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Sacré choix : les robinsonnades du féminisme contemporain.

Par défaut

« En écartant toute forme d’objectivité, les théoriciens font à présent de la théorie, bien comprise comme l’élucidation d’un état donné, une entreprise purement esthétique où les limites séparant le politique du culturel disparaissent » – Gregogy Smulewicz-Zucker & Michael J.Thompson . [1]

       Le vieux Marx nous avait déjà appris des monades libérales, qu’il nommait lui-même avec ironie : « robinsonnades »[2] . Ainsi, l’individu, fort de ses droits naturels et inaliénables, peut tranquillement vaquer à ses occupations et veiller à sa propre conservation. L’homme-individu est isolé, et ne saurait s’associer avec ses pairs – si ce n’est pour rappeler l’Etat à ses devoirs garantissant une jouissance matérielle et immédiate.

La liberté circonscrite en nécessité forme ainsi le socle des constitutions modernes. Mais il serait bien hasardeux de prétendre que le libéralisme que nous qualifierons d’ « apolitique », reste conforme, tant dans sa conceptualisation que dans le soubassement de l’action publique contemporaine, aux prémices vantés par les Pères fondateurs. Précisément, la « postmodernité » ne constitue pas seulement une étape chronologique, ni un contenu simplement esthétique, mais un ensemble de postulats structurant le fonctionnement des Institutions et par là-même, la dynamique entre acteurs et actrices de la société politique.

Dès lors, il s’agit dans le présent article d’en examiner succinctement les enjeux au regard d’une tendance (prétendue) féministe faisant du « choix » et du « consentement » les fondements de revendications présentées comme « progressistes ».

Quand le privé devient politique

       Il convient dans un premier temps de préciser les termes de la citation d’ouverture. Si des critères extrinsèques au domaine politique font à présent office d’injonctions égotiques impérieuses auprès des pouvoirs publics, mais également des citoyens et citoyennes au sens aristotélicien du terme – il s’agit moins d’un entrelacement entre « politique » et « culture », que d’une confusion entre le social et le politique. Car au sens le plus classique de la notion, il n’est de culture qu’une production de l’esprit- et plus particulièrement, de Culture Publique permettant le concours de chacune et chacun à l’élaboration réfléchie du socle et du matrimoine communs. La « contre-culture » américaine que l’on observe dans les années 1960 par exemple, relève davantage d’un rapport de défiance à l’ « Establishment », et d’arrangements marginaux censés favoriser l’exploration du « moi » profond, de modes de vie débridés et infantiles propres à faire râler les vilains parents trop « square ».

Cela est pourtant dans ce contexte que le féminisme émerge, une nouvelle fois, après cent cinquante ans de lutte. Il ne s’agit guère de revenir sur les revendications et les logiques qui les ont animées – néanmoins, quelques slogans, en France, ont mené à des récupérations contemporaines qui posent, en tout euphémisme, problème. Les trois principaux : « Mon corps m’appartient », « Le privé est politique », ou encore l’expression : « la liberté de disposer de son corps », constituent aujourd’hui le mantra des groupes dits « pro-sexes » ou « intersectionnels ».

Qu’est-ce à dire ? Premièrement, il n’est plus question, à l’instar de Karl Marx, de « robinsonnades » en toute quiétude et gentiment misanthropes ; mais plutôt d’un morcellement infra-politique à partir duquel la politique et même la « justice sociale », ne s’apprécient qu’en tant que l’autorité publique facilite la coexistence d’intérêts divergents. En toute indifférence, l’action féministe contemporaine ne consiste plus aujourd’hui à relever les enjeux d’actes en dissonance au regard des principes fondamentaux notamment, mais à militer en faveur d’un accompagnement d’un état donné en fonction du ressenti, de l’appréhension, du sentiment, des névroses diverses et variées, que peuvent expérimenter les femmes et les hommes.

Or, cela ne va pas sans une caution intellectuelle bien installée dans les chaires universitaires. Un des « cas d’école » les plus assassins en relativisme pragmatique sous couvert compassionnel, est en fait un discours prononcé par Judith Butler en 2012, à l’occasion de la remise de prix Adorno, intitulé : « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? »[3] . La philosophe, d’une très grande générosité, déplore le sort néolibéral s’acharnant sur les « minorités » et les précaires. Elle s’interroge ainsi sur la capacité de mener une « vie bonne » dans un monde « mauvais »[4] .

Néanmoins, elle refuse, comme beaucoup de penseurs postmodernes non point friands de nihilisme propre au XIXème siècle, le repli individualiste, exclusif, et propose au contraire de penser une société qui permettrait la coexistence de « vies plurielles ». Chacune et chacun doit toutefois être capable de réfléchir et faire sens de son propre mode de vie. Mais ce sens ne relève pas d’une logique « top-down ». Car les individus sont toujours fragiles face à l’institution. Une bonne institution, est une institution au chevet du corps souffrant. Pourtant, la société contemporaine, selon l’auteure, est régie par une « biopolitique » hiérarchisant les modes de vie. Nous y voilà.

       L’Etat Big-Mother [5] prend soin de ses petits, citoyens-victimes, pommés dans la jungle de la responsabilité civique et, car il faut bien entretenir la flamme de la « radicalité », toujours en pleine fantasmagorie du pouvoir [6] au cas où l’on oserait leur dire : « non ». Ce « paternage intensif », si on laissait de côté les élucubrations psychanalytiques, montre toute la portée d’une privatisation du domaine politique.

L’on ne compte plus les conséquences d’une telle démarche. La plus récente, les recommandations d’Amnesty International rendues publiques le 11 août 2015, en vue d’une libéralisation du servage sexuel. « Mon corps m’appartient », il est donc un objet d’échange. Les Etats n’ont rien à dire, car les femmes prostituées ne sont pas de pauvres ingénues qu’il faudrait secourir. Par contre, l’Etat doit accéder à toute requête matérielle en l’occurrence, favorisant le libre exercice de l’activité prostitutionnelle. Une logique comptable et gestionnaire, mais sous-tendant une « vie bonne » si l’on en croit l’appréciation butlérienne.

Les dernières conclusions d’Emmanuel Todd dans son ouvrage Qui est Charlie ? (2015) obéissent à la même logique. Les musulmans sont une classe opprimée et stigmatisée. Les caricaturistes de Charlie Hebdo ont commis une infamie en osant rire de l’intégrisme islamiste. Les manifestations du 11 janvier 2015 étaient en réalité, une réaction purement bourgeoise – en attesterait la composition sociologique des manifestants. Dès lors, le principe fondamental de laïcité est une forme de domination. Prétendre que le voile est une négation de l’égalité constitutionnelle entre les femmes et les hommes, ainsi qu’un non -respect de la laïcité relève d’une « phobie » anti-islam. Les filles ont bien le droit de s’habiller comme elles le souhaitent en Etat libéral.

       Il faut ainsi reconnaître ce subtil mélange complémentaire entre un égotisme décomplexé – car finalement, nulle considération de principe et rationnelle n’est requise pour justifier la « problématicité » de ce qui fait office de revendication – et un élan humanitaire concrétisé par une intervention institutionnelle censée remédier à toutes contraintes freinant une maximisation utilitaire. Bien qu’il soit sur toutes les lèvres, sans jamais être défini- tels sont les attributs du néo-libéralisme.

