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Lettre ouverte: Christine Delphy ou le mythe de la bonne sauvage.

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Madame,

   Ce qui suit est bien une lettre ouverte qui ne pouvait s’annoncer sans un titre donnant d’emblée le point discuté.

   Je souhaiterais réagir au sujet de votre récente chronique dans le Guardian datant du 20 juillet 2015 intitulé : « French Feminists are failing Muslim women by supporting racist French Laws »*. Bien que vous n’en soyez guère à votre premier coup éclectique dirons- nous, permettez que ce dernier article ait constitué en ce qui me concerne, la goutte ayant fait déborder le vase.

   Ainsi avez-vous tenté d’élucider de manière très succinte le processus de communautarisation du féminisme entre la période des années 1970 à nos jours. Cette communautarisation aurait principalement conduit à une exclusion des femmes musulmanes et plus largement, à un rejet de l’islam en tant que tel. Vous ajoutez par ailleurs que, si le principe de laïcité n’est pas en soi « ostracisant », il a été instrumentalisé par – entre autres acteurs- les partis politiques et les lobbies.

La chronique se poursuit en précisant les raisons du voilement des femmes.

Les femmes « choisissant » de porter le hijab le feraient pour dénoncer l’hostilité à l’égard des musulmans. Le hijab, simple manifestation spirituelle, constituerait ainsi refuge permettant aux femmes de montrer leur solidarité avec les « membres du même groupe racial » (« same racial group »). Partant, ce port du voile intégral s’avère  être un acte de défiance envers l’Institution, ou selon les termes qui vous seraient plus fidèles, envers « l’ordre dominant » stigmatisant cette même communauté.

Autrement dit, le port du hijab procèderait d’une démarche auto-émancipatrice.

D’ailleurs, la conclusion précise : il revient aux femmes musulmanes, minorités opprimées, de déterminer elles-mêmes les modalités d’émancipation qui leur conviennent. Nous devinons à cet égard que ces modalités ne sauraient se rapporter à un « excès » par rapport à des identités pré-constituées, d’un côté comme de l’autre. Contre ce « racisme », il faut symétriquement affirmer une prétendue authenticité culturelle.

    J’aimerais ainsi réagir sur trois points. Brièvement, votre approche semble quelque peu détonner avec l’ensemble de vos précédents travaux. Si le « matérialisme » dont vous vous réclamez n’empiétait pas sur l’entreprise politique d’émancipation, vous semblez retomber en fonctionnalisme pur qui ne laisserait de place qu’à une réappropriation de normes dans un système clos strictement, et dont la seule issue serait la reconnaissance identitaire. Par suite, je souhaiterais également revenir sur le concept de laïcité ainsi que son rapport au féminisme. Et enfin, sur l’intolérable infantilisation des femmes musulmanes manifeste dans votre chronique. En effet, il semblerait que celles-ci ne sauraient être autre chose que des dévotes tribales, incapables d’un rapport réflexif à la religion islamique. Ou du moins, incapables de s’organiser sans un « retour aux sources ».

    Votre article débute évidemment en rappelant vos titres et votre expérience en tant que militante historique du Mouvement de Libération des Femmes. Auteure d’un ouvrage, entre autres, devenu un classique : L’Ennemi principal (1977), vous procédiez jadis à une analyse systémique et structurelle de l’oppression des femmes. Vous aviez mis en lumière la continuité, partant d’une démarche matérialiste, s’entendant « marxisante », entre l’exploitation domestique des femmes et la subordination politico- sociale résultante. Alors, pour se libérer de la tutelle masculine, les femmes devaient s’organiser entre elles pour construire un projet social dénué de toute interférence patriarcale. Ce patriarcat étant tentaculaire, si bien que – comme l’avaient d’ailleurs énoncé les féministes américaines- le « privé est politique ».

    Il ne me semble pas qu’en exploitation domestique, vous ayez, à quelque endroit, suggéré aux femmes au foyer de s’organiser entre elles et éventuellement, de faire des ateliers cuisine pour mieux servir leur mari ? Ou que l’Etat les paie, histoire de compenser les effets sociaux et psychologiques d’une telle domesticité ? Je ne crois pas non plus que vous ayez encouragé les femmes catholiques anti-avortement à s’organiser entre elles, cette fois en club de lecture biblique pour gentiment pérorer sur la sexualité de Marie Madeleine ? Et d’ailleurs, vous ne semblez pas non plus souscrire à la gestion des risques en matière de prostitution, où les femmes devraient elles-mêmes veiller à cacher un couteau quelque part dans les lieux règlementés de la prostitution pour prévenir une agression ? Pourtant, le réglementarisme permet bien aux femmes prostituées de gérer toutes seules comme des grandes les problèmes, moyennant un statut reconnu et services adaptés (ironie, précisons à toutes fins utiles).

En ces cas, vous êtes très claire. Le foyer n’est pas un paradis terrestre, l’avortement est un droit, la prostitution est une violence faite aux femmes. Mais les femmes devraient se voiler intégralement pour soutenir la tribu ? La pression des pères, des frères, des maris exercée sur les femmes pour qu’elles ne se comportent pas comme ces françaises « légères », ne serait que vue de l’esprit ? L’Ayatollah Khomeini en 1979 avait donc raison d’encourager le voilement des femmes pour affirmer l’identité iranienne contre l’Occident – après tout, les femmes n’auront à terme perdu que leurs droits.

Peut-être avez-vous eu vent de la nomination par le Parti Socialiste d’un secrétaire national ayant été condamné à six mois de prison avec sursis pour violence aggravée contre sa compagne ? Cela ne vous aura pas non plus échappé que le motif de l’agression – s’il convient d’appeler ceci un « motif »- eut été que la femme se comportait trop comme une « française » ?

Alors bien sûr, cela n’a pas constitué le fondement de la condamnation. Mais M.Yacine Chaouat, d’un zèle hors du commun, a bien déploré l’ « islamophobie » à l’origine des réactions sur les réseaux sociaux- lesquelles affirmaient la responsabilité politique du PS dans la garantie du principe d’égalité entre les sexes et ainsi, la non légitimité d’une telle nomination.  L' »islamophobie » est manifestement une incantation malhonnête; agiter la figure sacrée de l' »opprimée » pour susciter la compassion à l’égard de voyous, cela est probablement le comble de la démagogie.

Toutefois, les femmes musulmanes (et encore pire, les hérétiques de culture musulmane) devraient se taire et ne pas bénéficier des mêmes droits à l’intégrité que n’importe quelle autre citoyenne pour sauver l’honneur des « membres du même groupe racial » ? Vous faites bien trop d’honneur à l’extrême droite en l’érigeant de la sorte comme curseur politique.

J’anticipe la critique et cela me permet d’aborder un second point.

Vous affirmez précisément que les féministes françaises auraient fait preuve d’une condescendance envers les femmes musulmanes dont vous précisez l’origine maghrébine. Ainsi ne seraient-elles pas considérées comme de « vraies françaises » par les féministes « blanches », de même que le féminisme leur serait dénié.

    Premièrement, pourriez-vous m’indiquer à quel moment l’évolution de l’anatomie féminine a fait apparaître le voile comme organe des femmes africaines du nord ? Vous parlez des femmes musulmanes comme si elles étaient automatiquement des porte-voiles et que cela constituait leur nature spécifique. Madame, considérer la différence radicale d’autrui sans établir a priori un rapport hiérarchique s’appelle racialisme. Somme toute, pour être correctes, les femmes musulmanes ne sauraient être que de bonnes sauvages rentrant parfaitement dans vos critères d’inspiration vaguement tiers-mondistes.

Poursuivons, vous dites que le féminisme leur est confisqué. Si vous considérez le féminisme comme une identité, alors il n’y a pas de problème, chacune connaît aujourd’hui la chanson : « I am what I am ». En revanche, si vous avez un minimum un souci de cohérence politique, précisément calibré par un projet politique – le féminisme n’est pas un simple produit de consommation soumis aux aspirations de factions hétéroclites. Le féminisme, comme tout ce qui relève du domaine politique, est discriminant de principes. Aussi, de la même manière que votre conception de la laïcité est assez étrange, vous formulez en pointillés une conception de l’égalité qui n’est en rien « inclusive », mais bien proportionnelle : chacun son droit fonction de la place qu’il ou elle occupe dans la Cité.

