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Dieu est devenu libertarien.

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De la Queer immaculée conception.

Courte note d’indignation.

Jesus-20-12-

            Les abolitionnistes sont des puritaines, les critiques de la prostitution utérine dite GPA, sont puritaines, de pauvres bougresses arriérées qui ne sauraient apprécier les avancées de la science en la matière.

Mais qu’à cela ne tienne : Marie la vierge, Saint Incubateur choisi, élu par notre Père à toutes et tous, avec le consentement du Maître-mari Joseph, nous donne l’exemple.

Ainsi nous affirment nos grands progressistes, évangélistes queeristes incarnant la figure divine évidemment – « Dieu avait [donc] deux pères et une mère […] porteuse » !

Récit biblique soudainement transformé en fait historique justifiant l’abjecte réification des femmes en réceptacles, ces libertariens queeristes sont-ils si désespérés qu’ils n’ont d’argument que le retour au Père de toutes les infamies ?

Caroline Fourest nous en faisait également l’analogie en 2014[1] , l’on aurait pu s’arrêter à rire ; pourtant, il y a quelques jours, Léa Salamé reçoit sur France Inter Lucas Lomenech[2] – sans plus d’étonnement, celui-ci a pu déblatérer sur la merveilleuse leçon d’altruisme que constitue la Gestation Pour Autrui, soit pour nos prochains si désintéressés et bons.

En effet, qui pourrait imaginer un seul instant que les femmes puissent vouloir autre chose que la servitude pour leur salut ? Préserver notre intégrité corporelle, notre dignité et notre autonomie – non pas anomie, vous l’aurez compris – cela paraît saugrenu pour les tenants de l’immaculée conception, qu’elle soit queeriste ou bien traditionnellement illuminée.

Non, nous, femmes, devons dire amen aux maîtres scientistes qui nous disent que nous ne sommes qu’une matière malléable à guise – ainsi, un homme peut être une femme s’il dit qu’il en est, un homme peut commander un enfant à une femme sous prétexte de don de soi sacrificiel, un homme peut dans nombre de pays acheter une femme à des fins prostitutionnelles par fait du Prince, la liste est encore longue de bassesses illégales.

Que nous sommes fort jolies et admirables lorsque nous nous en référons à notre modèle à toutes, Marie la vierge si disponible à tous les hommes qui la prient de jouer les utérus sur pattes. Le sacrifice, la pitié et la compassion sont les plaies de nos démocraties et plus encore, jouent efficacement contre l’émancipation des femmes. L’oubli de soi, en place du souci de soi, telle est l’injonction faite aux femmes.

Aux hommes le courage et l’honneur, aux femmes le sacrifice et le pardon. Aux hommes le souci de soi et l’autonomie, aux femmes la délégation de leur existence et de leurs capacités au service de la tribu patriarcale. Qui peut sincèrement souscrire à une telle justification mythique de ce qui constitue une atteinte très grave aux droits fondamentaux ?

Force est de constater, une fois de plus, qu’il existe une perversion des notions de morale et d’éthique. Il n’y a pas d’éthique, soit d’ethos, une habitude, sans institutions qui donnent une fin morale à partir de laquelle ce jugement éthique s’exerce. Il n’y a pas l’éthique, puis la/le politique. Il n’y a pas le moyen puis la fin. Il n’y a pas d’individu-es asociaux qui de manière subliminale, pourraient exercer un bon jugement.

Prétendre une prostitution éthique, une GPA éthique, un néolibéralisme éthique, relève d’une démission de la pensée et plus encore du politique. Cela est d’un effet pipi de chat – le propre du politique est de mettre en question et de trancher le principe de la chose jugée. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que l’on peut envisager une conduite qui ne dépende pas du bon vouloir arbitraire de celui qui possède un imperium et a toute latitude légale, en conséquence, d’en faire usage.

Le politique conditionne l’éthique. La transformation de la matière sociale et son institution résultante donne lieu à un nouvel éthos permettant (ou non) une réflexivité civique, justement distincte d’une appréhension gestionnaire ou biblique ; lesquelles sont hétéronomes. « Cela a toujours existé », « C’est comme ça, on ne peut rien faire », « C’est la volonté divine », « Ainsi soit-il », «C’est la marche inéluctable du progrès », tout cela exclut par définition toute ambition éthique et morale de la part des citoyens et surtout, des citoyennes. L’éthique et la morale sont ainsi des sommations faibles si elles ne sont pas consolidées par un ordre politique qui en assure l’effectivité et même la sincérité.

Précisément, il se trouve que l’on n’attend rien des citoyennes. Que des femmes fassent preuve de constance et d’initiative est une idée qui ne passerait par la tête de nos évangélistes New Age. La politique n’est qu’une occasion supplémentaire de faire valoir une confirmation de soi : « C’est mon choix », ce choix qui n’engage pas mais qui dédouane – égotisme en plein, l’Etat n’est qu’un pourvoyeur de services, et les individus des usagers qui grappillent et grignotent les droits des femmes, de préférence. Propice à tout dévoiement narcissique, cette obsession à l’égard d’un « Etat réflexif »[3] qui s’abstient de se porter garant de l’intérêt général en dernier ressort, n’est qu’un tremplin vers un retour féodal où chaque petit seigneur prétexte la larme à l’œil le moindre désagrément existentiel pour capter le droit.

        Dès lors, cette réactualisation d’une séparation entre l’âme et le corps, fétichisée d’autant plus aujourd’hui qu’elle arbore une nouvelle façade technologique sous-tendue de nihilisme, confirme ainsi la croyance de ceux qui se prétendaient subversifs : au Dieu d’un Saint Paul, substituons notre Dieu libertarien. L’illimitation sacrificielle biblique concorde fort bien avec l’idéologie égotiste du tout tout-de-suite, moyennant patriarcalisme : allez-y femmes, mettez vos utérus à disposition, cela rapporte, vous n’avez rien d’autre à perdre que vos droits fondamentaux et qui sait, votre santé.