A plus forte raison, la notion de « néolibéralisme à visage humain » n’est pas simplement un prétexte économiciste, mais elle est le ressort privilégié d’une tendance féministe postmoderne.

Féminisme-caprice et éthique post mortem

Dans la lignée de ce qu’affirmait le philosophe Günther Anders déplorant la prégnance du « fantôme de la consommation » sur le monde commun :

« Parce que au-dessus de nos têtes, à nous qui opérons ce libre choix, avant même notre libre choix, on a tranché » [7]

L’incantation du « libre choix » et d’une éthique prétendument compensatoire constitue si ce n’est un leurre, une légitimation indéniable de toute licence coutumière patriarcale- quoiqu’évidemment, non point jugée comme telle.

En effet, le « bon » de la vie postmoderne, repose en fait sur la bienveillance supposée de chacune et de chacun, sans examen à l’égard du fondement d’un acte. Autrement dit, le summum de la liberté célébrée en monade égotique, porte exclusivement sur le « moyen », et non la fin. Le moyen justifie la fin, et non l’inverse. Dès lors, l’on parlera de « GPA éthique », d’ « acheteurs (prostitutionnels) éthiques », de « proxénétisme éthique », d’ « accommodements raisonnables ».

Le « faire sens » butlérien, en somme, est fondé sur le maintien de privilèges dont l’effet (entendu comme essentiellement psychologique) se trouverait atténué puisque le bénéficiaire d’une « prestation » reconnaîtrait les mérites de la subordonnée. Réciproquement, la fin n’est que la somme des désirs de chacun. La société ne projette aucune unité, aucune visée. Loin de l’isonomia au cœur du projet démocratique, et garantissant la non- négociabilité des droits des femmes (ainsi que la non patrimonialisation de leur corps, jadis, une évidence), la justice féodale prend un nouveau souffle par caprices corporatistes, mais dont la manifestation édulcorée suffirait à attester d’une dimension « éthique ».

Aussi, si je veux un enfant et que la biologie ne le permet pas, l’adoption n’est pas envisageable. Une femme doit mettre à disposition son corps et suspendre ses droits pendant neuf mois pour porter les gamètes étrangers. C’est ainsi que le 1er septembre 2015, aux Etats-Unis, Sherri Dickson, 51 ans, propose à sa fille et son gendre de porter « leur » enfant. La grand-mère est aussi la mère de son petit-fils ; qu’à cela ne tienne, seuls les sentiments font la filiation.

Plus encore, l’argent serait une médiation suffisante pour justifier un « choix » ou un « consentement ». Peu importe l’option considérée, toutes se valent. Conformément à la tradition libérale, il y aurait manquement ou « injustice » uniquement lorsque la violence intervient. Grâce à cela, il est en effet très aisé d’endiguer la traite que ce soit des « mères porteuses » ou des femmes prostituées, puisque du moment qu’elles ne sont pas au seuil de la mort, elles auront choisi ou consenti à leur sort d’une manière ou d’une autre.

Cette éthique post mortem, qui n’est en réalité qu’un simulacre, consacre la démission du politique, et par suite, de l’action féministe politique. La bonne volonté de seigneurs phalliques devrait, selon cette perspective « libéralo-gauchiste », se substituer aux principes fondamentaux rendant tangible une citoyenneté pleine et entière des femmes. En d’autres termes, la « liberté de choix » n’est que liberté d’indifférence futile et esthétique, dès lors qu’elle n’est pas précédée d’une liberté politique dûment exercée. Plutôt que de laisser le sort patriarcaliste « trancher au-dessus de nos têtes », le pouvoir politique authentique des femmes réside dans la contribution engagée et tranchée des principes au fondement de l’ordre commun.

        « Au nom de quoi ? » pourraient rétorquer les tenantes et tenants d’un féminisme-caprice lâche, et qui pourtant n’ont aucun mal à justifier le maintien « éthique » d’une aristocratie phallique – simplement au nom de l’égalité et de la dignité, de sorte qu’il soit impossible de « faire le mal sans l’ombre du Bien », en paraphrasant Machiavel ; après tout, on a toujours le choix ? Et l’assumer, ce n’est pas de jouer l’innocent, même la larme à l’œil.

[1] In « The Treason of Intellectual Radicalism and the Collapse of Leftist politics », §17, consultable à l’adresse : http://logosjournal.com/2015/thompson-zucker/, 2015. La traduction est personnelle.

[2] Karl MARX, Introduction à la critique de l’économie politique, L’Altiplano, Flash-Back, 2008 (1859), 104p.

[3] Le discours a été publié chez Payot en 2014, mais il est consultable en ligne également.

[4] Les Anciens définissaient la Cité comme cadre propice à la « vie bonne », une vie qui ne se contente pas de jouissance immédiate, mais exigeant recul critique, courage, vertu et dépassement de soi. Judith Butler, « mine de rien », prend l’exact contrepied. Si elle prétend refuser tout abandon normatif, il ne faudrait tout de même pas que le politique institue le social. Plutôt l’inverse, dans une logique de « reconnaissance ». L’Etat doit faire proche au corps souffrant.

[5] L’expression est inspirée de l’ouvrage par Michel Schneider, Big Mother : Psychopathologie de la vie politique, Odile Jacob, 2002, 256p. Toutefois, nous parlerons en ce qui nous concerne, car ces relents psychanalystes ne nous sient guère, de paternage intensif.

[6]Voir Jean-Pierre LE GOFF, « La fantasmagorie du pouvoir » in La démocratie post-totalitaire, La Découverte, 2002, p131-140.

[7]In L’obsolescence de l’homme : sur l’âme à l’époque de la révolution industrielle, Paris, Ivrea, 2002, p13.

-Virginia Pele, féministe et politiste attérrée.

NB :  Ceci est une version allégée de « La leçon de Plotin » :  http://susaufeminicides.blogspot.fr/2014/09/la-lecon-de-plotin.html

© Women’s liberation without borders 2015

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Il est essentiel lors de toute utilisation de cette production ou partie de cette production de préciser la source : le lien et l’auteure de l’article, ponctuation adéquate encadrant la citation -entre guillements- et dans son contexte, sans distorsion ni manipulation ( article L122-5, du code de la propriété intellectuelle) . La permission formulée et explicite de l’auteure est également exigée.De la même manière, concepts,termes et approches empruntés à l’auteure du blog doivent être mentionnés comme tels- références adéquates: guillemets, liens, extraits de texte, auteure- avec accord de l’auteure. En vertu du code de la propriété intellectuelle stipulant à l’article L121-1,‘ L’auteur jouit du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son oeuvre. Ce droit est attaché à sa personne. Il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible.’

 

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La main sur le cœur, Amnesty International passe du ‘bienveillant proxénétisme’ au secours des femmes en Inde.

