, et que des féministes ne trouvent rien de mieux à faire que de proférer l’incantation névrotique « phobique », sans considération pour les femmes d’ici et d’ailleurs qui luttent contre les coutumes abrahamiques faisant des femmes des propriétés tribales, c’est que le problème devient en effet très pressant.

Si, comme vous le prétendez abusivement, les lois françaises sont racistes de ne pas considérer les femmes d’origine maghrébine comme des mineures ne pouvant se passer du stigmate d’impureté, je ne sais que penser de votre projet ouvertement racialiste.

-Virginia PELE, citoyenne féministe, politiste atterrée

*Lien vers l’article par C.Delphy :  http://www.donotlink.com/g1o0
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Le féminisme : une lutte séculaire et politique sans concession pour l’émancipation des femmes.

Par défaut
Nous observons aujourd’hui l’enthousiasme général à l’égard de ‘féminismes’ « exotiques », « décolonisés » non pas parce qu’ils sont en rupture avec la phallocratie, mais au contraire, parce qu’ils défendent l’ordre dominant sous prétexte d' »exception culturelle » et de rupture avec l’Occident. Comme l’a dit Catharine Mackinnon, il s’agit en fait « d’une défense multiculturelle de la domination masculine », qui a l’intérêt tout particulier de diviser les femmes, et de les faire « adhérer  aux ficitons des hommes », selon les mots d’Ana Pak ; rendant ainsi la lutte féministe inutile, si ce n’est lorsqu’il s’agit l’instrumentaliser.
 
 
Je vous laisse découvrir l’interview d’Ana Pak, féministe, exilée politique iranienne et membre du collectif lesbiennes-feministes-ba-ham (CLFBH) qui nous livre son point de vue sur ce phénomène relativiste faisant courir un grand danger aux femmes du monde entier.

WLWB: Vous êtes une exilée politique iranienne, une féministe radicale, pensez-vous que votre expérience iranienne a eu une répercussion sur votre vision du féminisme ?

En effet. Lorsque la révolution iranienne éclata en 1979, je sentais déjà dans mon très jeune cœur le cri des millions de personnes qui souhaitaient trouver la liberté.

Mais cette révolution a été instrumentalisée par des islamistes (qui constituaient une infime minorité). Comme ce que nous voyons aujourd’hui en Égypte, en Tunisie, au Libye et dans d’autres pays sous les lois islamiques. Ils ont en premier attaqué les femmes,  Khomeiny leur a ainsi demandé de se voiler.

J’étais très jeune à l’époque mais à ce moment -là, mon corps d’enfant de sexe féminin ressentait profondément l’effroi de ces milliers de femmes iraniennes qui protestaient contre le voile, et il s’alarmait à l’unisson de leur indignation.

Je ressentais cette révolte des femmes, même si je ne pouvais pas encore tout comprendre.

Il faut savoir que Khomeiny a tout d’abord été contraint de revenir sur certaines de ses positions au regard des colères, des révoltes et des manifestations quotidiennes des femmes !

Il déclara d’ailleurs que « Non, l’Etat islamique n’obligerait pas les femmes à se voiler, [il] leur en laisser[ait] le choix.»

Mais quelques jours après cette déclaration de capitulation de Khomeiny, j’entendis, médusée, au journal télévisé, Banisadr, le premier président du régime islamiste, déclarer que « si l’islam voilait les femmes, c’était parce que la science avait prouvé que des ondes capables d’exciter les hommes se cachaient dans les cheveux des femmes. Et qu’afin de s’assurer qu’hommes et femmes puissent vivre en paix dans la société et sans excitation, l’islam exigeait que des femmes qu’elles soient voilées.» !!!

Ces paroles m’ont laissée bouche bée. Tous les moyens étaient bons pour imposer le voile aux femmes.  Quand le régime n’arrivait pas à le faire au nom de la religion, il essayait de l’imposer en utilisant cette fois des arguments soi-disant scientifiques.

Et en fin de compte, ce fût bien par des violences et par des humiliations inouïes, permanentes et constantes, que le régime islamiste réussit à contraindre les Iraniennes au voile.

Au début, par des coups, des brutalités, des insultes et des menaces, par les licenciements en masse des femmes dans les entreprises et dans les fonctions d’Etat, la retraite imposée. Puis par le viol, des violences physiques répétées, des contraventions, des arrestations et des emprisonnements. Le voile était de la même manière imposée aux femmes qui restaient embauchées, ou réembauchées.

Le voilement du corps des femmes dévoile en lui-même la violence du patriarcat sur notre corps. Comme pour la prostitution, la violence lui est inhérente. Cette violence, psychologique et corporelle, est dans la sexualisation des femmes.

Donc oui, cette expérience d’un régime facho-islamiste m’a donné une certaine grille de lecture du monde, qui forge mon féminisme et qui me procure, comme à beaucoup d’autres femmes, les antennes nécessaires pour détecter les stratégies d’intimidation des islamistes et pour cerner l’aberration qui consisterait à devoir tout accepter au nom de la tolérance culturelle.

D’autre part, je pense que nous n’avons pas besoin de subir une mutilation sexuelle féminine pour lutter contre. De nombreuses femmes luttent contre les extrémismes religieux et en particulier l’islamisme, sans l’avoir subi personnellement.

Au nom de la tolérance et du « relativisme culturel », au nom de la « lutte contre l’islamophobie», on nous impose même ici dans des sociétés plutôt démocratiques et plutôt libres, la peur des extrémistes religieux et l’interdiction de critiquer les religions, surtout l’islam, et nous condamne au silence au nom de blasphème.

Les islamistes et leurs alliés veulent nous faire taire en nous désignant comme «   islamophobes».