Comble de l’arnaque, l’argent serait devenu une médiation honorable assurant l’échange « altruiste », la traite des ‘mères porteuses’ ne serait qu’une vue de l’esprit et quand bien même, une règlementation permettrait d’endiguer le phénomène. Nous avons compris la parade : admettre le crime pour l’endiguer, la conscience tranquille en place des réparations ; en d’autres termes : la vie est meilleure dans l’eau de là qu’ici-bas où le droit pourrait se substituer à Dieu en tranchant les peines !

         Nous aurons ainsi compris les slogans « pour tous » de ces dernières années : « Ecole pour tous », « Mariage pour tous », « Manif’ pour tous » – au final : « Femmes à volonté pour tous », les citoyennes n’ont qu’à se brosser si elles veulent exister autrement que comme des vaches à lait, des porte-voiles ou des éjaculatoire-automates, les gardiens de la phallocratie postmoderne ont décrété. Au bout d’un moment, jusqu’à quand va-t-on nous servir cet éloge de l’heureux servage domestique ? Quand va-t-on enfin arrêter de tout simplement prendre les femmes pour des cruches déférentes ?

Le bonheur des unes devrait donc se solder par le sacrifice des autres – cet hybris infantile est censé être de gauche et féministe, quand il rétablit le bon droit de ceux qui ne trouvent rien à redire à ce que leur semblable mette leur vie sur la sellette pour leurs beaux yeux. Le devoir est donc unilatéral. Il y a celles qui se sacrifient, et les autres qui littéralement, paient le prix pour se dédouaner. Un devoir rémunéré, une morale négociée par de l’argent, cela s’appelait, jadis, lorsque les mots avaient encore un sens, subordination.

         Le propre et la grandeur de la République est de poser des principes fondamentaux qui ne sont pas négociables et qui assurent la sécurité des citoyen-nes. La loi est au-dessus des parties et ordonne le social. Quand on prétend substituer l’argent à la loi, que l’on prétend faire de l’argent une loi et d’enrober cela sous le terme d’ « éthique », l’on s’aperçoit que la GPA n’est pas une simple question ponctuelle, mais qu’elle est un prisme à travers lequel s’immisce subrepticement une logique mercantile féodale, une fois encore, et justifiant jusqu’à polygamie et inceste [4] .

       Par conséquent, cette immaculée conception queeriste où des hommes se prennent pour Dieu et en font d’ailleurs une entité figurative du culte libertarien, ne laisse rien entrevoir de bon en matière de droits des femmes – en espérant donc, que les politiques, autant que les citoyen-n-es, ne seront pas dupes. Taper des pieds et pleurer les inégalités naturelles pour jouer les apprentis sorciers n’a rien d’une démarche démocratique.

[1] Entre la Mère et la femme prostituée, Caroline Fourest préfère la Mère. Fascinant comme argument pour justifier la règlementation de la GPA en Inde : http://www.huffingtonpost.fr/caroline-fourest/debat-gpa-manif-pour-tous_b_5944940.html

[2] Bonne chronique critique par Ana-Luana Stoicea-Deram à ce sujet : http://www.marianne.net/agora-maintenant-bible-promouvoir-gpa-100234598.html

[3] Peter KNOEPFEL et al., « Changement social, politiques publiques et Etat » in Revue européenne des sciences sociales, Volume n°36, n°110, 1998, p 151-169.

[4] En avril dernier, un homme demande à sa mère de porter « son » enfant par GPA : « Un séparatiste, qui pour procréer se refuse à toucher une femme, se constitue un gynécée en pointillé : pour sauvegarder sa patrilinéarité et sans qu’aucune trace légale ne reste de la mère. Sa mère se prête en couveuse de haute technologie, une autre dame donne ses ovules pour que le spermatozoïde de monsieur niche.  Vive la gépéha qui réussit des rencontres de premier type, avec « polygynie /polygamie symbolique irréalisée* » et union matrimoniale incestuelle en devenir d’une nouvelle sorte incestueuse.» http://susaufeminicides.blogspot.fr/2015/04/maternite-en-question.html

 

© Women’s liberation without borders 2015.

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La Minute Théorie Politique. Benjamin Constant à usage citoyen.

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Etant donné les confusions incessantes dans le débat public, et en particulier de la part de nos métaphysiciens hors pairs j’ai nommé la bande « pro-q » – le blog consacrera quelques pages aux Idées Politiques. Cela évitera également le tout-blanc-hétérosexuel-phallocrate. Avertissement : seulement les idées générales sont présentées et la seconde partie est une mise en perspective qui ne rend pas compte exhaustivement de l’avis de la bloggeuse.

Les principes de politique. Benjamin Constant (1810)

Benjamin Constant (1767-1830)

Benjamin Constant (1767-1830)

Benjamin Constant (1767-1830) est un romancier, homme politique et philosophe originaire de Suisse. A 39 ans, Constant apparaît comme un raté. Il occupe en Allemagne dans la cour du duc de Brunswick- de 1787 à 1794- la fonction subalterne de chambellan. En 1795, il va à Paris. Le Directoire (gouvernement de la Ier République) lui confie la tâche de publiciste et pamphlétaire. Il s’engage alors dans la défense de la République pour barrer la route à la contre-Révolution. C’est ainsi qu’en 1796, il écrit Du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s’y rallier contre les réactionnaires de l’opinion, et publie par la suite Des effets de la Terreur en réaction aux nostalgiques du jacobinisme.

C’est à cette époque qu’il est très actif politiquement : il devient agent municipal à Luzarches, il fonde le Club de Salm, écrit des discours pour Jean- Baptiste Louvet-ancien girondin- et Sieyès, et se présente avec succès à des élections.