Sans assumer cette posture proprement politique, vous n’admettez même pas que les tenantes du multiculturalisme se regroupent en associations –mais vous voudriez que chaque groupe féministe adhère massivement, dévotement à cette visée. Selon vous, les féministes républicaines, dont je rappelle tout de même que la pensée républicaine n’est pas réductible à la vie politique durant la IIIème République, devraient tout bonnement ignorer l’histoire et les implications du voilement des femmes par culpabilité coloniale ?

Pourtant, l’égalité consiste en une confrontation des propositions entre pairs, non pas en compassionalisme lâche. D’ailleurs, votre discours ne trompe personne. Celui-ci dessine clairement les contours d’une gestion multiculturaliste des affaires publiques. Un acquis, selon cette perspective, si fondamental que serait le droit à des horaires non mixtes en piscine pour les femmes musulmanes qui pourront s’y baigner en « burkini » ! L’Etat est moins vilain lorsque l’on est en mesure de capter le droit.

D’une démarche holiste, l’on passe donc à l’individualisme méthodologique : le « choix », la « perception », l’ « identité » semblent être des notions commodes … lorsque l’on parle des Autres? Comment pouvez-vous passer d’un Mouvement de Libération pluriel dans les discussions à l’œuvre, mais régulé par des principes fondateurs communs, à un éclectisme incohérent où chaque groupe sociologique de femmes devrait empiler les déterminations pour agir?

Mais pire encore, comment parvenez-vous à tolérer le sacrifice des femmes … pour des hommes sous prétexte qu’appartiendraient au « même groupe racial » ? Depuis quand la religion est une « race » en outre ?

L’auto-subordination militante serait ainsi le nouveau leitmotiv du féminisme contemporain ?

Car votre chronique manifeste une contradiction phénoménale : d’un côté vous dites que les femmes voilées ne sont pas de pauvres victimes soumises, et de l’autre vous avancez que les féministes non communautaristes devraient les laisser gentiment, tranquillement, sans les perturber, sans les brusquer s’organiser entre elles puisque seraient, selon une rhétorique libérale huilée, des minorités opprimées. Elles ne seraient donc pas aptes à répondre à la critique?

    Dans une autre mesure, pensez-vous sérieusement qu’il soit si inadmissible de se dévoiler pendant quelques heures dans les administrations publiques et à l’école ?

En l’occurrence, vous affirmez que les femmes voilées subissent des discriminations sexistes et racistes. Vous ne faites aucune mention des attributs de la première, mais vous la subordonnez volontiers à la seconde. Ainsi, que le voile indique l’impureté des femmes non point autorisées à circuler dans l’espace public en sujets de droits autonomes serait moins subordonnant que des instances publiques permettant de mettre à l’écart les traditions héritées ? Le stigmate d’impureté ségrégationniste par essence … devrait s’imposer comme tel dans ce qui constitue le socle de principes et de valeurs communs ?

En conséquence, l’école, lieu par excellence de l’apprentissage et exercice critique de la pensée vers l’autonomie, devrait se faire l’écho de coutumes patriarcales familiales ? Vous pensez sincèrement que des parents qui voilent leur fille si jeune vont accepter sans broncher qu’un jour celle-ci rentre à la maison et leur disent : « Maman, Papa, je suis athée» ?

L’école est une instance publique qui est la seule à pouvoir faire autorité contre les pressions familiales. La fille n’est alors plus livrée à elle-même pour confronter la dévotion de ses parents ; et elle dispose d’un espace pour expérimenter sans une espèce de gymnastique intellectuelle abstraite, l’égalité et la citoyenneté. Soit ce qui relève de la solidarité et de l’intérêt public. Non pas de la concurrence entre intérêts divergents et l’indifférence relativiste.

Il est commode d’instrumentaliser les filles pour en faire une monnaie d’échange ou de chantage ; et d’empêcher le corps enseignant d’expliquer le principe de laïcité et les raisons en conséquence, de l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école. Cela paraît ainsi une décision unilatérale arbitraire alimentant dûment la défiance et le repli identitaire.

      Vous dites que la laïcité a fait l’objet d’une « réinterprétation radicale ». Retour de la fameuse ritournelle consistant à dire que le principe ne serait applicable qu’aux agents administratifs ; et que les individus ne seraient tenus à rien du tout. J’avoue que je suis perdue. Est-ce à dire que même les petites filles auraient une liberté de conscience telle, qu’elles porteraient le voile elles aussi par solidarité avec les « membres du même groupe racial » ?

Mais plus encore, le port du voile n’est pas interdit en France, les femmes ont les mêmes droits que toutes – seulement, comme mentionné plus haut, vous considérez le voile comme une greffe justifiant des accommodements. Une fois de plus, c’est un certain modèle de société que vous défendez. Ce n’est pas l’anti-racisme qui est au cœur de votre texte, mais précisément, une reconnaissance racialiste à l’origine d’un ordonnancement juridique tout à fait spécifique. Subjectivisme en plein, l’inclination de certaines devrait justifier des dérogations au droit commun – la loi du silence imposée au reste des citoyennes et des citoyens : dites amen ou taisez-vous. En annexant le débat politique à une question de modes de vie, celui-ci se trouve circonscrit à une synthèse individuelle de termes qui ne trouveraient que localement leur application (ainsi vont les sonates en mineur : « c’est mon choix », « j’ai mes raisons ») sans égard pour l’ordre commun.

Or telle n’est pas la vocation de la laïcité. Je rappelle tout de même qu’elle n’est pas un produit spontané de l’Occident. De même que contrairement à une approche identitaire, elle ne consacre pas une marginalité égotique – la laïcité articule l’autoconstitution du sujet, non pas dans un rapport narcissique, mais toujours en confrontation à l’altérité ou l’extériorité de l’espace public. Cet espace public a une vocation universelle (il tend à la généralité), il requiert autolimitation et justesse. La liberté politique ne consiste donc pas à râler la concrétisation inauthentique d’une prétendue identité tribale, mais à être capable de relever ce qui affère au domaine public et privé. Agresser une femme voilée n’est pas plus tolérable que de prétendre que le voile est une espèce de résistance antiraciste. Ce sont les deux faces d’une même pièce.

      Dès lors, votre tendance à vous exprimer au nom des femmes musulmanes reste sidérante. Les femmes musulmanes ne sont pas un bloc identitaire (oui, jeu de mots). Etrangement, personne n’a eu écho de votre soutien à l’occasion de la manifestation du 10 juillet 2015 organisée par le Collectif des Femmes sans voile d’Aubervilliers ; mais on ne compte plus le nombre de pétitions que vous avez signées avec des prédicateurs tels Tariq Ramadan.

Sans compter que les femmes de culture musulmane athées sont absolument absentes de votre discours. Cela montre le clivage proprement politique de cette affaire. Les citoyennes de confession musulmane, les citoyennes de culture musulmane athées – bref, les citoyennes ayant à cœur l’émancipation véritable, le souci du Bien Public et des libertés publiques sont ignorées, voire reléguées à des anomalies, ou de viles traîtresses colonisées par l’Occident. C’est malin.

Comme votre proche idéologique Emmanuel Todd, vous tentez d’objectiver sous de faux prétextes sociologistes -l’islam est la religion des pauvres opprimés- ce qui relève d’un militantisme identitaire mettant en concurrence les bonnes et les mauvaises sauvages. Alors, il est bien aisé de réduire la vie politique à un affrontement entre l’extrême droite et les gentils gauchistes aux côtés de la veuve et l’orphelin ; lorsque la complexité du problème est complètement évincée. L’organisation « entre elles » des femmes sans voile d’Aubervilliers ne semble en l’occurrence, pas rentrer dans vos critères d’auto-émancipation effective et subversive. Seraient-elles racistes ?

     Enfin, vous terminez votre chronique en suggérant qu’il serait grand temps de mettre un terme au désaccord autour du voile qui divise inutilement le « mouvement » féministe. En effet, il est toujours facile d’esquiver le conflit en déplaçant la problématique de l’intégrisme et du patriarcalisme, à un simple port du voile coutumier. Comme vous le signifiez, nous manquons effectivement de temps. Quand des caricaturistes sont assassinés parce que se moquent de l’intégrisme, et que des féministes ne trouvent rien de mieux à faire que de proférer l’incantation névrotique « phobique », sans considération pour les femmes d’ici et d’ailleurs qui luttent contre les coutumes abrahamiques faisant des femmes des propriétés tribales, c’est que le problème devient en effet très pressant.