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« La pitié conditionne, au titre de disposition subjective, l’entrée dans la communauté politique. Mais si la pitié dispose à la communauté, elle ne vient pas en lieu et place des institutions. » – Myriam Revault D’Allones, L’homme compassionnel, Paris, Seuil, 2008, 104p.

L’Allégorie de la Foi (1670-1674) par Johanne Vermeers (1632-1675). http://kerdonis.fr/ZJOHANNVERMEER/page35.html

L’Allégorie de la Foi (1670-1674) par Johanne Vermeers (1632-1675). http://kerdonis.fr/ZJOHANNVERMEER/page35.html

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’internet ou la tendance « JT » généralisée fait efficacement vaciller la jugeote citoyenne. La larme à l’œil serait-elle ce subtil je-ne-sais quoi par lequel on pardonnerait immanquablement toute incohérence se révélant dramatique et irresponsable pour les Droits des femmes ? Les associations de conservation du patrimoine seigneurial bordélique ont de quoi enchaîner les succès auprès des hautes personnalités en moralité compassionnelle : que la critique politique se garde d’investir l’agora numérique ou même concrète, trop de complexité tue l’élan sensationnel. Si bien qu’il suffit de reformuler cela en un commandement : que l’on doit se garder, en somme, de « casser le plan »- avec tout le dépit que contient l’expression- des agitateurs humanitaires.

C’est ainsi que le 31 juillet dernier, un conseil de village en Inde condamne deux jeunes filles à être violées en guise de sentence déshonorante pour les familles, suite au départ de leur frère amoureux d’une femme de caste supérieure.

Amnesty International se sentant la compétence d’un législateur ou d’un Etat, décide alors de faire circuler une pétition pour enjoindre l’Inde à accorder une protection aux filles abominablement condamnées. Oh que cela est louable. Bien sûr, les condamnées n’ont pas attendu le secours altruiste et vaillant de l’association pour s’enfuir et initier elles-mêmes le recours auprès de la Cour Suprême indienne.

Toutefois, comprenez, la bonne conscience est telle que le monde entier doit signer une pétition initiée par une association proxénète, mais qui l’est sous les meilleures intentions. Amnesty, c’est le Bien, voilà tout.

Pourtant, nombre d’actions menées par les associations de femmes indiennes se multiplient au moins depuis un an contre le viol, et bien davantage contre le fléau prostitutionnel. Sans compter les enjeux politiques que représentent, non seulement l’ (inexistante) égalité entre les femmes et les hommes dans le pays, mais également la stabilité démocratique d’un pouvoir politique en proie aux conflits inter-religieux, ainsi que le non-respect de l’abolition constitutionnelle de la caste des Intouchables. Mais qu’un chef de village fasse le maire, que les inégalités territoriales rendent la Constitution figurative, et donc que les Droits des femmes indiennes soient un joli mirage – Amnesty International n’en a globalement cure.

L’on anticipe déjà l’objection béate : Oui mais, quel rapport entre le communiqué datant du 11 août, soit de trois semaines (délai relativement long pour la génération postmoderne) -justifiant le bienveillant proxénétisme (sorte de nouvelle « main invisible »), et cette infâme et archaïque condamnation au viol ?

Le saucissonnage acritique faisant office d’axiologie chez les nouveaux acteurs organisés ou non organisés, le fait se décompose en quelques pièces accommodantes, au gré des sentiments et des envies, avec l’espoir qu’à force, la vérité accommode également les sens.

Comme précisé, Amnesty International n’en a pratiquement cure du contexte politique indien. Ce qui fait problème dans les prises de position de l’association, pour le moins ambigües, schizophrènes, aristocrates, pathétiques, incohérentes, absurdes ; relève du continuum libéral qui ne considère la liberté qu’en tant qu’elle n’entrave pas celle d’autrui- soit, une liberté négative qui fonde la justice uniquement au prisme de la violence.

Evidemment, l’éthique minimaliste requise dans cette configuration fait mouche. Lorsque la force brute s’exerce, l’acte est laid. Du moment que l’argent assure la médiation entre le consentement de la femme et les injonctions de l’homme qui paie, l’acte est légitime. C’est tout simplement le degré zéro d’une communauté fonctionnelle, cet humanisme autonome est le néant politique.

De la même manière que la logique humanitaire affère à l’urgence – d’ailleurs, les Droits de l’Homme sont bien distincts du droit humanitaire- Amnesty International ne fonde son action qu’au paroxysme, ses experts n’ont donc aucun mal à envisager tout ésotérisme alambiqué justifiant maintes formes de servitude dite volontaire.

Pour quiconque tient à cœur la tangibilité, la qualité et la pérennité du Droit des femmes et de leur citoyenneté, cette ligne résignée et lacunaire relève tout simplement d’une hypocrisie bien-pensante. Heureusement que les fidèles tentent de sauver la crédibilité des humanitaires amnestyens, en sorte que,  comme dans le tableau de Johanne Vermeers, la Foi Amnestyenne s’étende au monde entier.

En somme, la vie d’une femme est monnayée, leurs droits, selon cette perspective libérale humanitaire, ne se mesurent qu’à l’aune d’une somme d’argent déboursée « dans de bonnes conditions matérielles » contre sévices sexuels cantonnés quant à eux, au domaine de la vie privée du proxéneur (Christine Gamita, 2013). Tel est le lien établi par Amnesty International entre le Droit et l’économie. En conséquence, cela est le cadre argumentatif même d’Amnesty International qui pose question. Lorsque l’association en arrive à considérer comme un échange tout à fait recevable un acte sexuel rétribué en nature, l’on est en droit de se demander : mais après tout, et si ces filles avaient été condamnées à « travailler » dans les bordels de Mumbai, cela aurait-il été moins blâmable ?

Par suite, une approche au compte-gouttes de la pétition mise en circulation, mais également de toute autre action amnestyenne, néglige tout bonnement ce point politique cardinal. Amnesty International n’est pas neutre. Amnesty International n’agit pas aveuglément ; si l’ « urgence » est son curseur, ce n’est que pour justifier en rhétorique un cantonnement de l’action humanitaire et publique à l’état de fait. Car il ne faut pas oublier que l’association s’arroge la compétence d’émettre des recommandations aux Etats.

Aussi, comment, à terme, la citoyenne ou le citoyen peut-il agir contre les féminicides dont sont victimes les femmes dans le monde ? Il paraît pour le moins curieux de faire des féminicides des actes ponctuels qui ne pourraient être alors, que ponctuellement appréhendés.

L’engagement ne se résout pas dans un clic intempestif ; efficacité, effectivité et visée doivent être articulées, sans concession – telle est l’intelligence du politique, et sa concrétisation n’est que plus grande lorsque le projet est collectivement mené à bien. Il ne s’agit guère de « tout ou rien », mais de prudence et donc de sens pratique. Les associations de femmes indiennes et les ONG féministes en manifestent chaque jour le potentiel. Pourquoi ne pas agir et signer avec elles ?