Néanmoins, Benjamin Constant reste favorable à une révision des institutions du Directoire et se laisse recruter par les brumairiens. Il décide alors de prendre part au coup d’Etat de Bonaparte, mais la portée de son implication reste indéterminée.

Mais une fois Bonaparte au pouvoir, Benjamin Constant est le premier à dénoncer les risques despotiques du nouveau régime, alors qu’une majorité de la classe politique se réjouit de la chute du Directoire. C’est en 1800 que Constant entre au Tribunat (institution où l’on discute publiquement des futures lois) où il tente de faire voter une opposition Parlementaire au régime Napoléonien. Il en est exclu au bout de deux ans.

Ainsi, entre 1802 et 1814, Benjamin Constant s’éloigne du monde politique pour se consacrer à ses travaux littéraires – il publie en l’occurrence Adolphe, Ma vie, …- et poursuit ses recherches sur la religion. Il créée en 1813 avec Germaine de Staël, le groupe antinapoléonien Coppet, et seul cercle ayant connaissance de ses travaux du moment. Il n’a pas la renommée qu’il souhaite en dehors de son cercle d’amis, ce qui nourrit d’autant plus son aversion pour l’arbitraire : « le despotisme a tout aplani ».

Aussi, entre 1796 et 1806, il se consacre à l’étude politique. Au moment où Napoléon arrive au pouvoir, Constant change de paradigme : ce qui l’intéresse n’est plus la forme du régime, mais la quantité de pouvoir attribué à chaque gouvernement. Dès lors, entre février et octobre 1806, il rédige Les principes de politique applicables à tous les gouvernements. Cela fait partie de ce qu’il appelle « son grand traité ».

L’objet de l’ouvrage consiste alors à déterminer les modalités constitutionnelles qui garantissent une justice impartiale, les droits et libertés individuels, la limitation du pouvoir – notamment par la séparation de la sphère publique et privée- et le rôle de la puissance publique, l’Etat, dans la sauvegarde des intérêts individuels et la sûreté.

I) Les principes de politique, vers gouvernement modéré qui garantisse les libertés publiques.

Si Benjamin Constant termine de rédiger les Principes de politique en 1806, le texte n’est pas publiable tel quel sous peine de censure. Ainsi, à la veille d’en remanier le plan, il abandonne et écrit Adolphe. En 1810, il effectue la relecture du texte et corrige le traité dans une nouvelle copie qui constitue la mise au net des manuscrits.

En 1815, Les principes de politique sont publiés. Les pensées de 1806 sont assez fidèlement diffusées, bien qu’au prix de nombreuses mutilations et remaniements. Mais les manuscrits ne sont pas accessibles jusqu’en 1961 pour le traité de 1810, et 1974 pour la version de 1806.

A) L’individu face à la puissance étatique.La liberté individuelle contre le pouvoir

Avec Les principes de politique, Constant n’est plus le défenseur d’une tendance ou d’un parti politique. Il cherche des principes universels, ‘applicables à tous les gouvernements’. En fait, la parution de l’Essai de morale et de politique par Mathieu Molé – légitimant le régime napoléonien – est l’ouvrage ayant  conduit Benjamin Constant à écrire Les principes. En effet, Molé justifie le régime napoléonien en utilisant des concepts rousseauistes, largement récusés par Constant  puisque conduiraient nécessairement à la Terreur montagnarde.

Plus précisément, partant de l’approche induite par Montesquieu dans l’Esprit des Lois, Benjamin Constant montre que le problème n’est pas seulement en la concentration du pouvoir, si ce n’est en son essence même. En effet, selon Montesquieu, le nombre de détenteurs du pouvoir importe peu- qu’il s’agisse d’une monarchie ou d’une démocratie-, seule la manière dont il est exercé compte. Ainsi, le pouvoir est illégitime lorsqu’il est absolu. D’où la nécessaire séparation des pouvoirs. Or, pour Benjamin Constant : « vous avez beau diviser les pouvoirs ; si la somme totale du pouvoir est illimitée, les pouvoirs divisés n’ont qu’à former une coalition, et le despotisme est sans remède. Ce qui importe, ce n’est pas que nos droits ne puissent être violés par tel ou tel pouvoir, sans l’approbation de tel autre, mais que cette violation soit interdite à tous les pouvoirs » ( Chapitre i, ‘ De la souveraineté du peuple’ in Les principes, 1815).

L’inviolable sphère privée

Pour ce faire, Benjamin Constant affirme l’inviolabilité des droits individuels, dont le droit de propriété. La propriété est un droit essentiel selon l’auteur, afin de garantir l’indépendance d’esprit du philosophe, du citoyen, non plus dépendant de la nécessité, ni d’autrui pour subvenir à ses besoins. A partir de là, Benjamin Constant prône la séparation de la sphère privée et publique. La première étant celle où l’individu a pleins droits, sans que ce qu’il nomme « l’autorité sociale » ne puisse intervenir. Dès lors, il s’agit d’amoindrir la sphère étatique. A travers cette approche, Benjamin Constant souligne le conflit inhérent entre l’autonomie de l’individu et celle de la société : «La liberté n’est autre chose que ce que les individus ont le droit de faire et ce que la société n’a pas le droit d’empêcher » (Principes, 1806, I, 3,28). La liberté marque ainsi la frontière entre la sphère publique et privée.

Aussi, Benjamin Constant ne se contente pas de la simple déclaration de principes. Selon l’auteur, il faut une sauvegarde positive des libertés individuelles, et cela nécessite des corps intermédiaires dans chaque domaine – politique et judiciaire.
L’auteur insiste alors, la morale privée autant que publique, ainsi que l’industrie repose sur la sauvegarde des libertés individuelles. Et de conclure dès lors que « l’arbitraire détruit la morale ». En effet, « Lorsque l’arbitraire frappe sans scrupule les hommes qui lui sont suspects, ce n’est pas seulement un individu qu’il persécute, c’est la nation entière qu’il indigne d’abord et qu’il dégrade ensuite ». (Chapitre xviii, ‘ De la liberté individuelle’ in Les principes, 1815).