Mais en fait, j’ai peur de l’islamisme comme j’ai peur de tous les fascismes, et je ne vois pas pourquoi je devrais le cacher.

A vrai dire, plusieurs raisons m’ont conduite à cette intransigeance à l’égard de l’islamisme. La première par mon expérience iranienne, et l’influence du gourou Khomeiny à cause duquel les iraniennes refusant le voile étaient targuées « d’islamophobie ». Et c’est ce que l’on retrouve dans les pays démocratiques, au sein desquels on ne peut critiquer librement l’islamisme.

Être radicale, c’est pour moi être radicalement contre toutes les formes du patriarcat qui invente tant d’institutions (religion, mariage,…) pour piéger et opprimer les femmes.  C’est être radicalement opposée à toutes les religions, et l’islam aussi.

 Les religions ont la particularité d’être fondées sur la misogynie, avec comme principale obsession le monopole du contrôle sur le corps des femmes.

Alors, si être féministe radicale, cela veut dire vouloir changer le monde, vouloir nous libérer de toutes les institutions patriarcales (religion, culture, mariage, Etat…), effectivement je suis une féministe radicale. Et je me demande même comment il serait possible d’être féministe, sans être en conséquence, radicale.

WLWB: Vous avez mentionné dans cette interview que « tant que les femmes et féministes adhérent à n’importe quelle fiction inventée par des mâles : race, religion, nation, culture, couleur politique… nous ne pouvons pas nous libérer ». Pourquoi cela ?

Effectivement, en tant que femme, adhérer aux inventions des hommes, à leurs religions, à leurs cultures, à leurs concepts, revient à ne pas comprendre, nier ou oublier notre appartenance à la classe des femmes. Et donc à ne pas entamer une lutte nécessaire contre ces oppressions, ou pire se détourner de notre lutte commune. L’adhésion consciente ou inconsciente des femmes aux inventions des hommes nous coûte très cher.

Ce qui différencie l’oppression des femmes d’autres oppressions, c’est qu’elles sont non seulement  liées par la force, mais aussi par la ruse, par la culture ou les religions, affectivement, économiquement et corporellement aux individus de la classe des oppresseurs.

Les femmes sont d’ailleurs les seules opprimées qui majoritairement subissent leurs oppresseurs constamment, jusque dans leur lit.

En effet, les hommes esclaves et prolétaires ont au moins la chance de ne pas avoir l’obligation de supporter corporellement et sexuellement ceux qui les exploitent et les dominent.

C’est pourquoi l’oppression des femmes -la plus ancienne des oppressions-, peut bien changer de visage, de forme ou de nom, elle continuera à enchainer les femmes, si ces dernières n’adoptent pas les mesures requises pour se libérer.

Pour ne donner qu’un exemple bien connu dans l’histoire de la lutte des femmes : le droit de vote. Pendant que les femmes suffragistes luttaient pour obtenir le droit de vote, certaines femmes s’opposaient, en répétant le discours des hommes qui disaient que les  femmes seraient incapables de voter !

Comme je l’ai déjà soutenu dans un autre écrit, il est parfois difficile et il peut être douloureux pour les femmes de prendre conscience qu’elles appartiennent à une classe opprimée et méprisée incessamment.

Cela dit, nous les femmes, devons apprendre à nous débarrasser des réflexes misogynes que nous avons intériorisés. Car nous sommes tellement imprégnées par l’apartheid sexiste, que ce soit dans la famille, dans toutes les cultures et pays que,  nous faisons usage de cette misogynie contre nous-même et les autres femmes en défendant les arguments des dominants ! Peut-être est-ce parce que certaines se sentent découragées, et prennent des chemins apparemment moins périlleux.

Beaucoup de femmes préfèrent alors s’accrocher à ce qui nous divise et nous sépare, au lieu de mettre en œuvre des moyens de lutte et de créer nos  propres concepts pour un monde différent.

WLWB: Pourtant, de nombreux courants féministes : féminisme libéral, postmoderniste, « black feminism », transnational, etc… revendiquent la différence des femmes de couleur, pour lesquelles le féminisme radical serait une invention des femmes blanches, occidentales et des classes sociales aisées. Comment expliquez-vous ce refus de se sentir « unies dans la classe des femmes » ?

Ah, nous voici au cœur du problème ! Qui est justement de diviser les femmes pour pouvoir mieux les opprimer !

Et même encore aujourd’hui, certains qui se disent de gauche, rejettent les constatations et les revendications féministes, en prétendant qu’elles seraient l’émanation de pensées «bourgeoises»…

Or, que vous soyez bourgeoise ou pas, si vous êtes une femme, il est certain que nulle part, vous ne marcherez seule et sereinement dans les rues à une certaine heure !

Et que vous soyez bourgeoise ou non, en Iran, vous serez toutes condamnées à vous voiler, c’est à dire à arborer le drapeau de votre sexualisation et votre infériorité !

Autant le dire, la première fois que j’ai entendu les médias parler contre les « valeurs occidentales », contre les « féministes occidentales » et contre les femmes «occidentalisées », c’était en Iran, en 1979 au moment où les islamistes réprimaient les manifestations des femmes contre le voile.

A l’époque, ils ont voulu faire taire les femmes en les appelant d’abord des « prostituées ». Lorsque le nombre des manifestantes a dépassé quelques milliers, ils les ont qualifiées de « royalistes », puis « d’occidentalisées », puis de « pro-occidentales » et enfin «d’islamophobes» !

Il faut savoir que pendant les années noires en Iran, soit de 1983 à 1989, les instances internationales en charge de vérifier les violations des droits humains, sous la pression de milliers d’exilé-es qui pouvaient témoigner, voulaient visiter les prisons iraniennes où étaient torturé-es et exécuté-es des milliers de femmes et d’hommes, prisonnières/ers politiques…

Mais en riposte, à cette époque, le régime créa un « droit de l’homme islamique », afin de fournir à qui veut l’illusion de l’existence de « raisons culturelles et religieuse » pouvant s’opposer aux contrôles internationaux et pouvant justifier les massacres et la barbarie du régime de Téhéran !