Si, comme vous le prétendez abusivement, les lois françaises sont racistes de ne pas considérer les femmes d’origine maghrébine comme des mineures ne pouvant se passer du stigmate d’impureté, je ne sais que penser de votre projet ouvertement racialiste.

-Virginia PELE, citoyenne féministe, politiste atterrée

*Lien vers l’article par C.Delphy :  http://www.donotlink.com/g1o0
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Le féminisme : une lutte séculaire et politique sans concession pour l’émancipation des femmes.

Par défaut
Nous observons aujourd’hui l’enthousiasme général à l’égard de ‘féminismes’ « exotiques », « décolonisés » non pas parce qu’ils sont en rupture avec la phallocratie, mais au contraire, parce qu’ils défendent l’ordre dominant sous prétexte d' »exception culturelle » et de rupture avec l’Occident. Comme l’a dit Catharine Mackinnon, il s’agit en fait « d’une défense multiculturelle de la domination masculine », qui a l’intérêt tout particulier de diviser les femmes, et de les faire « adhérer  aux ficitons des hommes », selon les mots d’Ana Pak ; rendant ainsi la lutte féministe inutile, si ce n’est lorsqu’il s’agit l’instrumentaliser.
 
 
Je vous laisse découvrir l’interview d’Ana Pak, féministe, exilée politique iranienne et membre du collectif lesbiennes-feministes-ba-ham (CLFBH) qui nous livre son point de vue sur ce phénomène relativiste faisant courir un grand danger aux femmes du monde entier.

WLWB: Vous êtes une exilée politique iranienne, une féministe radicale, pensez-vous que votre expérience iranienne a eu une répercussion sur votre vision du féminisme ?

En effet. Lorsque la révolution iranienne éclata en 1979, je sentais déjà dans mon très jeune cœur le cri des millions de personnes qui souhaitaient trouver la liberté.

Mais cette révolution a été instrumentalisée par des islamistes (qui constituaient une infime minorité). Comme ce que nous voyons aujourd’hui en Égypte, en Tunisie, au Libye et dans d’autres pays sous les lois islamiques. Ils ont en premier attaqué les femmes,  Khomeiny leur a ainsi demandé de se voiler.

J’étais très jeune à l’époque mais à ce moment -là, mon corps d’enfant de sexe féminin ressentait profondément l’effroi de ces milliers de femmes iraniennes qui protestaient contre le voile, et il s’alarmait à l’unisson de leur indignation.

Je ressentais cette révolte des femmes, même si je ne pouvais pas encore tout comprendre.

Il faut savoir que Khomeiny a tout d’abord été contraint de revenir sur certaines de ses positions au regard des colères, des révoltes et des manifestations quotidiennes des femmes !

Il déclara d’ailleurs que « Non, l’Etat islamique n’obligerait pas les femmes à se voiler, [il] leur en laisser[ait] le choix.»

Mais quelques jours après cette déclaration de capitulation de Khomeiny, j’entendis, médusée, au journal télévisé, Banisadr, le premier président du régime islamiste, déclarer que « si l’islam voilait les femmes, c’était parce que la science avait prouvé que des ondes capables d’exciter les hommes se cachaient dans les cheveux des femmes. Et qu’afin de s’assurer qu’hommes et femmes puissent vivre en paix dans la société et sans excitation, l’islam exigeait que des femmes qu’elles soient voilées.» !!!

Ces paroles m’ont laissée bouche bée. Tous les moyens étaient bons pour imposer le voile aux femmes.  Quand le régime n’arrivait pas à le faire au nom de la religion, il essayait de l’imposer en utilisant cette fois des arguments soi-disant scientifiques.

Et en fin de compte, ce fût bien par des violences et par des humiliations inouïes, permanentes et constantes, que le régime islamiste réussit à contraindre les Iraniennes au voile.

Au début, par des coups, des brutalités, des insultes et des menaces, par les licenciements en masse des femmes dans les entreprises et dans les fonctions d’Etat, la retraite imposée. Puis par le viol, des violences physiques répétées, des contraventions, des arrestations et des emprisonnements. Le voile était de la même manière imposée aux femmes qui restaient embauchées, ou réembauchées.

Le voilement du corps des femmes dévoile en lui-même la violence du patriarcat sur notre corps. Comme pour la prostitution, la violence lui est inhérente. Cette violence, psychologique et corporelle, est dans la sexualisation des femmes.

Donc oui, cette expérience d’un régime facho-islamiste m’a donné une certaine grille de lecture du monde, qui forge mon féminisme et qui me procure, comme à beaucoup d’autres femmes, les antennes nécessaires pour détecter les stratégies d’intimidation des islamistes et pour cerner l’aberration qui consisterait à devoir tout accepter au nom de la tolérance culturelle.

D’autre part, je pense que nous n’avons pas besoin de subir une mutilation sexuelle féminine pour lutter contre. De nombreuses femmes luttent contre les extrémismes religieux et en particulier l’islamisme, sans l’avoir subi personnellement.

Au nom de la tolérance et du « relativisme culturel », au nom de la « lutte contre l’islamophobie», on nous impose même ici dans des sociétés plutôt démocratiques et plutôt libres, la peur des extrémistes religieux et l’interdiction de critiquer les religions, surtout l’islam, et nous condamne au silence au nom de blasphème.

Les islamistes et leurs alliés veulent nous faire taire en nous désignant comme «   islamophobes».

Mais en fait, j’ai peur de l’islamisme comme j’ai peur de tous les fascismes, et je ne vois pas pourquoi je devrais le cacher.

A vrai dire, plusieurs raisons m’ont conduite à cette intransigeance à l’égard de l’islamisme. La première par mon expérience iranienne, et l’influence du gourou Khomeiny à cause duquel les iraniennes refusant le voile étaient targuées « d’islamophobie ». Et c’est ce que l’on retrouve dans les pays démocratiques, au sein desquels on ne peut critiquer librement l’islamisme.

Être radicale, c’est pour moi être radicalement contre toutes les formes du patriarcat qui invente tant d’institutions (religion, mariage,…) pour piéger et opprimer les femmes.  C’est être radicalement opposée à toutes les religions, et l’islam aussi.

 Les religions ont la particularité d’être fondées sur la misogynie, avec comme principale obsession le monopole du contrôle sur le corps des femmes.

Alors, si être féministe radicale, cela veut dire vouloir changer le monde, vouloir nous libérer de toutes les institutions patriarcales (religion, culture, mariage, Etat…), effectivement je suis une féministe radicale. Et je me demande même comment il serait possible d’être féministe, sans être en conséquence, radicale.

WLWB: Vous avez mentionné dans cette interview que « tant que les femmes et féministes adhérent à n’importe quelle fiction inventée par des mâles : race, religion, nation, culture, couleur politique… nous ne pouvons pas nous libérer ». Pourquoi cela ?

Effectivement, en tant que femme, adhérer aux inventions des hommes, à leurs religions, à leurs cultures, à leurs concepts, revient à ne pas comprendre, nier ou oublier notre appartenance à la classe des femmes. Et donc à ne pas entamer une lutte nécessaire contre ces oppressions, ou pire se détourner de notre lutte commune. L’adhésion consciente ou inconsciente des femmes aux inventions des hommes nous coûte très cher.

Ce qui différencie l’oppression des femmes d’autres oppressions, c’est qu’elles sont non seulement  liées par la force, mais aussi par la ruse, par la culture ou les religions, affectivement, économiquement et corporellement aux individus de la classe des oppresseurs.

Les femmes sont d’ailleurs les seules opprimées qui majoritairement subissent leurs oppresseurs constamment, jusque dans leur lit.

En effet, les hommes esclaves et prolétaires ont au moins la chance de ne pas avoir l’obligation de supporter corporellement et sexuellement ceux qui les exploitent et les dominent.

C’est pourquoi l’oppression des femmes -la plus ancienne des oppressions-, peut bien changer de visage, de forme ou de nom, elle continuera à enchainer les femmes, si ces dernières n’adoptent pas les mesures requises pour se libérer.

Pour ne donner qu’un exemple bien connu dans l’histoire de la lutte des femmes : le droit de vote. Pendant que les femmes suffragistes luttaient pour obtenir le droit de vote, certaines femmes s’opposaient, en répétant le discours des hommes qui disaient que les  femmes seraient incapables de voter !

Comme je l’ai déjà soutenu dans un autre écrit, il est parfois difficile et il peut être douloureux pour les femmes de prendre conscience qu’elles appartiennent à une classe opprimée et méprisée incessamment.