Le rôle du gouvernement est clairement affirmé : il doit assurer la sûreté et les jouissances privées : « Pourquoi veut-on que l’autorité réprime ceux qui attaqueraient nos propriétés, notre liberté ou notre vie ? Pour que ces jouissances nous soient assurées ». (Ibid)

Le contrôle citoyen du pouvoir politique

Si Benjamin Constant démarque une séparation nette entre ce qui relève du domaine public et privé, il ne néglige pas pour autant l’initiative individuelle et citoyenne.

Premièrement, au niveau judiciaire, il invoque la stricte indépendance des tribunaux chargés exclusivement de la vérification des plaintes et de l’investigation des délits. De la même manière, les jurés laissent leurs intérêts privés de côté de sorte que « l’esprit public surmonte la tiédeur et l’égoïsme des individus laissés à leurs jouissances privées » (chapitre xix, ‘ Des garanties judiciaires’, in Les principes, 1815). Il s’agit là d’une nécessité s’ils ont à cœur la sauvegarde de leur propre sûreté en tant qu’individus.

A cette participation citoyenne, Benjamin Constant défend ardemment la liberté de la presse, puisqu’elle permet aux citoyens d’avoir accès à l’information et d’ainsi concourir aux fonctions représentatives pour une meilleure rotation des charges (chapitre xvi, ‘ De la liberté de la presse’ in Les principes, 1815).

C’est ainsi qu’il met en garde contre le repli individuel et la délégation aveugle du pouvoir à des représentants. Si les droits individuels sont ‘sacrés’, ils ne le sont au détriment de la liberté politique -indispensable contre l’arbitraire et l’accaparement du pouvoir : « L’art des gouvernements qui oppriment les citoyens, c’est de les tenir éloignés les uns des autres et de rendre les communications et les réunions dangereuses » (Principes, 1806, « Additions », 628).

Pour autant, l’auteur ne souscrit pas à la conception faisant de la « volonté générale » des citoyens le pôle déterminant des institutions, puisqu’elle peut tout autant conduire à une ‘tyrannie convulsive’.

B) La représentation politique et l’excès d’ « esprit civique ».

L’abstraite souveraineté populaire.

Benjamin Constant procède également à la critique du Contrat Social de Rousseau, pour lequel le projet d’autonomie prévaut. En effet, la loi émane de la volonté générale : seul est légitime le gouvernement qui fait vivre la communauté selon la loi qu’elle a elle-même voulue. Ainsi, ce n’est pas la manière dont est exercé le pouvoir qui le rend bon, mais la manière dont il est institué. Seule la République peut justifier son bien fondée, puisqu’il revient alors au peuple souverain de décider de la loi selon laquelle il vivra.

Constant adhère à l’idée selon laquelle le pouvoir doit être l’expression de la volonté du peuple. Le bon régime est définitivement démocratique.
Toutefois, la souveraineté totale du peuple a des limites. Et la conception rousseauiste est trop abstraite. En effet, Rousseau oublie que la volonté générale est déposée seulement entre les mains de quelques-uns. Donc une majorité d’individus se sacrifie pour une minorité.

La majorité n’est pas un critère de légitimité suffisant pour justifier la loi. Fondamentalement, que des actes condamnables se trouvent cautionnés sous prétexte qu’ils émanent de « la volonté générale », et donc, que la « volonté générale » se trouve une autorité sans borne conduit tout autant au despotisme, comme l’a montré la Terreur en France : « Lorsqu’on établit que la souveraineté du peuple est illimitée, on crée et l’on jette au hasard dans la société humaine un degré de pouvoir trop grand par lui-même, et qui est un mal, en quelques mains qu’on le place. Confiez-le à un seul, à plusieurs, à tous, vous le trouverez également un mal. » (chapitre i, « De la souveraineté du peuple », in Les Principes, 1815).

C’est ainsi qu’il énonce le principe selon lequel : « La démocratie est l’autorité déposée entre les mains de tous, mais seulement la somme nécessaire pour la sûreté de l’association. […] Le peuple peut se dessaisir de cette autorité en faveur d’un seul homme ou d’un petit nombre, mais leur pouvoir est borné, comme celui du peuple qui les a revêtus. » ( I,7,41). Le philosophe encourage ainsi les citoyens à la désobéissance civique lorsque les lois sont injustes.

Dès lors, c’est avant tout l’établissement d’une loi fondamentale, ou Constitution, qui énonce et précise l’étendue possible de toutes les lois et de tous les pouvoirs.

L’impossible démocratie directe.

Au livre XVI des Principes de politique (1806), Benjamin Constant compare la liberté des Anciens et celle des modernes. L’émergence de l’industrie, de la propriété et ainsi de la liberté individuelle rend impossible le gouvernement du peuple par lui-même : « Les affections domestiques remplacent les grands intérêts publics » ( Principes, 1806, XVI, 7, 433). En effet, la notion de ‘liberté individuelle’ était complètement étrangère aux Anciens. Le citoyen était tout entier à la collectivité – sans pouvoir jouir de ses biens (incohérence historique, précisons tout de même*). Or, le citoyen moderne n’a plus tout le temps de se consacrer aux affaires publiques. La représentation permet donc à l’individu de s’adonner à la satisfaction de ses intérêts privés, sans déléguer entièrement le pouvoir alors exercé au moment de l’élection.

Par là-même, le philosophe dénonce l’idée de religion civile chez Rousseau. En effet, selon l’auteur du Contrat Social, l’Etat est apte à décider des sentiments et des croyances à adopter en cohésion avec l’intérêt public. L’intolérance est ici civile, non pas religieuse.