Ceci en opposition totale aux droits humains fondamentaux et universels, prétendument originaires des pays occidentaux, si l’on en croit le régime iranien !

Alors s’il existe bien des droits de l’homme islamiste revendiqués et un peu spéciaux -c’est le cas de le dire-, pourquoi ne pas pousser plus loin dans ce raisonnement cher à Téhéran et ne pas créer un concept de féminisme islamique, n’est-ce pas ?

En effet, tel ne fût pas le choc que je ressentis, d’entendre ici et en 2009, les mots étranges de « féministe blanche », à l’occasion de l’organisation d’une journée d’étude à l’université de Paris VIII portant sur les lesbiennes exilées et immigrées.

Là, dans les réunions préparatoires, j’attendais que l’on dénonce enfin la haine des communautés en exil envers les lesbiennes et leur misogynie. Mais ce ne fût pas le cas. Au contraire, je fus confrontée à des allégations aussi extraordinaires que celles de la théorie de ces « féministes blanches occidentales » qui ne comprendraient pas les « femmes racisées » !!!

Pourtant, il y a bien eu des luttes historiques et mondiales pour la libération des femmes, menées par des féministes solidaires du monde entier ; une lutte qui a quand même porté ses fruits dans quelques domaines.

Pourquoi alors devrait-on rejeter des féministes sous prétexte qu’elles soient «  blanches » et revendiquer ce concept de « féminisme islamique » pour soi-disant affirmer notre différence ?

Être une « féministe islamique », ne serait-ce pas plutôt répéter et prendre à son compte les inventions et les doctrines des islamistes, telles celles en provenance de Téhéran et des Frères Musulmans ?!

Ma réponse à votre question est que l’oppression et la domination des hommes sur les femmes sont universelles ! Par conséquent, nos luttes doivent aussi l’être.

D’autant plus qu’aujourd’hui, c’est en grande partie grâce aussi aux femmes vivant dans des sociétés sous les lois musulmanes (où qu’elles soient dans le monde), que notre lutte féministe avance encore.

Ces femmes dénoncent en effet de la façon la plus virulente qui soit et la plus « radicale » les violences subie au nom de la religion, et elles ne revendiquent pourtant que des droits universels !

Malala, la jeune pakistanaise de 14 ans, qui a été attaqué mortellement par les islamistes en est un exemple.

Elles appellent régulièrement leurs sœurs des pays plus démocratiques à les soutenir dans leur lutte contre l’islamisme, elles rejettent cette fiction de « féministes blanches-occidentales différentes ».

Car elles savent bien que leurs luttes sont semblables à celles que les féministes occidentales ont faites, notamment la lutte contre l’oppression de la religion catholique.

WLWB: J’ai aussi remarqué que le féminisme faisait l’objet d’une appropriation telle, qu’il devenait l’étendard de revendications ni plus ni moins antiféministes et  antifemmes. L’émergence du féminisme dit islamique en est peut-être l’illustration. Qu’en pensez-vous ?  

 Le féminisme ne peut en aucun cas être islamique. De même que les régimes en Iran et Afghanistan prétendent être des « républiques islamiques », ne peuvent pas être des républiques.

Dans la république les peuples votent et ont des droits. Or dans l’islamisme, c’est Dieu qui choisit les hommes censés gouverner la société!

Le féminisme est un mouvement, une lutte pour l’émancipation des femmes.  N’oublions pas que l’« Islam », lui, veut dire « soumission », et qu’il implique la soumission des hommes à leur dieu et dans tous les cas la soumission des femmes aux hommes.

Comme je vous l’ai dit plus haut, le « relativisme culturel », le « relativisme des droits », la «différence des droits », ont été inventés par des islamistes et surtout par le régime islamiste de Téhéran afin de lutter contre l’émancipation des femmes et pouvoir ainsi saborder les droits humains.

Ceux qui en occident nous font taire, ou qui font dangereusement dévier la lutte des femmes, ont la même idéologie et jouent le même jeu que les islamistes.

Regardez en occident, les peuples ont lutté contre des diktats intégristes de leurs religions. Pourquoi alors, certains ici, au sein même des démocraties occidentales, pensent-ils que les individu-es né-es dans des sociétés sous lois musulmanes ne peuvent pas avoir les mêmes droits qu’eux-mêmes se sont arrogés et pour lesquels ils se sont battus, à savoir la dignité et la liberté de ne pas subir l’oppression d’une religion ?

Aujourd’hui, au nom de la « tolérance » et au nom du « respect de la religion d’autrui », certaines personnes nous poussent vers un autre un relativisme qui vise à empêcher toute critique de la religion et de l’islam plus particulièrement.  

Ces critiques de l’islam sont condamnées ici comme blasphème et insulte ! Clairement, il y a bien des intérêts derrière cette stratégie d’aliénation.

Certes, les islamistes ne veulent surtout pas que l’on touche à l’islam, c’est bien connu, ni qu’on le « rénove », ni qu’on lui pose des limites ; vous comprenez, ces hommes doivent pouvoir continuer tranquillement à mutiler sexuellement les femmes, les brûler, les voiler, les violer et les lapider !

Pour mettre à mal tout ceci, nous devons lutter pour la liberté de critiquer toutes les religions, islam compris.

Quelle sorte de monde veulent construire les  défenseurs du « relativisme culturel » ? Comment peuvent-ils légitimer de tels actes barbares au sein des sociétés dites démocratiques ? Le voile, les excisions, la lapidation pour adultère devraient passer à la trappe sous prétexte d’  «  exception culturelle » ?