Hors Amnesty, il y a un salut. Cautionner l’écart libertarien de l’association, revient à le légitimer. L’engagement est politique, ou il n’est que profession de foi. Difficile donc de juger les propositions comme s’il s’agissait de choisir un bien dans un supermarché : celui-là, il me plaît, celui-là ne me plaît pas, celui-là n’est pas mal, et ainsi de suite …

L’on doit pourtant compter avec les anciennes et anciens militants Amnestyens qui ont du mal à se figurer que l’association n’a rien d’angélique. Or, il est tout à l’honneur des militantes féministes en particulier, de reconnaître le manquement de l’ONG au regard des droits fondamentaux des femmes.

Ainsi que l’exprimait Moïra Sauvage, ancienne responsable de la Commission Femme d’Amnesty France, le 13 août 2015 dans Le Nouvel Observateur :

« Ce n’est pas ce mouvement-là auquel je veux continuer de donner mon temps, mon énergie et mes convictions. Même si je crois encore dans les valeurs et le travail effectué par Amnesty en plus de 50 ans et qu’ils me semblent encore nécessaires, en ce qui concerne les femmes – et je ne serai certainement pas la seule – j’irai, le cœur déçu, militer ailleurs. »

On peut douter de la nécessité du travail de l’ONG à l’avenir, étant donné ses orientations enclines à la patrimonialisation du corps des femmes, et les conséquences éminemment désastreuses de leurs propositions ; mais voilà un bel exemple d’engagement authentique et cohérent.

Finalement, si les droits fondamentaux des femmes ne s’apprécient que par compassionnalisme et se trouvent, en fonction du degré de violence, rendus négociables ; il va sans dire qu’une main sur le cœur accompagnée de vœux pieux est très esthétique, mais l’on peut néanmoins pressentir la limite intrinsèque de cette promesse humanitaire gentiment circonscrite par bigoterie phallique marchande faisant des femmes des citoyennes de seconde zone, et sous-tendant une pétition, somme toute, niaise. Le viol est un crime. Les féminicides sont une abjection et ne sont pas tolérables. Mais ce n’est pas une fois au seuil de la mort que la victime devrait pouvoir espérer justice.

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La Minute Théorie Politique : Un été machiavelien.

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plage-deshaie

Machiavel à la plage (WLWB-2015).

Nicolas Machiavel (1469-1527) est un penseur politique qui, avant de se consacrer à l’écriture et l’examen politique de Florence, exerce dès 1498 des fonctions dans la seigneurie.

Au début du XVème siècle, Florence est gouvernée par les Médicis pendant la période du ‘Quattrocento’. Laurent de Médicis est à la tête de la République et voit ses pouvoirs accrus après avoir échappé à l’attentat de Pazzi en 1478 ; puis succède Pierre de Médicis, chassé au moment de l’arrivée de Charles VIII en Italie en 1494. Le roi de France autorisant alors les florentins à choisir leur propre mode de gouvernement, le dominicain Savonarole devient le nouveau dirigeant de la cité. Prédicateur à la parole ardente, ennemi des Médicis, il institue ce qu’il nomme la « République chrétienne et religieuse » et en est à la tête jusqu’à ce qu’il soit brûlé en 1498.

C’est ainsi qu’à 29 ans, Machiavel entre dans la seigneurie comme secrétaire de la seconde chancellerie de Florence. En 1498, l’Italie est factionnée en une multitude de républiques, de seigneuries et d’Etats plus ou moins importants qui se font la guerre et seront incapables d’opposer une résistance aux convoitises dans les Etats forts : l’Allemagne, l’Espagne, la France.
Le 23 mai 1498, Machiavel commence sa carrière de fonctionnaire de la seigneurie. Il se voit confier des responsabilités au Conseil des dix, chargé des affaires extérieurs et des questions militaires. Il rencontre alors plusieurs personnalités de la vie politique italienne.

En 1499, il est chargé de se rendre à Forli, chez la comtesse Catherine Sforza Rivero pour renouveler l’engagement militaire de son fils Ottaviano. A son retour, il est envoyé à Pise (en guerre avec Florence), qui veut rétablir sa domination sur Florence. Il assiste alors à la trahison des condottieri Paolo et VitellozzoVitelli, chargés de faire siège de la ville de Florence. Machiavel est également témoin de la rébellion de troupes franco-suissent que Louis XII a envoyé au secours de la République, son alliée. Les troupes arrêtent de se battre prétendument par manque d’approvisionnement. D’où sa première légation en France en 1500 aux côtés de Francesco Della Casa.

Machiavel se voit confier plusieurs missions jusqu’à ce qu’en 1510, il retourne en France. Louis XII veut l’aide des troupes florentines pour défendre son allié, le duc de Ferrare que Jules II vient d’attaquer. La République est menacée en raison de son alliance avec la France contre la Sainte Ligue. Dans Florence, la politique de Soderini suscite des mécontentements chez les partisans des Medicis qui veulent s’allier avec le pape contre la France.

En 1512, les espagnoles pénètrent en Toscane, prennent d’assaut Prato et les Médicis reviennent au pouvoir. Machiavel est révoqué. On l’accuse de complot et le condamne à la prison. Il est finalement relâché par amnistie de Jean de Médicis (Léon X) au pontificat.

Il est finalement condamné à l’exil. Il commence son travail d’écrivain. Il travaille sur les Discours sur la première décade de Tite-Live, qu’il interrompt en 1513 pour écrire Le Prince dédié à Laurent II de Médicis, et il reprend son écriture en 1519. Les Discours sont imprimés en 1532, après sa mort.

Dans cet ouvrage, Machiavel ne donne pas seulement des techniques de conservation du pouvoir, mais il s’interroge sur son origine, la nature de la société et la liberté politique.

Il met ainsi en évidence la division sociale comme fait premier et irréductible. L’antagonisme des désirs de classe, des Grands et du peuple, soit celui entre les désirs de commander et d’opprimer, et celui de ne pas l’être sont fondateurs pour l’auteur. Pour ce faire, Machiavel fait référence à la Rome antique pour éclairer la situation florentine, dont l’appréciation des premiers humanistes consistait à louer les vertus de concorde de la République romaine et de fonder les raisons de sa décadence sur l’indiscipline du peuple. Machiavel prend le contre-pied et met l’accent sur le conflit comme condition d’émergence de bonnes lois (I). La confrontation entre le Sénat et la plèbe est caractéristique d’un espace politique au sein duquel le peuple peut librement exprimer ses ‘humeurs’. A cet égard, la grille de lecture Machiavélienne conserve son actualité là où l’approche néolibérale annexe l’espace politique au domaine économique ; de même qu’elle ne réitère pas pour autant une vulgaire séparation la figure du Prince (ou de la Princesse …) et celle de l’homme. Le Prince est tenu à une discipline que lui rappelle constamment le peuple. Un peuple qui se contente de vieux porcs accusés de proxénétisme et de viol en guise de « gouvernants », ne se transformera en rien d’autre qu’une bête de foire couillue irresponsable (II).

I) La République entre acte de fondation (virtù) et liberté politique.