De plus, selon Constant, lorsque le gouvernement intervient en ce domaine, il fige la religion dans un état qui ne permet l’examen. L’autorité ne doit pas agir sur la conviction mais sur l’intérêt. « Ni l’Etat, ni le dogme ne doivent empêcher l’opinion qui est une propriété sacrée. » (chapitre xvii, ‘ De la liberté religieuse’, in Les principes de politique, 1815).

La représentation se révèle être efficace pour garantir à l’individu non seulement son autonomie matérielle, mais également intellectuelle. Même si l’auteur délimite une frontière nette entre les sphères privées et publiques, il parvient par le biais de la représentation, à rétablir l’équilibre entre liberté individuelle et politique. L’autonomie individuelle assure l’indépendance nécessaire au citoyen pour exercer son esprit critique, mais également civique dans l’examen des lois adoptées en son nom grâce à l’élection libre.

L’encadrement des Assemblées représentatives.

Les Assemblées représentatives sont dotées de pouvoirs spécifiques, qu’elles ne peuvent outrepasser sous peine d’être révoquées. Ceci est la condition même d’un régime démocratique selon Benjamin Constant. Loin de constituer une ‘offense’, « la dissolution des assemblées n’est point, comme on l’a dit, un outrage aux droits du peuple, c’est au contraire, quand les élections sont libres, un appel fait à ses droits en faveur de ses intérêts. » (Chapitre iii, ‘Du droit de dissoudre les assemblées représentatives’ in Les principes, 1815).

Dès lors, leur initiative encadrée, rien ne les empêche de faire des propositions de lois aussi souvent qu’elles le jugent nécessaire. Le gouvernement peut également émettre des projets de lois. Mais puisque les Assemblées bénéficient d’une légitimité supplémentaire  car résultant de l’élection par le peuple, leurs initiatives risquent d’être plus rares. Benjamin Constant pose ainsi les jalons du parlementarisme.

De la même manière, les ministres sont responsables juridiquement. Ils peuvent donc être arrêtés en cas d’abus de pouvoir, d’actes illégaux et préjudiciables à l’intérêt public et atteintes manifestes à la liberté, la sûreté et la propriété. Evidemment, ces abus ne relèvent par définition d’aucune de leurs attributions, et se trouvent ainsi condamnables. La possibilité de faire valoir un tort commis par les ministres peut être formulée par les citoyens, mais également par les représentants, puisqu’amendés par les premiers.

Aussi, au niveau des relations internationales, le pouvoir de l’Etat se trouve limité par les Assemblées représentatives. En effet, elles sont les seules à disposer de la compétence pour accorder la levée d’hommes et l’impôt. Elles représentent le sentiment national pour contraindre l’exécutif à faire la guerre, ou la paix quand la défense est atteinte.

Toutefois, les traités doivent être signés par le gouvernement. L’Etat est le seul acteur international, il est le moyen par lequel les nations communiquent. Ex : Angleterre. Les traités sont examinés par le Parlement, non pour les rejeter ou les admettre, mais pour déterminer si les ministres ont rempli leur devoir dans les négociations.

En conséquence, Les principes de politique mettent essentiellement en avant les modalités constitutionnelles nécessaires afin de limiter chaque pouvoir, que celui-ci émane des représentants, de l’Etat ou des citoyens. Peu importe la forme de gouvernement- le tout est de garantir la liberté individuelle et politique de chaque individu-citoyen.

Néanmoins, quelle place l’œuvre de Benjamin Constant accorde-t-elle à l’action politique, compte-tenu de la séparation définitive qu’il établit entre les sphères publiques et privées ?

II) Le libéralisme de Benjamin Constant : entre inconstance, opportunisme et prémices libertariens.

Benjamin Constant tend à subordonner la politique à l’état de fait (sauvegarde des intérêts individuels), sans nécessairement l’envisager comme la scène d’une activité politique créative menée par les citoyens eux-mêmes. Une citoyenneté par ailleurs, qui semble dépendre – pour être effective- du statut de propriétaire. Même si l’auteur récuse cette appartenance de classe, la situation matérielle semble tout de même corroborer l’idée d’une citoyenneté concomitante à la possession de capital. C’est ainsi que cette réduction de la politique établit par Benjamin Constant – aussi assimilée à l’étatique- annonce les germes du néolibéralisme contemporain.

A) Une conception de la liberté politique peu substantielle.

Dans La Cité et les lois, Cornelius Castoriadis remet en question la conception de Benjamin Constant concernant la participation politique. En effet, si celui-ci met en garde contre le repli, il n’envisage la participation citoyenne qu’en tant que surveillance de l’action des gouvernants élus – donc de manière indirecte- et oppose autonomie collective et individuelle. Cornelius Castoriadis reconnaît pleinement le risque énoncé par l’auteur des Principes. Néanmoins, il affirme que seul l’exercice effectif du pouvoir politique par les citoyens permet de remédier au repli. Plus précisément : le repli individuel est inhérent à la délégation du pouvoir civique. Il s’agit là d’une « contre-éducation politique » à partir de laquelle les citoyens n’ont plus le sens du bien public, ni ne savent prendre des initiatives.

Selon l’auteur, la liberté politique ne peut être envisagée que comme partage du pouvoir entre tous. Plus largement, une liberté tangible est le fait de citoyens actifs- signe d’une autonomie individuelle et collective. « La liberté sous la loi », telle est l’implication de l’autonomie ; auto-nomos, étymologiquement – la loi que l’individu se donne à lui-même, et par extension, que la cité se donne à elle-même. Conformément à la définition que donne Aristote de la démocratie, au sein de laquelle « le citoyen est capable de gouverner et d’être gouverné »- Cornelius Castoriadis invalide la critique de Benjamin Constant à l’égard de Rousseau. La participation citoyenne implique que ceux-ci gouvernent, prennent part aux ‘tâches politiques’, autant qu’ils sont pour un temps gouvernés par d’autres. Personne ne monopolise le pouvoir, lequel est révocable au passage. Par conséquent, l’opposition qu’établit Constant entre l’individu et la collectivité est inopérante.