Cela dit, nous les femmes, devons apprendre à nous débarrasser des réflexes misogynes que nous avons intériorisés. Car nous sommes tellement imprégnées par l’apartheid sexiste, que ce soit dans la famille, dans toutes les cultures et pays que,  nous faisons usage de cette misogynie contre nous-même et les autres femmes en défendant les arguments des dominants ! Peut-être est-ce parce que certaines se sentent découragées, et prennent des chemins apparemment moins périlleux.

Beaucoup de femmes préfèrent alors s’accrocher à ce qui nous divise et nous sépare, au lieu de mettre en œuvre des moyens de lutte et de créer nos  propres concepts pour un monde différent.

WLWB: Pourtant, de nombreux courants féministes : féminisme libéral, postmoderniste, « black feminism », transnational, etc… revendiquent la différence des femmes de couleur, pour lesquelles le féminisme radical serait une invention des femmes blanches, occidentales et des classes sociales aisées. Comment expliquez-vous ce refus de se sentir « unies dans la classe des femmes » ?

Ah, nous voici au cœur du problème ! Qui est justement de diviser les femmes pour pouvoir mieux les opprimer !

Et même encore aujourd’hui, certains qui se disent de gauche, rejettent les constatations et les revendications féministes, en prétendant qu’elles seraient l’émanation de pensées «bourgeoises»…

Or, que vous soyez bourgeoise ou pas, si vous êtes une femme, il est certain que nulle part, vous ne marcherez seule et sereinement dans les rues à une certaine heure !

Et que vous soyez bourgeoise ou non, en Iran, vous serez toutes condamnées à vous voiler, c’est à dire à arborer le drapeau de votre sexualisation et votre infériorité !

Autant le dire, la première fois que j’ai entendu les médias parler contre les « valeurs occidentales », contre les « féministes occidentales » et contre les femmes «occidentalisées », c’était en Iran, en 1979 au moment où les islamistes réprimaient les manifestations des femmes contre le voile.

A l’époque, ils ont voulu faire taire les femmes en les appelant d’abord des « prostituées ». Lorsque le nombre des manifestantes a dépassé quelques milliers, ils les ont qualifiées de « royalistes », puis « d’occidentalisées », puis de « pro-occidentales » et enfin «d’islamophobes» !

Il faut savoir que pendant les années noires en Iran, soit de 1983 à 1989, les instances internationales en charge de vérifier les violations des droits humains, sous la pression de milliers d’exilé-es qui pouvaient témoigner, voulaient visiter les prisons iraniennes où étaient torturé-es et exécuté-es des milliers de femmes et d’hommes, prisonnières/ers politiques…

Mais en riposte, à cette époque, le régime créa un « droit de l’homme islamique », afin de fournir à qui veut l’illusion de l’existence de « raisons culturelles et religieuse » pouvant s’opposer aux contrôles internationaux et pouvant justifier les massacres et la barbarie du régime de Téhéran !

Ceci en opposition totale aux droits humains fondamentaux et universels, prétendument originaires des pays occidentaux, si l’on en croit le régime iranien !

Alors s’il existe bien des droits de l’homme islamiste revendiqués et un peu spéciaux -c’est le cas de le dire-, pourquoi ne pas pousser plus loin dans ce raisonnement cher à Téhéran et ne pas créer un concept de féminisme islamique, n’est-ce pas ?

En effet, tel ne fût pas le choc que je ressentis, d’entendre ici et en 2009, les mots étranges de « féministe blanche », à l’occasion de l’organisation d’une journée d’étude à l’université de Paris VIII portant sur les lesbiennes exilées et immigrées.

Là, dans les réunions préparatoires, j’attendais que l’on dénonce enfin la haine des communautés en exil envers les lesbiennes et leur misogynie. Mais ce ne fût pas le cas. Au contraire, je fus confrontée à des allégations aussi extraordinaires que celles de la théorie de ces « féministes blanches occidentales » qui ne comprendraient pas les « femmes racisées » !!!

Pourtant, il y a bien eu des luttes historiques et mondiales pour la libération des femmes, menées par des féministes solidaires du monde entier ; une lutte qui a quand même porté ses fruits dans quelques domaines.

Pourquoi alors devrait-on rejeter des féministes sous prétexte qu’elles soient «  blanches » et revendiquer ce concept de « féminisme islamique » pour soi-disant affirmer notre différence ?

Être une « féministe islamique », ne serait-ce pas plutôt répéter et prendre à son compte les inventions et les doctrines des islamistes, telles celles en provenance de Téhéran et des Frères Musulmans ?!

Ma réponse à votre question est que l’oppression et la domination des hommes sur les femmes sont universelles ! Par conséquent, nos luttes doivent aussi l’être.

D’autant plus qu’aujourd’hui, c’est en grande partie grâce aussi aux femmes vivant dans des sociétés sous les lois musulmanes (où qu’elles soient dans le monde), que notre lutte féministe avance encore.

Ces femmes dénoncent en effet de la façon la plus virulente qui soit et la plus « radicale » les violences subie au nom de la religion, et elles ne revendiquent pourtant que des droits universels !

Malala, la jeune pakistanaise de 14 ans, qui a été attaqué mortellement par les islamistes en est un exemple.

Elles appellent régulièrement leurs sœurs des pays plus démocratiques à les soutenir dans leur lutte contre l’islamisme, elles rejettent cette fiction de « féministes blanches-occidentales différentes ».

Car elles savent bien que leurs luttes sont semblables à celles que les féministes occidentales ont faites, notamment la lutte contre l’oppression de la religion catholique.

WLWB: J’ai aussi remarqué que le féminisme faisait l’objet d’une appropriation telle, qu’il devenait l’étendard de revendications ni plus ni moins antiféministes et  antifemmes. L’émergence du féminisme dit islamique en est peut-être l’illustration. Qu’en pensez-vous ?  

 Le féminisme ne peut en aucun cas être islamique. De même que les régimes en Iran et Afghanistan prétendent être des « républiques islamiques », ne peuvent pas être des républiques.

Dans la république les peuples votent et ont des droits. Or dans l’islamisme, c’est Dieu qui choisit les hommes censés gouverner la société!

Le féminisme est un mouvement, une lutte pour l’émancipation des femmes.  N’oublions pas que l’« Islam », lui, veut dire « soumission », et qu’il implique la soumission des hommes à leur dieu et dans tous les cas la soumission des femmes aux hommes.

Comme je vous l’ai dit plus haut, le « relativisme culturel », le « relativisme des droits », la «différence des droits », ont été inventés par des islamistes et surtout par le régime islamiste de Téhéran afin de lutter contre l’émancipation des femmes et pouvoir ainsi saborder les droits humains.

Ceux qui en occident nous font taire, ou qui font dangereusement dévier la lutte des femmes, ont la même idéologie et jouent le même jeu que les islamistes.

Regardez en occident, les peuples ont lutté contre des diktats intégristes de leurs religions. Pourquoi alors, certains ici, au sein même des démocraties occidentales, pensent-ils que les individu-es né-es dans des sociétés sous lois musulmanes ne peuvent pas avoir les mêmes droits qu’eux-mêmes se sont arrogés et pour lesquels ils se sont battus, à savoir la dignité et la liberté de ne pas subir l’oppression d’une religion ?

Aujourd’hui, au nom de la « tolérance » et au nom du « respect de la religion d’autrui », certaines personnes nous poussent vers un autre un relativisme qui vise à empêcher toute critique de la religion et de l’islam plus particulièrement.  

Ces critiques de l’islam sont condamnées ici comme blasphème et insulte ! Clairement, il y a bien des intérêts derrière cette stratégie d’aliénation.

Certes, les islamistes ne veulent surtout pas que l’on touche à l’islam, c’est bien connu, ni qu’on le « rénove », ni qu’on lui pose des limites ; vous comprenez, ces hommes doivent pouvoir continuer tranquillement à mutiler sexuellement les femmes, les brûler, les voiler, les violer et les lapider !

Pour mettre à mal tout ceci, nous devons lutter pour la liberté de critiquer toutes les religions, islam compris.

Quelle sorte de monde veulent construire les  défenseurs du « relativisme culturel » ? Comment peuvent-ils légitimer de tels actes barbares au sein des sociétés dites démocratiques ? Le voile, les excisions, la lapidation pour adultère devraient passer à la trappe sous prétexte d’  «  exception culturelle » ?