Il ne faut en aucun cas négliger et prendre à la légère ce qui se passe au sein des pays occidentaux enclins au relativisme, car après la défense du port du voile pour les femmes, on risque d’avoir tout le reste ! Comme ce qui s’est passé en Iran. C’est cela que les islamistes cherchent à obtenir.

C’est pourquoi il ne faut pas céder aux intimidations. C’est pourquoi seulement par la lutte féministe, la pensée féministe, un féminisme constamment en mouvement, inlassablement interrogatif de tout ce que la société androcentrique et misogyne propose que nous pouvons nous libérer.

C’est en défendant l’universalité des droits des femmes, d’où qu’elles viennent que nous nous libèreront! Quelle que soit la couleur de leur peau ! Quel que soit la croyance de leur père et leur frère! Quelle que soit leur provenance culturelle et géographique.

L’universalité des droits des femmes !

© Women’s liberation without borders 2012

 

 

La tolérance : gangrène du féminisme.

Par défaut

La tolérance est communément employée pour désigner l’acceptation ou devrons-nous dire, l’admission d’idées contradictoires. Les théories politiques libérales l’ont présenté comme la condition sine qua non du vivre-ensemble, l’intolérance impliquant la violence, la négation de l’autre comme sujet politique. On voit apparaître une première contradiction ici : quel vivre-ensemble si le respect, sans jugement moral, des différences fait loi ? Notez, le respect et la tolérance ne sont en aucun cas synonymes, précisément, la première notion implique l’égard envers son semblable, la tolérance renvoie au désengagement envers l’autre, et tout particulièrement dans le politique. Postmodernisme oblige, l’indifférence et le ‘tout se vaut’ constituent l’adage du XXIème siècle.

La tolérance impliquerait donc l’absence de vérité, mais alors que tolérer si rien n’a d’importance ? Ce problème n’annoncerait-il pas qu’il existe des intérêts précis que la tolérance comme idéologie pourrait servir ? D’ailleurs, qui peut tolérer ?

L’étymologie du mot tolérance renvoie à la résignation, tolerare implique supporter, endurer. Or si l’on doit ‘endurer’ une chose, c’est qu’elle n’est pas supportable en soit. Autrement dit, je mets mon jugement moral de côté pour laisser aller. Il y a également un paradoxe ici : la morale implique la responsabilité politique, je fais ce que je dois et non pas ce que je veux, mais étant un être autonome, l’obligation coïncide avec ma volonté. Donc cet acte de mettre mon jugement de côté, dans la mesure où il est relatif, serait un acte politiquement responsable.

Ce postulat libéral est un artéfact d’un point de vue féministe. S’il ne s’agit pas de contredire la morale constituant la responsabilité politique et la tolérance, il conviendrait de se demander : peut-on mettre son jugement moral de côté au sein de l’engagement politique, là où la morale et l’éthique féministe en l’occurrence, conditionnent cet engagement ? De plus, cela revient à nier les rapports de pouvoir. Comment peut-on exiger d’une femme ayant le statut de subordonnée de mettre son jugement de côté ? Est-elle au moins licite, et j’insiste bien sur cet adjectif quand le patriarcalisme conditionne le droit, pour faire valoir ce jugement et le défendre ?

Quelle est donc cette mascarade qui consiste à exiger du féminisme qu’il soit tolérant ?

Le féminisme repose sur l’analyse d’un système de domination masculine qui de fait, et même en droit, impose ses concepts et définit la réalité d’un groupe politique dominé, en faveur d’un groupe politique dominant. Le féminisme n’est pas neutre, ni indifférent. Il a ses propres concepts et valeurs, et entend bâtir une société en fonction de ses principes.

Demander au féminisme de tolérer les féminismes lorsqu’ils sont construits selon des concepts qui oppriment les femmes, relève d’une aberration. Le féminisme ne peut tolérer la subordination puisqu’elle est son objet de contestation.

A quoi sert  la contestation si elle s’accompagne de l’acceptation des idées contradictoires, ou pire encore, que l’on combat ?

La dépolitisation des sociétés occidentales s’accommodent fort bien de ce type de raisonnement : si l’on proclame la fin des idéologies, l’idéologie-au sens marxiste du terme, à savoir la proclamation des intérêts des dominants comme intérêt général– n’a pas disparu et se trouve peu contesté. Atomiser les dominées reste la stratégie adoptée pour faire de la tolérance une idéologie individualiste, et assurer le triomphe des valeurs  du système oppressif patriarcal.

Par conséquent, ne serait-il pas d’autant plus liberticide d’astreindre les groupes dominés au silence sous prétexte de tolérance ? La tolérance devient alors tyrannie, et loin d’assurer le ‘vivre-ensemble’, elle maintient le statu quo.

Et contrairement à l’idéalisme libéral, les différences d’opinions ne peuvent constituer l’autonomie des individu-e-s, car cela supposerait que tous les constituants d’une société soient à armes égales, une fois de plus.

L’objectif de cet article sera d’examiner la tolérance au service des intérêts des dominants, on évoquera alors les aspects postmodernistes de ces positions, qui jouent sur l’impensé de la question de la tolérance pour en faire un dogme, puis de montrer les méfaits de ce dogmatisme au sein du mouvement féministe, pour dévoiler ensuite les véritables conditions du pluralisme politique selon les principes féministes.

                    ***

La tolérance est considérée comme le fondement des démocraties libérales. Elle est censée assurer la liberté de chacun-e, lorsque les différences d’opinion sont atténuées par le fait de tolérer le point de vue des individu-e-s.  Notons ici une certaine incohérence. L’opinion n’est pas fondée par définition, elle renvoie à l’idée préconçue, tandis que selon les philosophes libéraux, la tolérance d’idées contradictoires, suppose que ces idées soient élaborées, bien pesées et pensées.