Par suite, pour autant que la liberté politique soit effective, créatrice et non pas seulement conforme à l’état de fait – la séparation des sphères publique et privée est à relativiser. Non pas que tout soit politique, mais tout ce qui attrait à la sphère dite privée peut se trouver en fait dépolitiser. Preuve en est, Benjamin Constant s’oppose au droit de vote des ouvriers car aliénés par le travail, et se prononce en faveur du vote censitaire. C’est ainsi que dans La haine de la démocratie, Jacques Rancière affirme qu’une telle distinction – non pas seulement énoncée par Benjamin Constant au demeurant – constitue davantage « … la domination de ceux qui détiennent les pouvoirs immanents à la société ». Dès lors, il convient d’ « élargir la sphère publique » pour mettre un terme à une citoyenneté de classe, relative en fonction de ceux qui auraient plus de pouvoirs – économique en l’occurrence- que d’autres.

Outre cette critique du libéralisme formulé par Benjamin Constant, Henri Guillemin-historien auteur de Madame de Staël, Benjamin Constant et Napoléon (1958) – voit dans l’œuvre de Benjamin Constant un plaidoyer pour l’opportunisme, et n’entrevoie dans les engagements de Benjamin Constant qu’une inconstance chronique.

En effet, dans un article anti-bonapartiste publié le 19 mars 1815, il écrit  : « Je n’irai pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre, couvrir l’infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse » (Article, 150-1).Quinze jours plus tard, il rédige une Constitution pour Napoléon qui l’a nommé au Conseil d’Etat. Il s’oppose donc à Louis XVIII.

C’est ensuite qu’il publie en mai 1815, les Principes de politique par hostilité à la dictature napoléonienne. Il demande finalement Grâce à Louis XVIII et soutien la Seconde Restauration. Contrairement à ce qu’affirme Benjamin Constant à la fin de sa vie, Guillemin ne voit aucune fidélité à ses propres principes, si ce n’est maintes tentatives d’échapper aux condamnations. Benjamin Constant n’a donc jamais pris la responsabilité de ses engagements.

B) Une pensée précurseur du néolibéralisme contemporain.

Etienne Hoffman dans l’introduction des Principes de politique (édition 1997, Pluriel), souligne l’actualité de l’œuvre de Benjamin Constant. En effet, avec la montée de l’Etat –providence et la centralisation, l’autorité et l’intervention de l’Etat se trouvent accrues et même légitimées. Or pour Constant : « tout ce qui, en fait d’industrie, laisse l’industrie rivale s’exercer librement, est individuel, et ne saurait être légitimement soumis au pouvoir social. ».

En lecteur d’Adam Smith et Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant prône l’autorégulation de l’économie. L’entreprise et la propriété privée, telles sont les libertés inaliénables par la puissance étatique. Aussi, la pensée de Benjamin Constant tend quasiment vers l’extinction de l’Etat. Elle annonce les prémices libertariens – bien que l’approche de Constant ne soit pas un éloge de l’immoralité – en faisant de l’Etat un organe de coercition en contradiction inhérente avec les libertés individuelles, et de la politique un simple garant des jouissances privées.

D’une logique économiciste, la sphère politique devenant aujourd’hui jusqu’à l’extension du domaine privé – l’on passe d’une logique libérale visant l’Etat minimal, au concours des pouvoirs publics à l’expansion du marché et son inscription dans l’économie mondiale. C’est ainsi que politiquement, l’Institution n’est plus qu’un cadre de régulation dont on a du mal à entrevoir la « modération » prônée tout de même par l’auteur.

Et sans gêne, si l’élargissement du suffrage universel engendrait déjà la méfiance, les nouveaux aristocrates se tournent désormais du côté des pauvres dont ils encouragent vivement le commerce de l’intégrité contre rémunération dûment « encadrée ». Prostitution, GPA, les femmes sont des marchandises comme les autres. Il nous reste ainsi à penser l’articulation du domaine social et politique – sans prétendre que le « privé est politique », ni qu’il existerait une scission intrinsèque. En particulier, l’impératif démocratique tendrait plutôt à ce que les femmes soient porteuses des valeurs et des principes féministes institutionnalisés – sans que des bécasses (aka E.Abecassis) prétendent que puisque l’égalité est de droit, il n’y aurait plus qu’à restaurer une rapport névrotique sadien entre les femmes et les hommes. La constance fondatrice d’une éthique féministe (à distinguer du commandement) est peut-être ce sur quoi la théorie féministe n’a pas assez creusé (pour le moment) – et d’insister sur « mon corps m’appartient », « mon choix », l’on a omis le risque de dévier à l’anomie la plus totale.

Ainsi, Les principes de politique mettent en avant des dispositions constitutionnelles au fondement d’un gouvernement modéré. La modération du gouvernement, loin d’être synonyme d’immobilisme, est au contraire la clé du pluralisme politique et de la délibération. L’encadrement des pouvoirs permet en l’occurrence, la sauvegarde des libertés fondamentales – dont les libertés individuelles se trouvant absolument inviolables. Ainsi, quelle que soit la forme de gouvernement, la sûreté, la propriété et la liberté d’association de chaque citoyen sont préservées.

En complément : Tvetan Todorow, Benjamin Constant, La passion démocratique, Hachettes Littératures, 1997, 221pp.