Il ne faut en aucun cas négliger et prendre à la légère ce qui se passe au sein des pays occidentaux enclins au relativisme, car après la défense du port du voile pour les femmes, on risque d’avoir tout le reste ! Comme ce qui s’est passé en Iran. C’est cela que les islamistes cherchent à obtenir.

C’est pourquoi il ne faut pas céder aux intimidations. C’est pourquoi seulement par la lutte féministe, la pensée féministe, un féminisme constamment en mouvement, inlassablement interrogatif de tout ce que la société androcentrique et misogyne propose que nous pouvons nous libérer.

C’est en défendant l’universalité des droits des femmes, d’où qu’elles viennent que nous nous libèreront! Quelle que soit la couleur de leur peau ! Quel que soit la croyance de leur père et leur frère! Quelle que soit leur provenance culturelle et géographique.

L’universalité des droits des femmes !

© Women’s liberation without borders 2012

 

 

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Excellent. Lisez les 3 séries, fondamentales !

Radfem Hub

Guest post by Féministe radicale francophone 

Part III: Structuring our resistance

Part I is here, Part II is here.

This is the final part of the series on sisterhood in application. After looking at the consequences of trauma induced by male violence on our groups and how masculinist abuse operates in women-only feminist spaces, in this part I will look at group structure and how certain kinds of structures may favour effective political work and healthy relations in feminist activism. By group structure, I mean not only the structure of relations between the women within a group, but also the way actions are constructed: the kind of priorities established, the way in which objectives are pursued, goals articulated, the strategies or means chosen for their implementation.

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Ignorer et défendre le mâle : le piège de l’intersectionalité.

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     « La couleur des sentiments » : une solidarité entre femmes qui ne fait pas l’unanimité.

Le film « La couleur des sentiments » est l’un des rares mettant en scène la solidarité entre femmes contre la suprématie masculine. Une femme, Eugenia, blanche et riche- qui pourtant n’échappe pas aux carcans phallocrates : elle doit subir les foudres de son entourage car elle ne veut pas se marier, et désire se consacrer à sa passion qu’est le journalisme- décide, face au racisme que subissent les femmes noires, de leur permettre de s’exprimer en racontant leur vécu en tant que domestiques pour des familles blanches.

Pour une fois, ce sont le vécu des femmes noires qui est raconté, et non celui des hommes noirs, en l’occurrence. Ce qui rend le propos de la photo présentée inopérant : ce n’est pas les blancs qui aident les noirs à mettre fin au racisme. Ce sont des femmes, blanches et noires qui font preuve de solidarité pour rendre compte de la situation des femmes noires et mettre ainsi le système phallocrate en difficulté.

Eugenia ne parle jamais à la place d’Aibileen, une des domestiques, ou de Minny et de toutes les autres femmes. Chacune des femmes noires domestiquées par les phallocrates racistes prend conscience que ce qu’elles subissent est intolérable, qu’elles doivent lutter comme elles le peuvent contre le système qui les opprime.  Et ce n’est pas facile avec la répression raciste.

Eugenia n’utilise pas les privilèges que lui a accordés la phallocratie pour opprimer les femmes, comme le font ses amies. Conformément à l’éthique féministe (même si ce film n’est pas forcément féministe), elle met à profit sa situation pour aider les autres femmes. Comme l’a suggéré Sheila Jeffreys dans Man’s dominion, il est du devoir des féministes qui bénéficient d’une situation plus favorable que d’autres femmes- même si aucune femme n’est un être humain dans le monde- d’être solidaires, de lutter avec elles contre la suprématie masculine qui ne connait aucune frontière. Le patriarcat divise les femmes au sein de ses institutions, mais quoi qu’il en soit, aucune femme ne peut être complice de la phallocratie sans embrasser sa propre subordination.

L’intersectionalité est un piège, car elle suppose les femmes comme auteures et bénéficiaires de privilèges de classe et de « race ». Or les premiers instigateurs sont les hommes comme agents de l’oppression patriarcale. Ceux-ci sont ignorés, peu présents dans la réflexion, si ce n’est pour témoigner d’une solidarité sans faille des femmes à leur condition de racisés et d’exploités. Et pour cause, «  les catégories « race » et classe contiennent aussi les hommes, et chaque théorie qui inclue les hommes a tendance à être dominées par leurs intérêts » (Denise Thompson)[1]. Car il faut bien se le mettre en tête : les hommes noirs ne sont jamais opprimés en tant qu’hommes. En examinant les textes de certains auteurs ‘antiracistes’ hommes, comme ceux de Franz Fanon, vous observerez que les femmes blanches sont présentées comme des tentatrices voulant être violées par les hommes noires, et comme instigatrices premières du racisme, tandis que celui-ci veut être frère avec « l’homme blanc ».  Quant aux femmes noires, ce sont les premières exclues par les hommes noirs du mouvement antiraciste, parce qu’elles ne sont pas des hommes. Cet aspect est occulté, et on préfère dénoncer le mouvement féministe comme propriété privée réservée aux femmes blanches. Quelle meilleure manière de passer sous silence les violences phallocrates subies par les femmes de couleur sous couvert d’antiracisme ? Comme le suggère Diane Bell : «  en considérant la violence comme un problème lié au racisme (i.e, ce sont les Blancs qui oppriment les Noires), les femmes sont muselées. … Il est utile de se poser la question que les féministes se sont posées lorsqu’il s’agissait d’examiner minutieusement la violence cachée au sein du foyer : Pour quels intérêts ce silence est-il maintenu ? Sous quelles conditions les femmes ont-elles la possibilité de mettre leur sécurité et celle de leur enfant au-dessus de ceux des hommes qui les battent et les violent ? … le besoin d’étudier cela sous l’angle de la construction des catégories raciales ont entravé les découvertes qui pourraient rendre les femmes autonomes. » [2].

Bien sûr, tout ceci ne veut pas dire que la lutte contre le racisme ne fait pas partie intégrante du féminisme. Au contraire, on ne peut analyser et lutter contre le racisme sans exposer et combattre les aspects phallocrates de celui-ci.

L’approche postmoderniste ne le permet pas. On empile des systèmes d’oppression comme s’ils n’avaient aucun rapport les uns avec les autres : sexe, « race », classe, ce qui ne permet aucune analyse féministe. Si les femmes ne sont pas les victimes d’un système d’oppression commun : la domination masculine, on ne peut rien faire contre celle-ci. Or le féminisme (radical) établit des liens logiques entre ces manifestations de la suprématie masculine.

En reconnaissant l’existence de la suprématie masculine opprimant toutes les femmes, on peut ensuite se concentrer sur ses diverses manifest    ations et lutter contre elles. Ceci évitera la déculpabilisation des hommes de couleur à  qui l’on prête toujours de bonnes raisons pour opprimer les femmes : racisme, pauvreté, frustration sexuelle, etc… Entendons-nous bien, les hommes sont solidaires entre eux, tout ceci n’est pas seulement le lot des hommes Noirs.

Afin de montrer l’imposture qu’est l’approche postmoderniste du féminisme, avec l’intersectionalité, on abordera dans un premier temps un grand malentendu concernant le féminisme : l’objet du féminisme est la suprématie masculine, et non les femmes, une erreur qui aboutit à se focaliser sur les différences entre femmes, plutôt qu’aux différentes manifestations de la domination masculine ; puis l’aspect individualiste de l’approche intersectionnelle à travers la « standpoint theory » , conduisant ainsi à ‘ignorer le mâle’ et enfin la défense de la suprématie masculine en ‘déculpabilisant le mâle’ sous couvert d’antiracisme ou d’anticapitalisme.

                                                           ***

L’intersectionalité place les relations de hiérarchie directement entre les femmes. C’est la femme blanche qui opprime la femme noire, la riche qui opprime la pauvre, corroborant ainsi les mythes phallocrates : les femmes sont les premières instigatrices de toute forme d’oppression. Ceci est en partie lié à une mauvaise définition du féminisme. Celui-ci repose sur l’identification de la suprématie masculine et la lutte contre ses valeurs et significations.

Si le féminisme est centré sur les femmes, c’est parce qu’il a pour objectif d’examiner le processus de subordination des femmes aux hommes. Dire que l’objet du féminisme est les femmes, revient à dire que les valeurs phallocrates devraient être acceptées comme féministes, dès lors qu’ils seront professés par des femmes. Ceci occulte les agents de l’oppression patriarcale et les bénéficiaires de celle-ci : les hommes.