Machiavel énonce un paradoxe qui constitue pourtant une condition du déploiement de la liberté des ‘petits’ et l’institution de bonnes lois. En effet, si la République s’oppose au « régime d’un seul », son instauration dépend d’un seul homme, lequel doit tenir en respect ses sujets, éliminer les oppositions pour imposer un ordre fondateur en rupture avec l’ancien. Mais cette ‘violence réparatrice’ garde pour fin le bien commun et le prince ne peut l’atteindre sans le concours du peuple, citoyen-guerrier, tenants de la liberté puisqu’en dissension irréductible avec les Grands et chargés de la maintenir pour protéger la République.

A) Les instances républicaines et l’émergence d’un « lieu vide » du pouvoir ,entre désirs des Grands et refus du peuple.

La fondation unilatérale de la République

Machiavel souligne que l’accaparement du pouvoir par un législateur n’est pas à condamner même s’il s’éloigne de normes communes pacificatrices. Puisque la violence qui répare n’est pas celle qui détruit par définition. Néanmoins, ce n’est pas à dire que la stabilité de l’Etat est à remettre entre les mains d’un seul homme. Au contraire, à la manière de Romulus qui défia ses frères et utilisa la violence non pour ses ambitions personnelles, mais pour le bien commun, il mit en place le Sénat sans cesse en délibération.

De même, l’auteur ajoute un autre exemple, celui de l’expulsion des Tarquins, dynastie dominant Rome peu avant la République à la suite de quoi il n’y avait plus de désagrément entre le Sénat et le peuple. Même les nobles contrôlaient leurs manières et leur orgueil, sans plus attirer l’outrage des citoyens. Toutefois, une fois les Tarquins disparus et la crainte d’un potentiel retour avec eux, les nobles n’avaient plus de raison de faire preuve de vergogne. Sans contrainte, les nobles optèrent pour « la liberté de commettre le mal avec impunité » par laquelle confusion et désordre faisaient loi.

Aussi, après la tentative des nobles de mettre en place des institutions inspirant la crainte suivant le modèle des Tarquins, l’on mit en place les tribuns – intermédiaires entre le peuple et le Sénat, dont la mission consistait précisément à calmer les ardeurs des derniers. Aussi, le prince ne peut envisager de s’éloigner des normes communes que de manière momentanée. Sa « méchanceté » est temporaire. La pérennité de la République est en définitive assurée par le concours ou l’ « amitié » du peuple et des moyens dont il dispose de contribuer à la cité. La mise en place de l’élection permet ainsi la succession des meilleurs des dirigeants potentiels, de même que le mandat est limité et donc les gouvernants soumis à la vigilance du peuple (chapitre XXXIV).

C’est ainsi que l’auteur montre que l’esprit des institutions républicaines est précisément la liberté. La liberté à laquelle aspire le peuple contre la démesure des Grands et à l’origine des bonnes lois, elles-mêmes fondatrices de bonnes mœurs.

Le conflit, instigateur d’un ordre légal au fondement d’un Etat libre.

L’Empire romain a bien été l’ouvrage de la fortune et de la discipline. Mais la discipline n’est pas sans l’institution d’un ordre. La fortune est alors par conséquence. Il convient de préciser le propos, à savoir justement que ce bon ordre est le fait des querelles entre le Sénat et le peuple, conflit porteur de liberté en dernier ressort – et non par dépit. En effet, « Dans toute république, il y a deux partis : celui des grands et celui du peuple ; et toutes les lois favorables à la liberté ne naissent que de leur opposition »(chapitre IV).

Les bonnes lois font des Républiques vertueuses, et ces lois sont le fruit des agitations entre les Grands et le peuple. Aucun préjudice lors de ces affrontements n’a été causé au bien public, au contraire, ils ont été à l’avantage de la liberté.

Pour ce faire, chaque Etat libre doit fournir au peuple le moyen d’actualiser son mécontentement ou son ambition afin de faire plier le Sénat comme ce fut le cas à Rome. En effet, lorsque le peuple voulait obtenir une loi, il refusait de s’enrôler pour la guerre. Or, les désirs d’un peuple font rarement défaut à sa liberté puisqu’ils lui sont inspirés par l’oppression dont il est l’objet ou qu’il redoute. S’il venait à se tromper, le peuple est assez sensible à la vérité pour entendre la parole sage d’un homme de bien et se retirer.

L’auteur insiste : « il y a, dans le premier [les Grands], un grand désir de dominer, et dans le second [le peuple], le désir seulement de ne pas l’être ; par conséquent plus de volonté de vivre libre » (chapitre V). Pour justifier son propos, Machiavel donne l’exemple de Venise et Sparte, où l’on prétend que le pouvoir de la noblesse permet de sanctionner la compétence et le mérite de ceux qui s’investissent dans les affaires publiques. On ajoute par suite que cela dispense le peuple d’une autorité abusive.

Trancher entre les deux modèles revient alors à reconnaître que Rome vise à l’expansion, alors que la République de Sparte et de Venise, visent à la conservation. Toutefois, quels hommes sont les plus malintentionnés en République ? Il convient d’examiner le cas de Ménéius et Fulvius, tous deux plébéiens. Le premier a été nommé dictature, le second maître de la cavalrie pour des recherches concernant un complot de Capoue contre Rome, de même contre les ennemis internes visant à satisfaire des ambitions politiques.

La noblesse accuse alors le dictateur de mener une omerta contre elle, et répand ce bruit dans tout Rome – prétextant que le peuple n’est pas vertueux mais bien corrompu par la volonté de pouvoir puisque ne disposant de titre, et non la noblesse. Ménéius fait finalement convoqué une Assemblée du peuple, en dénonçant la calomnie dont il était l’objet. Ménéius a finalement été innocenté.

Par conséquent, force est de constater que, si la conservation ou l’acquisition sont deux passions potentiellement dévastatrices, les dégâts sont occasionnés le plus souvent par ceux qui ont peur de perdre que celui qui désire acquérir. Et d’ajouter : « enlever à Rome les semences de troubles, c’était aussi lui ravir les germes de sa puissance » (chapitre VI). Il s’agit ainsi de comprendre ce que Pocock nomme le ‘moment machiavélien’, à savoir que la transcendance ne dicte pas les lois, mais que ce sont les hommes qui en sont à l’origine. Le pouvoir est un « lieu vide » puisqu’institution issue du conflit permanent entre les Grands et les ‘petits’ (Claude Lefort). La loi à cet égard, libère plus qu’elle n’interdit, n’étant plus seulement imposition oligarchique mais sans cesse discutée par le peuple ‘suspicieux’.

La loi comme virtualisation des litiges et garante de procès équitable.

Machiavel donne l’exemple de la noblesse lorsqu’elle accuse arbitrairement le peuple d’usurpation de pouvoir par la désignation de Tribuns censés les défendre. A ce moment –là, Rome était dans une période de famine et envoya donc les Tribuns en Sicile pour récolter des grains. Alors, Coriolan, ennemi du peuple, conseilla au Sénat de profiter de l’occasion pour châtier le peuple en lui refusant la distribution des grains et le menaçant de la famine. Le peuple pris connaissance de la manœuvre, et était prêt à le mettre à mort sans hésiter si les Tribuns n’avaient pas organisé un procès. Aussi, « c’est à l’occasion de cet événement que nous observerons combien il est utile, important, dans une république, d’avoir des institutions qui fournissent à l’universalité des citoyens des moyens d’exhaler leur fureur contre d’autres citoyens. À défaut de ces moyens, autorisés par la loi, on en emploie d’illégitimes qui produisent, sans contredit, des effets bien plus funestes.» (Chapitre VII).