L’ « à –peu- près » ne peut donc garantir la liberté, que la tolérance semble assurer. En effet, tolérer ce qui paraît intolérable rend le sujet dépendant du bon vouloir de l’émetteur d’idées. Autrement dit, le caprice d’un individu doit incommoder son semblable.

On comprend bien ici le problème que pose le relativisme politique : le ‘tout- se-vaut’ implique qu’aucun système politique n’est à critiquer et à combattre. Or, ceci revient à passer sous silence le système de domination phallocrate. D’une part, c’est admettre que le sujet opprimé est libre lorsqu’il ne l’est pas, puis, l’affirmation des valeurs oppressives de la part des dominées fait place à une légitimation du système oppressif, tel un heureux hasard pour les dominants.

En d’autres termes, la manipulation des outils conceptuels des dominants, définissant la réalité des dominées, prêtés à ces subordonnées par sophisme et jouant ainsi sur « l’impensé » : tous ces concepts constituent l’ensemble des significations et institutions de la société patriarcale, ils se trouvent alors difficilement remis en question par spontanéité, donnent lieu à l’opinion ou l’illusion de l’autonomie de la pensée, lorsque ce sont les intérêts des dominants qui sont assurés. La tolérance peut-elle reposer sur l’illusion ?

Ces différences d’opinions  que le/la citoyen-n-e doit tolérer, ne sont-elles pas un ensemble de valeurs dont les manifestations varient, mais dont la structure reste la même ?

Ce qui est impliqué ici, est que la tolérance n’est qu’un vecteur de l’idéologie dominante. Mais cet aspect est d’autant plus propre au postmodernisme. En effet, certains théoriciens libéraux, (comme John Stuart Mill, Kant,…)  ont pointé du doigt les limites de la tolérance affirmant qu’elle ne peut s’appliquer sans vérité et puisque le respect de l’individu comme « valeur absolue » ne peut conduire à l’indifférence, la tolérance n’est pas tolérer tout et n’importe quoi. Bien que ces critiques présentent également leurs limites, ce qui sera examiné ici sera surtout l’approche postmoderniste.

Le postmodernisme prônant un désengagement total, permet dans ce processus de désengagement d’assurer la pérennité du système patriarcal. Et pour cause, comme le suggère Somer Brodribb : «  … la mort des significations est proclamée par le postmodernisme alors même que les critiques féministes de l’économie de l’idéologie patriarcale et du contrôle des ressources matérielles des femmes émergent du Mouvement de Libération des Femmes. »[1] . Comme il a été expliqué dans l’article Le genre : tombeau des femmes, mort du féminisme, le postmodernisme, allergique aux analyses matérialistes et révolutionnaires, propose d’embrasser notre propre subordination car, narcissisme naissant, celle-ci fait partie de notre identité. Sous couvert d’identité, chaque propos ne doit pas faire l’objet de critique car cela reviendrait à critiquer l’individu. L’individualisme est donc le crédo du postmodernisme, et nous faisons face à l’imposture suivante : puisque tous les hommes sont égaux, qui suis-je pour formuler une critique ?

L’arnaque porte ici sur l’égalité et la prétendue absence de hiérarchie. Ou de manière plus alambiquée, l’acceptation des relations de hiérarchie, annulerait cette hiérarchie (vous vous souvenez, l’oppression c’est dans la tête que cela se passe). Le postmodernisme est bel et bien de la magie, car que la servitude soit volontaire (ce qui est une fiction politique, s’il en est), ou non, les intérêts des dominants sont assurés. Un exemple, que des femmes se réclament « sex-positiv » pour revendiquer la subordination des femmes comme « empowering », ne les rendra pas moins violables, exploitables, méprisables pour les industries pornographiques phallocrates (pléonasme). Les institutions sont bien conservées. Les dominants se portent bien dans un cas comme dans l’autre, mais les conséquences ne sont pas les mêmes pour les dominées, puisqu’elles restent dominées, leur sort n’est pas aussi heureux.

Ce qui nous amène à la question suivante : qui peut tolérer ?

La tolérance implique ainsi le pouvoir. Dira-t-on d’un-e sans abris qu’il ou elle a le pouvoir de tolérer l’exploitation capitaliste et l’idéologie néolibérale ? Peut-il/elle définir les termes du débat ?

Par contre, les dominants bénéficient des conditions matérielles pour tolérer. Prenons un cas banal : dit-on des gays qu’ils doivent faire preuve de tolérance envers les hétérosexuels ? Non, mais l’inverse est vrai. La tolérance est donc une certaine concession du dominant, envers le/la dominé-e. Ou encore, la tolérance émane d’une société hiérarchique. Et dans cette logique, exiger des dominées qu’elles fassent preuve de tolérance, c’est exiger d’elles la caution de la domination.

La distinction entre la tolérance et l’intolérance existe, mais ce ne sont pas des notions contradictoires. En effet, si l’intolérance implique souvent la violence, les dominants ne font aucune concession, il n’en demeure pas moins que les dominants restent dominants en faisant preuve de tolérance ou pas. La tolérance rend la domination moins rude, mais ne change pas les relations de pouvoir.

Ainsi, la tolérance ne peut pas être un principe moteur de la pensée et de l’action féministe. Appliquer ce principe au féminisme conduit à l’immobilisme : combien de fois le féminisme radical a-t-il été accusé de sectarisme car ne tolère pas la subordination ? Avoir une position politique claire implique avoir un jugement morale et des valeurs précises que l’on défend, la passivité ne peut coïncider avec l’engagement.