© Women’s liberation without 2015 (2013)

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Il est essentiel lors de toute utilisation de cette production ou partie de cette production de préciser la source : le lien et l’auteure de l’article, ponctuation adéquate encadrant la citation -entre guillements- et dans son contexte, sans distorsion ni manipulation ( article L122-5, du code de la propriété intellectuelle) . La permission formulée et explicite de l’auteure est également exigée.De la même manière, concepts,termes et approches empruntés à l’auteure du blog doivent être mentionnés comme tels- références adéquates: guillemets, liens, extraits de texte, auteure- avec accord de l’auteure. En vertu du code de la propriété intellectuelle stipulant à l’article L121-1,‘ L’auteur jouit du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son oeuvre. Ce droit est attaché à sa personne. Il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible.’

Symptômes apathiques. La démocratie sans débat.

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Démosthène pratiquant l'art oratoire par Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ. Selon la légende, pour renforcer sa voix, Démosthène se serait exercé contre le bruit des vagues. http://www.arretetonchar.fr/wp-content/uploads/2013/IMG/archives/ico/Alphabetique/Web/original/Lecomte%20du%20Nouy%20Jean-Jules-Antoine%20-%20Demosthene%20S-Exerce%20A%20La%20Parole.html

Démosthène pratiquant l’art oratoire par Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ. Selon la légende, pour renforcer sa voix, Démosthène se serait exercé contre le bruit des vagues. http://www.arretetonchar.fr/wp-content/uploads/2013/IMG/archives/ico/Alphabetique/Web/original/Lecomte%20du%20Nouy%20Jean-Jules-Antoine%20-%20Demosthene%20S-Exerce%20A%20La%20Parole.html

« Mais, pour l’heure et sans plus tarder, à qui veut ériger stasis en son importance principielle, il suffit de gagner le meson : ce centre de la cité, commun à tous et lieu de la mise en commun qui, pour des citoyens égaux et interchangeables, dessine l’espace d’une parole et d’une action au service du koinon (du ‘commun’) » – Nicole Loraux, « Le lien de la division » in La cité divisée, Paris, Payot, 1997, p98.

 

Le post qui suit est un état des lieux très bref et critique de ce que l’observation du déroulement de débats publics, formels ou informels, révèle de tout à fait affligeant. J’écris donc ici en tant que citoyenne et féministe atterrée.

Outre la réduction de la démocratie à un bulletin de vote tranquillement déposé dans une urne à partir d’une offre électorale que notre ami Shumpeter assimile volontiers à un marché, il semble que l’on assiste plus que jamais au cratos de l’ataraxie la plus totale.

Chacune et chacun sait que les révolutionnaires ont dans un premier temps pris la volonté générale comme principe normatif, sans qu’il n’y ait de réel contenu ‘suffragiste’, comme le montre la Constitution de 1791. La représentation est franchement affirmée comme antidémocratique, contre le peuple inconstant, stupide et dont la ‘volonté générale’ ne peut directement émaner d’un vote. Les représentants « veulent pour la nation » et cette ‘volonté générale’ est garantie par l’impartialité de la loi à laquelle chaque citoyen-n-e doit se soumettre sans y avoir concouru donc. Parmi les fondateurs, élection, représentation et démocratie ne vont pas bien ensemble. Soit, la souveraineté du peuple est évidemment une construction juridique normative, comme nous l’avons indiqué, jusqu’à l’extension des droits politiques, droit de vote en particulier, universel (et unisexuel). Ce n’est qu’à ce moment-là que la souveraineté du peuple est associée à l’élection de représentants et le pouvoir acquiert une dimension démocratique.

Ceci est fort bien, la Suisse est également grande fan de Rousseau, sauf que … où est la concertation et la délibération dans tout cela ?  Nulle démocratie à l’horizon s’il n’y a pas délibération et association des citoyen-n-es aux décisions. Cela veut dire que le référendum n’est pas le summum de la démocratie. Loin de là. L’on a tout au plus achevé (petit jeu de mot, tué, liquidé, insulté) une République, bien que très partielle. En effet, Rousseau exclut toute discussion et délibération, lâchons le mot, confrontation entre citoyen-n-es pour construire une volonté dite générale. Concrètement aujourd’hui, alors qu’il distingue volonté générale et volonté de tous, si l’on se réfère à son système, c’est pourtant bien un vote d’agrégation qui émerge. La citation ci-dessus montre au contraire que chez les athéniens, il est parfaitement clair que le vote majoritaire conduit à une discrimination de principes qui ne va pas faire plaisir à tout le monde. Toujours est-il, le vote en question est le fait de débat, de délibération, d’argumentation, de confrontation, bref, tous les synonymes que vous voulez – permettant aux citoyens de juger et de trancher.

Pratiquement, si les lectrices se posent la question, j’ai grand intérêt pour la démocratie athénienne, mais également pour la Rome antique, qui fait que je me positionne pour un système hybride étant la République démocratique. Beaucoup de récits et de théories à ce sujet, je n’ai malheureusement pas le temps de les discuter et de préciser ma pensée. Tout cela pour dire néanmoins, que ce soit parmi les Anciens grecs ou romains, le conflit donne lieu à un ordre légal et politique au sein de la Cité. Le peuple-Un n’est pas un a priori, mais constamment se démultiplie en fonction d’institutions communes questionnées, et suivant une ré-institutionnalisation. La citoyenneté est donc plurielle mais cette pluralité est une condition de la fondation, de ce qui constitue l’unité de la cité.

Et donc, allez-vous me dire, quel rapport avec l’apathie symptomatique des sociétés contemporaines ?

Evidence.  Je ne reviendrai pas sur les effets de ces symptômes sur le pouvoir politique, ne l’entendez pas incarné dans la figure présidentielle ou que sais-je encore, mais en termes institutionnels, exposés dans la ‘La leçon de Plotin’.