Il ne s’agit pas d’une oppression résultant d’une justice particulière, ou par recours à une force étrangère, mais le recours à une autorité légale qui ne menace pas la liberté au sein de l’Etat.

Toutefois, l’accusation ne doit pas laisser place à la calomnie. Capitolinus, jaloux de la gloire de Camille dans la bataille contre les Gaulois, décident de répandre des rumeurs pour ternir sa réputation. Il prétend alors que l’argent censé avoir été donné aux Gaulois pour s’en défaire ne l’a pas été, et qu’il en reste dont l’utilité publique est indéniable. Le peuple excité, le Sénat décide de faire comparaître Camille pour répondre de ses allégations. A ce moment-là, il ne fournit que des réponses évasives. Et précisément, la calomnie contrairement à l’accusation, est douteuse car elle « n’a besoin ni de témoins ni de confrontation ni de rien circonstancier, pour réussir et persuader » (chapitre VIII). Il est donc du devoir du législateur de légiférer dans le domaine de l’accusation (judiciaire) – puisque la calomnie ruine à l’ordre de l’Etat, elle met les hommes dans tous leurs états mais ne les ‘corrige pas’ : « Forcez ceux-ci à devenir accusateurs, et quand l’accusation se trouvera vraie, récompensez-la, ou du moins ne la punissez pas ; mais si elle est fausse, punissez-en l’auteur comme le fut Manlius ».

Les institutions républicaines permettent donc un arbitrage des conflits entre les Grands et le peuple, et entre ‘justiciables’ sans que la sûreté de l’Etat ne soit menacée, puisque la justice est rendue selon l’ordre légal à son fondement. Aussi, loin de constituer un pouvoir séparé, l’Etat pour accroître sa force et assurer sa pérennité, laisse non seulement le peuple concourir à l’administration des affaires publiques, mais aussi à la défense de la cité.

B) L’armée nationale de citoyens, protectrice des libertés républicaines et déterminante d’un Etat fort.

L’art de la guerre et l’affirmation d’un Etat fort.

Pour l’auteur, si Rome connait un tel succès, c’est parce que les chefs d’Etat se succédant sont aptes à faire la guerre. C’est ainsi que dans le cas contraire: « David fut sans contredit un homme très recommandable, et par son courage et par ses connaissances et par son jugement. Après avoir vaincu, dompté tous ses voisins, il laissa à son fils Salomon un royaume paisible, qu’il put conserver en y entretenant les arts de la paix et non de la guerre, en jouissant sans peine des talents et des travaux de son père ; mais il ne put le transmettre ainsi à Roboam son fils.Celui-ci n’avait ni la valeur de son aïeul, ni la fortune de son père ; aussi ce ne fut qu’avec peine qu’il resta héritier de la sixième partie de leurs États ». (Chapitre XIX).

De plus, cela témoigne d’une incapacité du prince à former lui-même les hommes à la guerre. Ainsi le montre Tullus, qui une fois sur le trône, n’avait aucun romain guerrier à portée. Mais il forma lui-même les citoyens à devenir d’excellents soldats, sans avoir recours à des soldats étrangers. Sous l’autorité d’un Etat fort et légitime, les citoyens concourent à l’expansion et la défense de la République sans qu’il y ait dépendance étrangère. L’Etat dispose d’une ‘armée propre’ et accroît par suite sa puissance militaire.

Mais la puissance de l’Etat n’est pas seulement assurée de manière ‘profane’. Elle peut aussi l’être au moyen de la religion, du moment que l’Etre Suprême est subordonné à l’Etat.

Religion et stabilité politique.

Machiavel n’entend pas réitérer une conception chrétienne de la République. Mais il soutient d’une part que le prince nouveau n’a pas à redouter la pluralité religieuse au sein de l’Etat du moment qu’il a su conquérir l’amitié du peuple (chapitre X), et qu’au passage, la religion permet de trancher des litiges que les hommes ne semblent pas pouvoir surmonter.

En effet, contre le Tribun Terentillus qui avait occasionné des mouvements par la promulgation de certaines lois, les patriciens utilisèrent contre lui des moyens religieux, des livres prophétiques prédisant la chute de Rome si les dissensions montaient à l’intérieur du territoire. Ils réussirent à faire plier les Tribuns qui, de peur de perdre leurs droits, convenaient avec le peuple qu’il obéirait au Consul. La religion a donc permis au Sénat de résoudre un conflit insurmontable sinon, avec les tribuns.

Par ailleurs ajoute Machiavel, Romulus en l’occurrence n’a pas eu besoin de Dieu pour mettre en place le Sénat et autres institutions civiles ; mais Numa, pour se défier de l’autorité d’une ville dont il s’agissait de faire admettre de nouveaux usages, se référer à la parole de Dieu. Ainsi, les citoyens se pliaient aux conseils de Numa bénéficiant d’une légitimité divine.

La religion a donc assuré la prospérité de Rome, puisque sa crédibilité était concomitante à l’Etre Suprême. Cela assure la pérennité de l’Etat même après la mort du Prince.

Au sein même de l’armée, l’auspice peut jouer également un rôle favorable sur le moral des troupes. Le consul Papirius dit alors à l’armée que les auspices sont favorables alors que les gardes des poulets sacrés affirment le contraire.

Il prétend ainsi au mensonge – par inadvertance, un soldat tue le garde-menteur, Papirius affirme qu’il s’agit d’un signe divin bienséant pour le combat. En revanche, en Sicile, Pulcher se comporte différemment. Il ne se contente pas d’interpréter les auspices met de leur faire dire vrai de force. Ainsi jette-t-il les poulets sacrés à la mer. Il est battu au combat et puni à Rome.

A cela, Machiavel étend la ‘force’ nécessaire à la sauvegarde de l’Etat à chaque citoyen, de sorte que chacun doit faire preuve de prudence pour ne pas mettre en danger tout une cité.

La force au service de l’intérêt public et contre l’orgueil.

« On a toujours regardé comme peu sage le parti de hasarder toute sa fortune à la fois sans mettre en jeu toutes ses forces ; ce qui se fait de diverses manières» (chapitre XXIII), déclare l’auteur. En effet, Tullus et Métius décident de confier le sort du pays et de l’armée à trois de ses membres qui, si l’un des deux peuples étaient vainqueurs, l’un serait souverain de l’autre. Métius et son peuple ont finalement fini sous la domination romaine.

De la même manière, il convient lors du combat de penser de manière stratégique : « C’est la même faute que commettent presque toujours ceux qui, lors d’invasion de leur pays par l’ennemi, se déterminent à se fortifier dans les lieux difficiles, et à en garder les passages. Ce parti sera presque toujours funeste, à moins que, dans l’un de ces lieux difficiles, vous ne puissiez placer toutes vos forces. Dans ce cas, il faut le suivre. Mais si le lieu est et trop rude et trop resserré pour les y loger toutes, le parti est alors mauvais. ».