La tolérance est devenue l’étendard de la liberté d’expression, à laquelle on oppose la censure, cette critique s’applique souvent au féminisme radical. Mais il faut bien se le mettre en tête : la tolérance est le luxe des dominants et ne peut être exigée de l’opprimées lorsqu’elles s’opposent à des structures clairement phallocrates. Comme l’a indiqué Catharine Mackinnon : «  Le libéralisme politique n’a jamais compris que la liberté d’expression des hommes, fait taire la libre expression des femmes »[2], qui doivent s’accommoder des codes phallocrates en guise de libération, et le féminisme doit recycler les concepts phallocrates, en les appliquant aux femmes.

Précisément, si l’on exige du féminisme cette diversité, c’est parce que le féminisme est une culture subalterne, puisqu’en rupture avec l’idéologie phallocrate. Ce qui n’est pas validé par les hommes ne peut faire l’objet de projet politique.

Penchons-nous alors sur ce dogmatisme de la tolérance au sein du mouvement féministe, avec Janice Raymond qui remarque à juste titre :

« Un dogmatisme de la tolérance a envahi le mouvement des femmes. En tant que dogme, la tolérance affirme qu’il ne devrait y avoir aucun jugement de valeur concernant un sujet. Utilisant la rhétorique consistant à ne pas imposer des valeurs aux autres, les femmes deviennent sensibles à une philosophie dangereuse qui leur ôte la possibilité d’avoir un jugement moral. Ce dont elles ne se rendent pas compte, c’est que ces valeurs s’affirmeront toujours d’elles-mêmes. Quand les femmes ne prennent pas la responsabilité de créer et de représenter des valeurs auxquelles elles adhèrent, elles deviennent les cibles faciles pour la tyrannie des valeurs imposées par autrui ».[3]

La tolérance est donc une ‘ruse de la domination’ pour reprendre l’expression de Denise Thompson. Nous pouvons observer ce dogmatisme dans le milieu militant : au nom de la tolérance, les pires propos antiféministes doivent être acceptés comme féministe. En ce sens, en disant : chacun-e dit ce qu’il/elle veut car tout se vaut, et surtout, en ayant identifié les structures hiérarchiques régissant les sociétés, imposer le silence aux autres, loin d’être un acte politiquement responsable, revient à imposer ses propres valeurs.

Nous savons que le silence est l’arme phallocrate contre les femmes, la tolérance n’est rien d’autre qu’une tyrannie, quand elle astreint les femmes au silence et les empêche alors de lutter contre un système oppressif.

Prenons un exemple récent. Une campagne a été lancée contre le livre prônant la domination masculine, intitulé 50 shades of grey , les militantes évoquaient la possibilité de fermer la page internet dédiée à cette campagne à leurs détracteurs. Un des hommes a commenté qu’il s’agissait d’une censure, et qu’elles faisaient preuve d’intolérance. Beaucoup de théoriciens libéraux, ont affirmé les vertus de la tolérance, car chaque propos même contradictoires, contenaient une part de vérité. Voilà un bel exemple d’idéalisme phallocrate libéral auquel beaucoup de monde souscrit, y compris cette personne. Le fait est qu’il n’existe pas d’égalité originelle entre les individu-e-s, les conditions matérielles déterminent les relations sociales.

Par conséquent, les militantes féministes à l’origine de ce projet ne peuvent pas tolérer la subordination des femmes, car précisément elles la combattent. Les intérêts des dominées ne sont pas les intérêts des dominants, ces-derniers définissant la réalité sociale des opprimées. Dans le cas qui nous intéresse, les militantes ont très bien montré que ce livre s’inscrivait dans un ensemble d’institutions patriarcales garantissant l’oppression des femmes, elles ont mis en avant l’enjeu politique de ce livre. A cet égard, et en suivant la logique libérale : tolérer au prix de sa propre liberté d’expression, de conscience, et d’engagement n’est-il pas un obstacle à la tolérance comme vecteur de la diversité d’opinions ?

Qui est cet homme, se prétendant tolérant, pour dire que ces militantes font preuve d’intolérance, car précisément, elles ne font pas ce que LUI veut ?

Si tout est acceptable, rien n’est critiquable.

Définir la tolérance en termes individualistes conduit à un empilement de contradictions qu’il devient difficile de surmonter.

Ainsi pour éclaircir la citation de Janice Raymond, définir les valeurs et les significations du féminisme en l’occurrence, nous permettra d’identifier ces prétextes fumeux prônant la tolérance, comme s’il s’agit d’une valeur sacrée, lorsque les dominants s’en servent pour faire valoir leurs propres intérêts.

Ceci n’implique pas que le féminisme doit être une pensée figée, comme je l’ai exprimé dans Arrêtons de parler d’Utopie !, mais elle doit être affinée dans le cadre de la lutte contre la suprématie masculine. En d’autres termes, le féminisme ce n’est pas ce que l’on veut. Comme le dit si bien Denise Thompson : «  l’acceptation tolérante des positions contradictoires clôt le débat et exclue toute possibilité de clarifier, encore moins résoudre, les contradictions »[4].

Il ne sert à rien, sauf les intérêts des dominants, de se poser la question de la légitimité d’une personne à affirmer son point de vue. Mais il conviendrait plutôt de se poser comme question : quel est l’objet d’étude de cette proposition ? Dans quel système s’inscrit-elle ? Contre quoi lutte-t-elle ? Que défend-elle ?

Ici la critique est rendue possible, et la tolérance, si nous devions la redéfinir, devient purement rationnelle ; dans le sens où elle en appelle à la raison de l’interlocutrice qui est confrontée à un processus social devant être analysé.

La tolérance est aussi invoquée dans le cas de la solidarité féministe : diviser ou ne pas diviser les femmes ?