Les masses ont peur. Je dis bien les masses. Ce tout informe prêt à tirer le meilleur parti d’une situation donnée sans examen de sens, ni de principes. Alors bien sûr, la rhétorique autocrate ‘c’est mon choix’, ‘mon identité’, sont récurrentes et ce que l’on observe, elle rythme des débats absolument infructueux. Puisqu’au final, il n’y en a pas. Que ce soit cette espèce de blague qu’est la « démocratie de proximité » où chacun regarde ce que les élus peuvent apporter à leur petit quartier indépendamment d’une échelle plus large de délibération, ces débats organisés au sein d’institutions universitaires où les étudiant-e-s ne font que répéter les légendes qu’on leur a apprises pendant des années sans avoir chercher des références supplémentaires et bien dressé-e-s à ne froisser personne, la petite bourgeoisie qui croit que les droits tombent du ciel, ces élites qui font dans le ‘tout ou rien’ anhistorique, comme si le changement était d’un claquement de doigt- il y a confusion des termes et des projets. 

L’on a d’une part, l’exigence consensuelle de base : si vous défendez une position, des principes, des choix de politiques publiques spécifiques et précis, vous êtes forcément dans l’idéologie … totalitaire. Pourquoi cela ? C’est une conception qui vaut précisément parce que l’interlocuteur/trice n’est pas en mesure de défendre sa propre position. Ne pas être d’accord n’est pas signe d’ignorance. Tout au plus de « mésentente » (J.Rancière), et la démocratie politique, citoyenne est absolument nécessaire parce que les sujets politiques constituent des tiers capables de juger indépendamment d’une affiliation à un parti, ou association. La démocratie n’est pas simplement partisane, elle est délibérative (NB: je ne l’entends aucunement à la manière de Rawls ou Habermas). Cette délibération, si elle venait à être institutionnalisée, encourage la responsabilité citoyenne. Il ne s’agit pas d’émettre des propositions et des avis à la  légère. Cela signifie-t-il que le débat doit se faire de manière aseptisée ? Certainement pas. Pourtant ce que l’on remarque, cette persistance présomptueuse et hautaine d’acteurs se positionnant en surplomb et prétendant à la neutralité.

L’agon, telle est la phobie des sujets contemporains. Cela accompagné d’une potentielle expertise profane des citoyens, les aristocrates sont achevés. Ainsi, chacun-e connait les dispositifs participatifs mis en place, que ce soit les jurys de citoyens au Canada (par exemple,  en Colombie-Britannique, l’on a donné à une assemblée de 160 citoyens le soin d’élaborer une réforme du mode de scrutin. Après un travail de six mois, le projet a été jugé compétent pour être soumis à référendum), la Commission Nationale du Débat Public en France (la portée n’est que consultative, mais l’on ne peut négliger l’avancée non seulement juridique, mais politico-administrative), et bien d’autres cas encore à l’échelle internationale.

Cela montre premièrement que, plutôt que de voir sans cesse une opposition presque ontologique entre les élu-e-s (du peuple) et les citoyen-n-es, il y a au contraire une interaction entre acteurs/trices, une complexité dans l’élaboration des décisions, garantes de leur qualité mais également de leur légitimité. Les élu-e-s rendent des comptes aux citoyen-n-es, et les citoyen-n-es sont responsables politiquement des propositions en cas de désaccord. De même, les mobilisations ne sont plus simplement le fait de groupes organisés, mais également de citoyen-n-es que certains qualifient d’ « ordinaires », capables de juger et de prendre position. Voilà ce qui définit une société politique, et non une société civile, privative, endormie, à la marge, qui fait du bruit mais n’émet aucune alternative sérieuse.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’exclure les initiatives proprement citoyennes : Universités populaires, Universités du citoyen, le community organizing, etc. sont autant de manières, mais non exclusives, de dynamiser la vie locale et celle de la cité.

Par ailleurs, cette confrontation permet de montrer en paraphrasant partiellement Jacques Rancière, « l’universalité des torts » dont une partie des citoyen-n-es fait l’objet. Il ne s’agit pas de réifier ces citoyen-n-es selon la doctrine de l’exclu-e, des damné-es de la Terre. La démocratie agonistique n’est pas l’expression, ni le déploiement des corps souffrants, mais au contraire, l’action, l’initiative, le commencement, le discours en acte, loin de la misologie misérabiliste et identitaire qui capte le droit. Encore une fois, l’aseptique n’est pas non plus la règle.

Après cela, les coincés de la synapse vous traiterons de douce rêveuse – ne se rendant même pas compte que leur propre utopie réaliste est absolument spéculative et insensée. Mais comprenez, que ce soit les masses pour lesquelles le débat public n’est qu’une extension de Secret Story, et qui regardent, se plaignent éventuellement, ou l’attitude esthétique des élites qui critiquent tout, trouvent tout intéressant, défendent tout et n’importe quoi, ou ceux qui prétendent à une Vérité du Peuple, nous sommes face (ou pas d’ailleurs) à des positions qui n’admettent pas la contingence propre au politique. La politique et le pouvoir explicite résultant, ne relèvent pas de la certitude, mais de l’expérience. La pensée évolue en fonction des conséquences souvent imprévisibles des décisions. C’est le propre de la démocratie et ce qui la rend impossible à circonscrire entièrement par une procédure. D’où la vigilance nécessaire, le recul et plus que tout, le souci du monde.

Enfin pour l’heure, il n’est que question de normes et de maximisation de délires divers et variés. Je jette la pierre, les masses sont presque prêtes pour la dictature. Pourvu qu’elle adopte un autre nom, cela passera très bien. Et comme je n’aime pas finir sur une note pessimiste, et légèrement exagérée puisqu’il reste des citoyen-n-es à la recherche du ‘trésor perdu’, terminons avec Cornelius Castoriadis : « Ce n’est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous » (Fait et à faire, 1997).

Virginia PELE, 23/10/14.

© Women’s liberation without borders 2014

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Protégé : Féminisme, politique et démocratie.

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