C’est également nier le fait que les femmes n’ont pas le pouvoir d’imposer des instances phallocrates : ce ne sont pas les femmes qui ont initié les entreprises coloniales et l’exploitation capitaliste, ce ne sont pas les femmes qui utilisent le viol comme arme de guerre contre d’autres femmes. Bien sûr, certaines d’entre elles peuvent se faire complices de ces instances, elles n’en sont pas moins subordonnées, et n’en sont pas les instigatrices.

Ces politiques de dégradation de l’autre est issue d’une tradition patriarcale reposant en premier lieu sur l’asservissement des femmes alors « féminisées ». Le culte de la masculinité est à l’origine de ces politiques de domination : « La domination demande la déshumanisation de celles/ceux dont les droits humains ne peuvent se mettre en travers des intérêts des dominants, tout comme la masculinité exige la déshumanisation des femmes. » (Denise Thompson)[3].

Ignorer cet aspect  assure la perpétuation des valeurs patriarcales, puisque jamais elles ne sont abordées et attaquées en tant que telles. Et le féminisme cesse d’exister : les femmes sont atomisées, elles n’ont rien en commun, et en plus ce sont certaines d’entre elles -blanches et riches- qui subordonneraient les femmes, mais aussi les hommes ! Il n’existe aucun projet féministe cohérent, sinon une multitude d’oppressions dont sont victimes les femmes, symétriquement aux hommes. Et comme le suggère Denise Thompson : «  Ignorer la suprématie masculine revient à décontenancer la politique féministe de sa signification première. ».

Notez, on entend rarement parler d’intersection des oppressions de «classe » et de « sexe » pour l’antiracisme, ou de «  race » et de « sexe » pour l’anticapitalisme, si ce n’est que très superficiellement, parfois, pour les intégrer à une analyse phallocrate. Précisément, ce sont toutes deux des idéologies qui présentent peu d’intérêts pour les femmes à long terme, car elles n’abordent en aucun cas l’antagonisme de classe entre les sexes (davantage liés par des conditions matérielles que naturelles), et ne remettent pas du tout en cause les fondements masculinistes à l’origine du racisme et du capitalisme. Ainsi, même les pensées dites progressistes s’intéressent au sort des hommes plus qu’à celui des femmes, et veulent assurer le statut d’êtres humains aux hommes, ce qui est légitime puisque détenteurs du phallus : «  Puisque les hommes ont un sens plus prononcé de leur statut d’être humain, ils ont tendance à percevoir plus clairement leur exclusion des droits humains que les femmes. » (Denise Thompson)[4] . D’où les reproches au féminisme et cette injonction d’intersectionalité : comment les féministes (radicales) peuvent-elles oser remettre en question l’humanité définit par les hommes aux dépens des femmes, et les fondements patriarcaux de toute idéologie faisant la promotion de l’émancipation des tous les hommes ?

Seuls les hommes sont des sujets politiques, pas les femmes qui sont à leur image. Comme le dit Somer Brodribb dans Nothing Ma(t)ters : a feminist critique of postmodernism : «  Seule la connaissance du corps des hommes et de la pensée des hommes est essentiel, les femmes sont inessentielles, les femmes sont essentialistes.[5] Et contredire cela, remettre en question la culture masculine est tellement inculte. »[6].

Selon ce principe, les féminismes « antiracistes », « socialistes » et « postmodernistes » (tous de fiers recyclage des idéologies patriarcales) tendent à éludés les aspects masculinistes du racisme, et du classisme, en déplaçant la responsabilité des hommes, sur les femmes. Il n’y a donc pas de classe des femmes. Or comme le dit Denise Thompson : «  Le féminisme ne peut se permettre de donner la priorité au racisme et au classisme, en ignorant la suprématie masculine”.  Un exemple que nous entendons souvent : « les suffragettes étaient racistes, elles ont même dit que les hommes noirs avaient eu le droit de vote avant les femmes ! ». Je ne sais si les suffragettes auraient donné cette explication, mais ce que ce phénomène prouve, car c’est une réalité, est que les hommes sont la référence en terme d’humanité. Ils définissent ce qu’est l’humanité. En effet, ils sont humains car ce sont des hommes, mais sont moins que des êtres humains car ne font pas parti de la classe dominante déterminée par la « race » ou la classe. Les hommes ont plus à perdre que les femmes, mais les femmes en aucun cas. Qu’elles luttent ou non contre le racisme et le capitalisme,  elles n’auront pas le statut d’être humain et conserveront le statut de subordonnées. C’est ce qui explique l’échec successif des révolutions en termes de féminisme, complètement absent, secondaire. Il n’est pas surprenant qu’une fois que les femmes ont aidé les hommes à se libérer d’une oppression raciste, totalitaire, capitaliste, ils demeurent leur Maître. Les intérêts des femmes ne sont pas ceux des hommes, et tant que la suprématie masculine n’est pas remise en cause, le statut quo, même dans un système favorable aux hommes : socialiste, démocratique etc…. est maintenu pour les femmes. Carole Pateman l’explique très bien dans le Contrat Sexuel, le patriarcat moderne repose sur le droit des hommes à opprimer les femmes, ceci constitue l’attribut de la ‘fraternité’.

De  plus, les partisan-n-e-s de l’intersectionalité qui étudient l’oppression raciste, sexiste et classiste simultanément au nom du féminisme- ce qui est impossible sans examination de la structure principale à l’origine de ces phénomènes- évoque rarement, contrairement au féminisme radical, l’aspect sexué du racisme et du capitalisme. Les a-t-on jamais entendus analyser l’exploitation sexuelle et la violence patriarcale que subissent les femmes colonisées par les blancs ? Une corvée dont n’ont pas à faire les frais les hommes colonisés. Au contraire, en Australie, les femmes aborigènes ont été dépossédées de leur terre, de leur savoir, étant réduites à des esclaves sexuelles, à la reproduction, alors qu’elles assuraient souvent la survie de leur peuple par cette connaissance de la terre. Les hommes blancs ont ensuite conféré ces caractéristiques aux hommes aborigènes : fins connaisseurs de la terre, soutien de famille.

De même, les hommes ne vont pas arrêter de violer et battre les femmes parce qu’ils sont racisés ou exploités. On le voit bien dans le film d’ailleurs, Minny est battue par son mari dans une Amérique sous la ségrégation raciste. On a reproché à Alice Walker d’avoir écrit un livre raciste avec La couleur pourpre, car là également, Celie se marie avec un homme noir dont elle est l’esclave, qui la bat et la viole régulièrement. Elle a été violée par son père et donné naissance à deux enfants issus de ce viol. Mettre cela sur le compte du racisme ou de la pauvreté revient à culpabiliser les femmes victimes de ces violences phallocrates. En quoi être victime de racisme et de précarité confère aux hommes le droit de battre les femmes ? Les femmes sont muselées, réduites au silence, comme le dit Denise Thompson : «  Il est n’est pas peu commun dans le débat féministe concernant le racisme, d’entendre que lutter contre le racisme signifie défendre les hommes de la « race » subordonnée, plutôt que les femmes noires, du Tiers-Monde ou autochtones dont les intérêts sont une fois de plus éludés en faveur des hommes ».

Par conséquent, ignorer le fait que les hommes sont la norme permettant d’atteindre le statut d’être humain, ne permet pas d’entrevoir la structure patriarcale du racisme et du capitalisme, une structure qui demeure en conséquence au sein de l’antiracisme et de l’anticapitalisme.

Par ailleurs, on assiste à un retournement de situation intéressant : le féminisme, c’est pour les blanches. Comme si le féminisme était une propriété privée réservées à un certain type d’individues (comme si elles en étaient) : les femmes blanches et riches. Or le féminisme concerne toutes les femmes, dès lors qu’on lutte contre l’oppression patriarcale.

Cette « privatisation » du féminisme est liée à l’approche individualiste du postmodernisme à l’égard du féminisme, mais aussi au manque de définition du féminisme, comme je l’ai expliqué.