La prudence et l’ingéniosité doivent conduire la cité, et la force doit être mise au service de l’intérêt public. Il convient dès lors d’examiner les enjeux et de ne pas risquer le sort de tout un peuple sur quelques-uns, car alors, le hasard risque de gouverner plutôt que la virtù du prince.

Machiavel met donc en évidence la réciprocité entre les gouvernants et les gouvernés. Si le conflit est fondateur d’un Etat libre, l’auteur ne dissocie pas pour autant l’art de gouverner nécessaire à la constitution de la République. L’art de gouverner étant concomitant à l’art de la guerre, dont les citoyens-guerriers exécutent la force pour maintenir les libertés républicaines.

II) La nécessaire responsabilité politique du peuple-citoyen.

Si Machiavel est particulièrement connu pour son œuvre Le Prince, disposant d’une figure claire et éminente du gouvernant, et donnant d’ailleurs l’impression d’un « mépris du peuple », il nous semble que Les Discours s’inscrivent dans la continuité, et plus encore, Le Prince ne peut guère se comprendre sans les Discours. Rien ne vaut des exemples pour en montrer la portée contemporaine. Voyons ce qu’il se passe du côté du peuple … et du côté des Grands !

A) L’individu-entrepreneur et la a remise en cause de la ‘division originaire du social’.

Claude Lefort met également en avant la ‘division originaire du social’ suivant la pensée de Machiavel. Or force est de constater que l’égalitarisme, soit l’égalité sociale au sein des sociétés modernes rendent peu explicites ces termes.

L’on se trouve davantage dans la situation décrite dans le Chapitre VI des Discours, concernant Venise puisqu’en outre d’une délégation du pouvoir politique, le peuple ne fait pas l’objet de carences du point de vue économique de manière homogène. Toutefois, puisque l’aspiration à devenir Grands et l’apparente interchangeabilité des conditions semblent être la norme, la société civile – non pas société politique puisque s’y manifeste seulement un entrechoque d’intérêts immédiats – reste le théâtre de revendications catégorielles caractéristiques de l’individu narcissique postmoderne. En effet, comme le souligne Cynthia Fleury dans Les pathologies de la démocratie (2005) : « les minorités tyranniques comme l’individu pervers‘captent’ le droit et font en sorte que le processus démocratique travaille à l’entérinement de leur désir. » .

Loin d’un souci de l’intérêt public, la société est morcelée sans projet politique, chacun prétendant à une légitimité de fait répondant à l’exigence d’inclusion démocratique. Or précisément, le pouvoir étant issue des divisions sociales, l’institution n’est pas inclusive mais discriminante de principes fondateur d’un espace commun. Un éclectisme somme tout consensuel, dont l’objet est de manifester une marginalité qui instaure une unilatéralité et une partialité des institutions qui sont alors invitées à ‘faire proche’.

D’où la critique formulée par Cornelius Castoriadis et systématisée dans Le monde morcelé (ed.2000), du moment où le pouvoir est conçu en surplomb, l’auto-institution de la société est contrariée par le politique, soit la clôture du sens, et nuit à la création politique qui, si elle trouve son actualisation dans le « pouvoir explicite », n’est pas pour autant figée puisque ce pouvoir est « participable ». Les citoyens ne sont donc pas gouvernables par une autorité extérieure, et les mœurs ne privatisent pas l’espace public. Le souci du Bien Public partagé par les citoyens et les dépositaires temporaires de l’autorité publique permet de faire valoir la rationalité propre du politique, par lequel le dissensus ne se confond pas en doléances ou pour reprendre l’expression de Machiavel, en « factions destructrices ».

B) La responsabilité du peuple dans le maintien de la République : l’intolérable patriarcalisme.

Qui aurait cru que le bon vieux « Mac » pourrait nous être de recours pour penser politiquement le féminisme ?

Partons d’une citation : « Et si les princes sont supérieurs aux peuples pour établir des lois, organiser des vies civiles, établir des constitutions et des institutions nouvelles ; les peuples sont tellement supérieurs pour maintenir les choses établies » (Discours, I, 58, p142).

Bien que les apparences s’y prêtent, si vous avez bien lu la première partie, Machiavel n’est pas en train de nous faire un éloge grossier d’un pouvoir unilatéral qui ne vaudrait que par nature aristocrate du Prince.

Pensons à Clisthène, Périclès, Démosthène, ces dirigeants ayant marqué l’histoire et le fondement de la démocratie athénienne, et dont les principes de constitution ont été repris par la Rome antique donnant ainsi naissance à la « République ».

Le « souci de soi » comme l’entendait les Grecs, que cela soit de la part des citoyens, mais également des gouvernants temporaires, ne reconnaît pas la disjonction entre « image publique » et comportement privé. Car précisément, ce que l’on appellerait aujourd’hui une « figure publique » ne serait qu’un personnage hypocrite, faible, simplement soucieux de communication publicitaire (certains appellent ça « politique ») davantage que garant de l’intérêt général.

La constance n’est qu’une mascarade si elle ne fait que s’énoncer, sans être pratiquée, ni incarnée. Machiavel est clair : le Prince n’est pas tenu d’être « lui-même ». Comme précisé dans le billet consacré aux « Seigneurs de la table ronde de la démocratie contemporaine », la politique n’est jamais une confirmation de soi. En particulier lorsque « soi » souscrit à des pratiques illégales. Le civisme est continu, non pas privé ou public. Que sont-ce des principes qui ne seraient transcrits en mœurs ? Le « Beau » de l’Institution informe la société qui en a elle-même le souci.

Seulement (à juste titre toutefois), Machiavel fait reposer la stabilité de l’Institution juste sur le corps politique de citoyens. Telle est la grandeur républicaine. Mais que se passe-t-il quand un peuple n’est pas capable de faire la distinction entre un déballage de type Merci pour ce moment et le procès pour viol et proxénétisme dont a fait l’objet DSK ? Que se passe-t-il quand les médias fomentent l’ignorance et l’inconséquence en présentant les faits comme relevant d’une « sexualité rude », de « libertinage » de « liberté sexuelle » ? Comment se fait-il que le témoignage des victimes dénonçant le viol qu’elles ont subi fasse l’objet d’une indifférence générale ou du moins, ne soit perçu que comme anecdotique ? Quel est donc ce quiétisme qui ne vise qu’à se donner bonne conscience ?

Ah la prostitution, une activité si magnifique. Être réduite à un éjaculatoire-automate, d’une rationalité strictement calculante, l’intégrité du corps inviolable selon notre droit, vaudrait ici le prix d’une passe. Ah ces bons hommes qui pleurnichent et se servent comme des nantis des femmes sans que personne ne trouve rien à redire. Les pires bassesses intellectuelles (oulala, libre choix, nananère), les grossièretés et la vulgarité se trouvent concentrées en ce problème : après tout que des femmes soient sacrifiées et servent de sous-m****, ce n’est pas notre problème ? Et ces proxénètes qui ne font que répondre à la demande, mais tout va bien ! C’est normal que des femmes soient à vendre, surtout pour les riches qui achètent la justice. Ni vu ni connu, ainsi le peuple ne voudrait que la justice disait Machiavel ? Certains suggèrent pourtant que des hommes niant dans leurs actes les principes au fondement de notre République devraient avoir une voix dans le débat public. Cela n’est qu’une porte grande ouverte à la démagogie et l’entrisme. La « repentance délibérative », un petit reste chrétien- heureusement, le peuple n’est pas Dieu.