En effet, les phallocrates, avoués ou déguisés, posent souvent la question : comment allez-vous parvenir à vos fins si les féministes sont divisées ?

Mais encore une fois, il ne peut y avoir unité si les points de vue ne sont pas confrontés et critiqués. D’autant qu’identifier l’objet de contestation du féminisme : la suprématie masculine, permet de ne pas tolérer des positions prétendument féministes, qui ne le sont pas et surtout d’identifier les véritables causes de la division des femmes. La solidarité féministe n’est pas bâtit à partir d’une idéologie « béni -oui -oui » entre femmes ! Ceci est du romantisme, une image sacrificielle des femmes qui laissent tout passer. Janice Raymond résume très bien la situation : « Un amour sentimental pour les femmes[5]  suggère une tyrannie de la tolérance. Nous n’avons pas à être tolérantes d’une quelconque opinion ou action que les autres femmes expriment sous couvert d’unité, surtout quand cette tolérance devient répressive »[6]. Ce qui est suggéré ici, est que le féminisme n’est pas une simple description de l’expérience des femmes, elle est une lutte politique contre la domination masculine. Que des femmes se prétendent féministes lorsqu’elles défendent la pornographie, la prostitution et autres institutions patriarcales, ne doit pas réduire les véritables féministes d’exprimer leur opposition. D’où la nécessité vitale de définir le féminisme.

De même, refuser de critiquer pour éviter de corroborer les phallocrates qui risquerait de qualifier cela de « crêpage de chignon », doit nous interroger sur le mépris qu’on les hommes pour les femmes et leurs idées, plutôt que de clore subitement le débat féministe.

Nous devons également faire face au culte des idoles au sein du mouvement féministe. Sous prétexte que des féministes sont renommées pour leurs travaux, nous n’avons plus le droit de les critiquer. Sujet étonnement épineux qu’est, par exemple, Christine Delphy et sa tolérance du voile sous couvert d’antiracisme (vous comprenez, les blancs ne sont pas mieux, donc on ne peut pas critiquer le voile comme instance patriarcale, c’est raciste), nous devons nous taire, car cela risquerait d’être instrumentalisé par les phallocrates. Mais une politique féministe forte, claire, précise, permettra de faire face aux critiques antiféministes, le silence quant à lui, ne nous mènera à rien. Au passage, on reproduit la même hiérarchie patriarcale. Et comme je ne cesse de le répéter, l’objet du féminisme est la domination patriarcale, pas les femmes. L’expérience des femmes ne peut être comprise, uniquement si elle est abordée sous cet angle féministe. Glorifier les femmes dans leur statut de subordonnées, le patriarcat s’en charge fort bien. Le féminisme est là pour faire prendre conscience aux femmes qu’elles méritent mieux.

Notez une fois de plus, ce qui importe n’est pas ce qui est dit, mais qui le dit, de sorte qu’une critique politique soit interprétée comme une critique personnelle.

Nous retrouvons ce mécanisme dans l’approche intersectionnelle. Observons le cas de Diane Bell, anthropologue féministe et de Topsy Napurrula Nelson, qui a coécrit le texte concernant les viols des femmes aborigènes. Ces deux femmes se sont insurgées contre la subordination des femmes aborigènes, pourtant, on a reproché à Diane Bell, blanche, de faire preuve de moralisme, de racisme, d’impérialisme. Sous prétexte que des femmes s’identifient à la classe des hommes, Diane Bell aurait dû se taire sur ces crimes, car celle-ci est blanche…et féministe, et les féministes donnent la parole aux femmes. Au contraire, Diane Bell, mais n’oublions pas Topsy N.Nelson, femme aborigène, qui a eu beaucoup de courage, ont fait leur devoir, elles ont pris leur responsabilité politique.

Leur responsabilité politique consistait à ne pas rester les bras croisée sous prétexte de tolérance, de relativisme culturel et politique, devant les atrocités commises contre les femmes aborigènes. On leur a reproché de renforcer les stéréotypes contre les hommes de couleur, ces hommes se posent-ils cette question lorsqu’ils violent les femmes ? Non, car les femmes, dévouées, alliées de leur cause plus importante que leur vie, les défendraient.

L’injustice, le crime, la déshumanisation sont intolérables pour quiconque lutte pour la liberté et l’égalité. Identifier le système contre lequel nous luttons nous permet de mettre fin à ces horreurs.

Par ailleurs, la parole de Topsy Nelson a été négligée, pourtant elle est aborigène. Pourquoi n’avait-elle pas autant de légitimité que les autres femmes aborigènes opposantes à ce texte ?

Le fait est qu’en revendiquant le droit à la différence (entre femmes), on crée de nouvelles catégories : noires, riches, pauvres, … et une nouvelle uniformité, de sorte que les femmes correspondant à ces caractéristiques individuelles, ne peuvent exprimer un avis contraire. Ceci explique que les féministes de couleur non relativistes soient insultées de racistes, de collabos de l’occident.

Aussi, la tolérance permet-elle réellement la dissidence ?

D’après ce que l’on évoqué, la tolérance est l’ennemie de la dissidence.

Supposons l’idée selon laquelle elle serait la condition essentielle de la dissidence.

Le pluralisme politique serait donc garanti par tolérance, cette idée est problématique. La société démocratique libérale ne serait pas régit par les valeurs de liberté et d’égalité, si celle-ci ne supposait pas l’autonomie de la pensée, fondée et délibérée, à laquelle chacun-e est disposée.  Par ailleurs, la dissidence n’est pas tolérable par définition, par le système en place.

Autrement dit, les théoriciens libéraux se sont trahis, lorsqu’ils ont considérés la tolérance comme alliée de la dissidence, confondue avec le pluralisme politique : pour qu’il soit opérant, le pluralisme politique doit déjà s’inscrire dans le système de valeurs en place.