En effet, la « standpoint theory » est de rigueur. C’est-à-dire que notre vision des choses est différente, selon notre position au sein de la société. Il y a plusieurs inconvénients. D’une part, ce n’est pas parce que l’on se situe d’une certaine manière dans la société que nous avons la grille de lecture pour identifier le processus social dans lequel nous nous inscrivons : l’expérience n’est pas preuve d’authenticité et ne pourvoit pas à elle seule la théorie nécessaire pour analyser une situation. D’autre part, l’approche est clairement individualiste : tout est subjectif. Imaginez une femme qui parle en tant que femme, noire, ouvrière , puis une autre en tant que femme, riche, blanche, puis encore une autre en tant que noire, riche, et femme et ceci à l’infini. Quel système politique peut-on bâtir à partir d’ici ? Le féminisme n’a plus de raison d’être, aucune cohérence n’est mise en évidence. Les caractéristiques individuelles plus que les mécanismes de la domination patriarcale sont mises en perspective : «  Les trois catégories ‘genre, race et classe’ ne permettent pas de rendre compte de la domination car ces catégories sont trop distinctes et séparées, et se focalisent sur les catégories d’opprimées plus que sur les structures sociales qui oppriment. »[7]  (Denise Thompson). En outre, que le féminisme soit raciste et bourgeois, ne peut simplement pas être du féminisme. Une humanité définit aux dépens d’une personne relève d’une logique patriarcale, et même si l’on veut nous faire croire le contraire, le féminisme patriarcal n’a pas de sens.

On entendra dans bon nombre d’ouvrages féministes radicaux parler de « feminist standpoint », remarquons ici la différence : les structures oppressives sont d’emblée identifiées, je le rappelle : ce sont les structures politiques qui déterminent notre manière d’être sociale. Et selon ce point de vue féministe : «  les intérêts des dominants sont toujours des intérêts issus de la suprématie masculine, dans le sens où ils impliquent les privilèges et le prestige de certains hommes au détriment des femmes en premier lieu, mais aussi d’autres hommes (…). » (Denise Thompson)[8]. Identifier les méfaits du racisme et du capitalisme sous un angle féministe, c’est-à-dire comme idéologies émanant de la suprématie masculine permettra de lutter de manière plus rigoureuse contre ces-dernières, ie en ne faisant pas prévaloir les intérêts des hommes sur les femmes, mais en envisageant une humanité véritable pour les sexes, faisant ainsi disparaître les catégories sexuées.

Aussi, il est inopérant de parler d’exclusion des femmes de couleur par le mouvement féministe qui serait un mouvement de bourgeoises et de blanches. En effet, les groupes socialistes et antiracistes ne sont pas connus pour faire valoir les intérêts des femmes de couleur. Le fait est que l’exclusion originelle des femmes de couleur est liée à la suprématie masculine : elles ne sont pas exclues car « Noires », mais parce qu’elles sont femmes. Elles n’ont d’intérêts pour les hommes uniquement si elles se joignent à leur lutte anticoloniale, anticapitaliste etc…, selon leurs modalités. Par ailleurs, mettre fin aux violences phallocrates, avoir la possibilité de choisir ou non d’avoir des enfants, la liberté d’agir autrement que par les contraintes imposées par la phallocratie, vivre décemment , ne sont pas uniquement dans l’intérêt des femmes blanches et riches. Mettre fin à la domination masculine est dans l’intérêt de toutes les femmes, d’autant que celle-ci se manifeste de façon subtile, diverse, sournoise et brutale.

Ignorer la domination masculine, aboutit à défendre la suprématie masculine. Les femmes sont responsables de toutes les misères des autres femmes, mais nous devons avoir de la compassion pour les hommes opprimés (et les hommes blancs, premiers responsables, sont les premiers absents de l’analyse).

Bell Hooks ne parle pas de domination masculine mais d’ « oppression sexiste »[9]. La différence est importante : la domination masculine implique l’étude d’un processus politique qui bénéficie à un certain groupe social, et la seconde idée fait référence à n’importe quelle oppression vécue par les femmes. Notons la contradiction ici : en faisant cela, Hooks ne distingue plus les formes d’oppressions, mais en même temps, puisque celle-ci veut perpétuer ces distinctions, elle parle de « white bourgeois women » qui seraient elles-mêmes instigatrices de l’oppression envers d’autres femmes. Nous sommes dans une impasse une fois de plus, en situant les hiérarchies au sein de la classe des femmes, plutôt que le processus conduisant à ces hiérarchies, non-initiées par les femmes. C’est une appellation et un raisonnement qui ne peut être utilisées ni pour un projet féministe, puisque les différentes oppressions se jouent entre les femmes, ni ne peut désigner ces formes d’oppressions car elles ne sont pas nommées.

Celle-ci affirme que la domination masculine n’est pas le problème principal des femmes de couleur et pauvres. Or la structure même du racisme et du capitalisme est phallocrate, mais pire encore, Hooks reconnaît certaines manifestations patriarcales comme étant une simple « caricature du chauvinisme mâle », mais qui en aucun cas assure aux hommes noirs un statut social privilégié, surtout par rapport aux femmes blanches[10]. Nous voilà donc face à une légitimation de la domination masculine, que devraient dire les femmes qui sont plus que les hommes affectées par la précarité ? Elles devraient les battre ? Non, simplement ignorer la domination masculine.

Il est plus que nécessaire d’examiner la complicité des hommes noirs et exploités avec les valeurs de la suprématie masculine, qui ne va en aucun cas en faveur des femmes de couleur.

Michele Wallace fournit un exemple éloquent dans All the women are white, All the Blacks are men, But some of us are Brave: Black women’s studies, lorsqu’elle avait treize ans, elle s’est promenée les cheveux au vent, ils n’étaient pas tressés. Des hommes noirs l’ont interpellé en sifflant croyant qu’elle était une prostituée. Certes ces hommes sont opprimés car ils ne font pas partis de la classe qui les juge inférieur, il n’en demeure pas moins qu’ils embrassent les valeurs de la suprématie masculine, et on voit bien dans cet exemple la sexualisation, au sens phallocrate, du racisme : on a une objectification spécifique des femmes noires, car elles sont noires (et femmes).

Ainsi, lutter contre le racisme et le capitalisme n’implique pas oblitérer la domination masculine. Au contraire, grâce au féminisme, on peut mettre en évidence la structure patriarcale de ces manifestions de la suprématie masculine. Par ailleurs, s’il est vrai que des femmes ont exploité des femmes moins aisées, comme on le voit dans « La couleur des sentiments », c’est dans l’intérêt de leur mari. Dans le film, Hilly, raciste, n’en demeure pas moins une femme subordonnée sous le joug de son mari, son maître. Elle s’occupe de sa maison dans le but d’assurer son confort. En encensant son mari et les institutions phallocrates, Hilly ne fait que renforcer sa propre subordination. Comme le souligne très justement Denise Thompson : «  Que les relations de classe et la domination raciale soient maintenus au détriment de certains hommes, n’en fait pas pour autant des intérêts moins patriarcaux. Que ces intérêts soient aussi défendus par des femmes, n’en fait pas pour autant des intérêts en faveur des femmes au sens féministe, puisqu’ils sont fondés sur la subordination des femmes. »[11].

Abordons à présent la question de l’universalisme. Sous couvert de « false-universalism », les postmodernistes dénoncent l’entreprise féministe (radicale) qui suppose la subordination des femmes aux hommes, peu importe leur origine géographique ou sociale. L’universalisme a déjà été critiqué par le féminisme radical, puisqu’il a été fondé sur la subordination des femmes, néanmoins, il ne s’agit en aucun cas de prendre la défense de la suprématie masculine sous prétexte d’exotisme !

La lutte pour les droits humains des femmes et la dignité des femmes est centrale au féminisme, et tant que l’on prend en compte les conditions matérielles des femmes pour arriver à cette condition qui doit être universelle, on ne peut parler d’idéologie bourgeoise ou de « false-universalism ». Même Marx et Engels ont fait remarquer que les classes révolutionnaires parlent au nom de l’Homme universel (et pas des femmes, bien sûr).

Notez ainsi la méthode postmoderniste : il est interdit de parler des femmes comme subordonnées, mais la catégorie « femme » devient utile uniquement lorsqu’il s’agit d’évoquer les différences entre elles, masquant ainsi leur point commun : la domination masculine qui se manifeste de diverses façons, car qu’on le veuille ou non, la phallocratie est sans frontière, le féminisme doit  aussi l’être.