A quoi sert la tolérance alors ?

La première réponse qui vient à l’esprit au vue de tout le développement, est ‘à rien’. En effet, l’éthique féministe prône le respect de l’individu-e, la non-violence, et le féminisme lutte pour que les conditions matérielles soient réunies afin que chacun-e possède les outils théoriques et pratiques pour développer sa pensée. L’inquisition féministe est une antithèse, un oxymoron des plus évidents.

Mais enfin, si nous devions redéfinir la tolérance en termes féministes, il s’agirait d’une prise de position claire, fondée, qui n’est pas pour autant immune et imperméable à la critique, dans le but de toujours affiner la réflexion. L’échange est ce qui caractérise la tolérance féministe, le silence est prohibé car nocif. On ne va pas se taire pour faire plaisir à l’interlocuteur/interlocutrice.

Comme nous ne sommes pas dans une société féministe, il faut garder à l’esprit que la tolérance et le pluralisme politique sont des illusions pour le moment. Tout une série d’appareils idéologiques est mise en place, les médias par exemple, qui diffusent l’information, ou pseudo-information qu’ils veulent, avec des commentaires médiocres la plupart du temps. Le monde est profondément phallocrate. Et si nous devions fournir une illustration des plus simples, regardez les réactions à la sortie du film « Rebelle » : une héroïne est au centre de l’histoire, que vont penser les petits garçons ?

De même, nous pourrions examiner les réactions aux espaces réservées aux femmes : de quoi peuvent-elles parler ? Des femmes qui ne construisent pas leur vie autour des hommes, comment est-ce possible ?

Autrement dit, la femme libérée que la société phallocrate semble tolérée, est la femme conditionnée patriarcalement, qui se contente des miettes concédées par la phallocratie : double –journée, ou l’on dit clairement aux femmes : vous voulez travailler ? Soit, mais n’oubliez pas vos obligations de mères et d’épouses, sans parler de la division sexuelle du travail, et bien d’autres carnages encore.

                    ***

Enfin, la tolérance brandit à tout va dans le milieu féministe, et libéral, exerce exactement le contraire de ce qui est prôné. Elle paralyse la réflexion et l’engagement politique, qui devrait être une lutte acharnée contre le système oppressif patriarcal et non du relativisme politique.

Et là se trouve le problème, la tolérance est érigée en valeur absolue, en négligeant totalement les rapports de force instaurés par une société hiérarchique. Niant ainsi le fait que seuls les dominants ont le luxe de la tolérance, et demander aux opprimées de tolérer les opinions allant dans le sens de cette oppression, revient à cautionner la domination.

La tolérance réduit au silence, et en admettant qu’elle appartienne aux dominants devant faire preuve de clémence, elle ne fait que rendre plus supportable la hiérarchie d’une société qui reste divisée entre tolérées et tolérants.

Cette approche de la tolérance s’inscrit dans une ère patriarcale néolibérale donnant l’impression aux dominé-e-s d’avoir les outils nécessaires pour opiner, lorsque ce sont les intérêts des dominants qui sont défendus, par individualisme masqué d’un sophisme postmoderniste.

La tolérance devient alors le véhicule d’une pensée unique phallocrate.

Mais loin d’être une fatalité, la lutte féministe par ses valeurs de respect, de dignité, d’humanité pour les femmes, définit au détriment de personne, permettra par la fin des systèmes de domination émanant de la suprématie masculine, l’échange, le partage d’idées, peut-être contradictoires, mais nullement imperméable à la critique, au changement, au perfectionnement de la pensée.

La morale féministe est l’alliée du pluralisme politique.

EDIT 21/01/2014 : Au fond, le problème n’est pas que les femmes soient divisées. Le problème est en ce que cette division est par déférence au corps masculin. Les cartes distribuées par la phallocratie et ses agents. Mais s’il y avait des actrices politiques, polémiques par définition, à l’inclination affirmée, déterminée, innovante par opposition à d’autres, il n’y aurait pas meilleur signe de vitalité, de dynamisme et finalement, de liberté. Cela nous éviterait l’injonction consensuelle de tolérance, sous couvert ‘sororale’ qui par on ne sait quelle manipulation paternaliste, est devenue synonyme de silence.

© Women’s liberation without borders 2012


[1] « …the death of meaning is being proclaimed by postmodernism … as feminist critiques of the economy of patriarchal ideological and material control of women emerge from women’s liberation movements », in Nothing Matters, p19.

[2] « Liberalism has never understood that the free speech of men silences the free speech of women », in Feminism Unmodified, p156.

[3] « A dogmatism of tolerance has infected the women’s movement. As a dogma, tolerance asserts that there should be no value judgments made about anything. Using a rhetoric of not imposing values to others, women buy into a dangerous philosophy in which they strip themselves off the capacity for moral judgment. What they don’t realize is that values will always assert themselves. When women do not talke responsibility for generating and representing their agreed upon values, they become pushovers for the tyranny of others’ values”, in A passion for friends, p169.

[4] « The tolerant acceptance of contradictory positions close down debate and precludes any possibility of clarifying, much less resolving, the contradictions », in Radical Feminism Today, p 68.

[5] Janice Raymond définit ce sentimentalisme par l’immobilisme, plutôt qu’une passion qui nous pousse à l’action : «  love for women cannot only appear to be sensitive and respectful of other women’s opinions. It must be love that takes action, even in the face of other women’s opposition to that action », In The Sexual liberals and the Attack on Feminism, p225.

[6] « A sentimental love for women fosters a tyranny of tolerance. We do not have to be tolerant of any opinion or action that other women express in the name of unity, especially when that tolerance becomes repressive”, Idem, p 225.