Ce n’est pas en mettant les femmes les unes contre les autres que la solidarité féministe verra le jour. Par définition, la solidarité féministe doit avoir lieu en prenant en compte les structures oppressives communes à toutes les femmes, pour mieux les combattre quel que soit leur manifestation. S’il existe des femmes blanches, et les rejeter parce que blanches et potentiellement complices du système patriarcal ne relève pas de la politique, le conflit ne pourra jamais être résolu, sauf preuve du contraire, on ne peut changer sa couleur de peau. Comme je l’ai expliqué, les femmes n’ont pas le pouvoir d’instaurer des structures phallocrates, elles n’en sont pas les initiatrices. A quoi bon se dire « féministe transnationale » si c’est pour jeter la pierre à la femme blanche, plutôt qu’à la suprématie masculine ?

Illustrons notre cas avec Chandra Mohanty qui affirme ceci : « There is no universal patriarchal framework … unless one points an international male conspiracy or a monolithic, ahistorical power hierarchy » . Premièrement, les femmes sont définies comme “blanches”, “noires”, “riches”, etc… c’est à dire qu’il y a une négation totale de la subordination originelle des femmes, parce qu’elles sont femmes. Ensuite, aucun lien n’est établit entre ces manifestations et la domination masculine. Précisément, en lisant les textes de Mohanty, vous remarquerez que son problème est de considérer les femmes en tant que classe antagoniste aux hommes, or le problème se situe entre les femmes, selon elle, les femmes sont différentes entre elles, pas par rapports aux hommes dont elles sont les camarades de lutte. Aussi, les violences patriarcales sont minimisées : «  It is true that the potential of male violence against women circumbscribes and elucidates their social position to a certain extent” , critiquant ainsi l’absurdité des feminists occidentales, divisant la société entre ceux qui ont le pouvoir-les hommes- et celles qui ne l’ont pas-les femmes. Cette phrase de Mohanty ridiculise et caricature la pensée féministe radicale, mais en plus, elle considère les violences phallocrates comme révélatrices de la position sociale des femmes… dans une certaine mesure ! Et non comme une arme politique contre les femmes.

Ce qui dérange également est le soi-disant aspect victimaire du féminisme radical, pourtant, les femmes de couleur et pauvres souffrent-elles moins de la violence masculine ? Ne sont-elles pas les victimes de la division sexuelle du ‘travail’ ? Sans analyse féministe pure, si j’ose dire, tout cela passe à la trappe, et les intérêts des hommes prévalent.

Et comme le dit Denise Thompson, si les luttes antiracistes et anticapitalistes devraient être le cœur des luttes « féministes, tout en ignorant la suprématie masculine, c’est bien parce que «  Le racisme et l’exploitation capitaliste sont plus facilement détectée que l’oppression des femmes, car ils impliquent la déshumanisation des hommes ».[12]

Passez la domination masculine sous silence, trouver des excuses à ceux qui perpétuent ces violences paralysent le féminisme. En outre, être solidaires des féministes non-occidentales, n’implique pas un laisser-faire complice de la suprématie masculine, sous prétexte que ce sont des femmes opprimées par telles ou telles structures phallocrates, même pas identifiées comme telles, qui en ont décidé ainsi. Le féminisme est une lutte sans concession contre la domination masculine, son objectif premier est de redéfinir une humanité pour toutes et tous, de mettre ainsi fin à toutes les structures oppressives.

                                                   ***

Enfin, si l’intersectionalité se targue d’aborder et de lutter contre tous les systèmes d’oppression, elle ne fait que perpétuer la tradition patriarcale en évacuant les rapports de force entre les sexes.                                                    

Pourtant, le féminisme peut apporter un éclairage nouveau et plus complexe à ces formes d’oppression, en les analysant comme émanant de la suprématie masculine. Il y a un déni flagrant toutefois, de cette domination masculine, et du statut de subordonnées des femmes, y compris des femmes de couleur, parce que femmes, qui conduit à faire prévaloir les résultantes de la suprématie masculine comme cause première de l’oppression, évacuant ainsi les premiers agents de l’oppression patriarcale.

Réduire le féminisme à une propriété privée des femmes blanches est également inopérant, et là ce trouve le véritable racisme. Seules les blanches auraient droit à la liberté ? Et n’est-ce pas un préjugé raciste d’associer la femme blanche à la futilité, à la légèreté, à l’avidité ? Ceci est un portrait phallocrate. Et il est efficace, puisqu’il divise les femmes. Le féminisme s’adresse à toutes les femmes voulant lutter pour leur liberté et contre la domination masculine. 

Terminons avec Alice Walker : « When [Our Mother] thought of women moving, she automatically thought of women all over the world. She recognized that to contemplate the women’s movement in isolation from the rest of the world would be-given the racism, sexism, elitism and ignorance of so many American feminists-extremely defeating to solidarity among women (…). Our Mother had travelled and had every reason to understand that women’s freedom was an idea whose time had come and that it was an idea sweeping the world”.

© Women’s liberation without borders 2012

Pour aller plus loin :

« Points against postmodernism » -Catharine Mackinnon, http://www.cflr.org/points.pdf

« From practice to theory or what is a white woman anyway ? »- Catharine Mackinnon , http://www.feminist-reprise.org/docs/from%20practice%20to%20theory.htm.

« Feminism and racism » -Denise Thompson ,http://users.spin.net.au/~deniset/brefpap/gracism/dwsconfdeak.pdf .

Lire Black Macho and the Myth of the Superwoman, Michele Wallace.

Lire Daughters of the dreaming, Diane Bell.

Lire Radically speaking , edited by Diane Bell and Renate Klein.

Why women cannot escape their Caste. , Cherryblossomlife.

Et je vous conseille de voir et/ou de lire La couleur pourpre d’Alice Walker.


[1] « The categories of ‘race’ and ‘class’ also contain men, and any category which includes men tends to be dominated by the interests of men. », In Radical Feminism Today, p92.

[2] “ by framing violence as a racial problem (i.e., it is Whites oppressing Blacks), women are rendered mute. … It is helpful ti ask the question feminists asked when scrutinizing the violence hidden in the home: In whose interests is silence maintained? Under what conditions may women be able ti out their safety and that of their children above the needs of the men who beat and rape them? … The need to work from within the race construct has contrained findings that might empower women.”, in ‘Intraracial rape revisited : on forging a feminist future beyond factions and frightening politics’, Women’s Studies International Forum, p385-412.

[3]“Domination requires the dehumanization of those whose human rights cannot be allowed to stand in the way of the vested interests of the powerful, just as masculinity requires the dehumanization of women’’, In Radical feminism Today, p136.

[4]« Because men are more secure in their humain status, they tend to have a clearer apprehension of their exclusion from human rights than women do »,Idem, p 92.

[5] Je reviendrai sur cette citation importante. Brièvement, c’est une critique courante  faite au féminisme radical qu’est l’essentialisme, sous prétexte que l’on parle de subordination des femmes aux hommes, lorsque l’utilisation de concepts phallocrates n’est jamais remise en question. Ces concepts sont les référents, et le féminisme doit faire avec. On confère aux hommes le statut de référents, un caractère intrinsèque, sans pour autant que cela soit examiné comme essentialiste. En conséquence, le féminisme se trouve limité dans sa pensée et actions.

[6] « Only knowledge of the male body and male thought is essential, the female is unessential, the female is essentialist.And to contradict this, to speak against masculine culture, is so uncultured. », p xviii.

[7] « The three categories of ‘gender, race and class’ fail as an account of domination because the categories remain both distinct and separated, and focus on categories of the oppressed rather than on the social structures which oppress », in Radical feminism today, p94.

[8] « …powerful vested interests are always male supremacist interests, in the sense that they involve the privilege and prestige of some men at the expense, firstly of women, but also of other men (…) »,p7, icihttp://unsworks.unsw.edu.au/fapi/datastream/unsworks:7275/SOURCE01

[9]In Feminist theory ; from Margin to Center.

[10] Notez, Hooks refuse de considérer les hommes comme agents de l’oppression patriarcale sous prétexte que ceci soit une approche individualiste. Or selon l’analyse féministe radicale, les hommes n’existent qu’en tant que groupe politique, l’approche est loin d’être individualiste. D’ailleurs, si nommer ainsi les agents de l’oppression est individualiste, en quoi tenir les femmes blanches comme responsables de l’ « oppression sexiste » l’est-il moins ?

[11] “That class relations and racial domination are maintained at the expense of some men, makes them no less male interests. That these interests are also defended by women does not make them women’s interests in any feminist sense, since they are based on women’s subordination”, in Radical feminism today, p129.

[12] « Racism and class exploitation are more readily perceivable than the oppression of women, because they involve the dehumanization of men », in Radical feminism today, p 92.