Pourtant, il semblerait que l’on attende de la société civile qu’elle joue en ce cas le rôle de confessionnal : Je viole, je prostitue, je passe à travers l’émail du filet, je n’ai aucune décence: ma carrière vaut mieux que la discrétion requise en ces situations induisant confusion (mais dans nos sociétés, le peuple n’est pas confus, il becte, ouf !), retrouvez mon nouvel article sur slideshare, (gentiment relayé par les quotidiens) pour déballer ce que tout le monde sait déjà sur l’austérité.

A part cela, veuillez me pardonnez, je ne suis qu’un homme. Les médias aidant, on tablera sur le sensationnalisme et la société n’aura qu’à pardonner du haut de sa très grande compassion … après tout, nous ne parlons que de l’honneur et de la dignité des citoyennes !

On pourrait souscrire à ce qui n’est pas totalement faux, soit suggérer que nous vivons dans une société patriarcale, mais vous conviendrez que ce constat ne sert pas à grand-chose. On le sait, agissons.

Prenons un autre exemple. Personne n’aura manqué le très bon goût du PS dans le choix de son secrétaire national. Yacine Chaouat condamné à 6 mois de prison avec sursis pour violence aggravée à l’encontre de sa compagne- notons le prétexte évidemment abjecte, celle-ci aurait eu un comportement de « française » exacerbé – a été levé de ses fonctions ; cette fois, grâce à la mobilisation de citoyennes, féministes et citoyens sur les réseaux sociaux ayant montré le scandale d’une telle nomination.

Plutôt que de souscrire au sentimentalisme du PS, les actrices et acteurs de la société civile n’ont pas été dupes : comment pourrait-on prétendre œuvrer en faveur de l’intégration républicaine, et tolérer qu’un secrétaire national tabasse sa compagne et d’une, et de deux, sous prétexte qu’elle ne serait pas une propriété tribale authentique ?

Qu’à cela ne tienne, certains n’hésitent pas à comparer la responsabilité et la tenue des agents administratifs à un impératif économique : il a été condamné, il a payé sa dette à la société (six mois avec sursis, ça c’est une dette bien payée, dites donc), tout est effacé ! Que vous parliez du cas Chaouat ou de la dette grecque, aucune différence, vous êtes prévenu-es !

Or, le temps politique et juridique sont distincts et n’ont rien à voir. La culpabilité juridique est bien à titre individuel, mais la publicité du cas renvoie au fondement et la stabilité de la Cité. Quel message serait envoyé dans le cas contraire ? Allez-y, citoyens mâles, tabassez « vos » femmes, vous aurez une peine de six mois, et vous pourrez trouver un job au PS, lequel est assez lâche pour sortir la carte culturelle relativiste : « Tout bénef » comme disait l’autre. Par contre, la victime et ses séquelles, à la marge – on s’en fiche, c’est la femme invisible.
Bien entendu, le droit lui-même n’est jamais étranger à l’intention politique de la loi. A force de présenter les féminicides comme des faits divers, des cas ponctuels, la tentation comptable libérale : « Il y a des lois, la vie est belle, basta ! » – est un réflexe. Je vous renvoie, à cet égard, pour plus de détails à l’interview réalisée en 2013 auprès de l’anthropologue Christine Gamita concernant la reconnaissance en droit des féminicides : https://beyourownwomon.wordpress.com/2013/08/09/contre-limpunite-des-feminicides-2/

Par ailleurs, historiquement, du point de vue institutionnel mais également des idées, la violence est exclue dans la tradition démocratique entre citoyens égaux. A titre d’exemple, l’aéropage athénienne devant juger les crimes de sang notamment, se trouvait à l’écart de la Cité.

La violence exercée par un politès à l’égard d’un autre est jugée sévèrement, et se trouve être une honte socialement condamnée.

Comment pourrait-on croire que la responsabilité politique s’épuise dans la culpabilité juridique en cas de violence particulièrement ? Aucun prétendant à des fonctions politiques ne peut sérieusement, moralement, et honnêtement se présenter en ce cas publiquement. Cela n’est que cynisme. En République, la confiance à l’Institution, et, comme suggéré par Machiavel, sa pérennité qualitative prime des considérations compassionnelles envers celui qui prétend en être temporairement le dépositaire.

Finalement, la pensée machiavélienne est bien loin, comme vous pouvez le constater, du dévoiement commun suggérant que le « machiavélisme » justifierait n’importe quelle corruption. Si Machiavel affirmait que le Prince devait employer tous les moyens en vue de la réalisation d’une fin- soit, que la « fin justifie les moyens »-, cela ne peut se comprendre arbitrairement. C’est un contresens. L’auteur faisait état de l’indispensable émancipation du pouvoir politique à l’égard du pouvoir religieux ; mais le Prince, fort de sa vertu, devait faire preuve de suffisamment d’ingéniosité, sans prendre de risques inutiles, pour faire face à la « fortuna ».

Nous n’irons certainement pas jusqu’à comparer le Prince de Machiavel à un DSK ou un Chaouat – rien que d’y penser, cela donne la nausée- mais il est bon de rappeler la portée de notre constitution politique. La République n’est pas un vulgaire libéralisme qui n’exigerait qu’une tenue minimale des femmes ou des hommes politiques. Cette responsabilité est mise en rappel par les citoyennes et citoyens. Sans ces deux bouts déontologiques, les institutions ne sont qu’un leurre alimentant la défiance … ou l’indifférence.

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Dieu est devenu libertarien.

Par défaut

De la Queer immaculée conception.

Courte note d’indignation.

Jesus-20-12-

            Les abolitionnistes sont des puritaines, les critiques de la prostitution utérine dite GPA, sont puritaines, de pauvres bougresses arriérées qui ne sauraient apprécier les avancées de la science en la matière.

Mais qu’à cela ne tienne : Marie la vierge, Saint Incubateur choisi, élu par notre Père à toutes et tous, avec le consentement du Maître-mari Joseph, nous donne l’exemple.

Ainsi nous affirment nos grands progressistes, évangélistes queeristes incarnant la figure divine évidemment – « Dieu avait [donc] deux pères et une mère […] porteuse » !

Récit biblique soudainement transformé en fait historique justifiant l’abjecte réification des femmes en réceptacles, ces libertariens queeristes sont-ils si désespérés qu’ils n’ont d’argument que le retour au Père de toutes les infamies ?

Caroline Fourest nous en faisait également l’analogie en 2014[1] , l’on aurait pu s’arrêter à rire ; pourtant, il y a quelques jours, Léa Salamé reçoit sur France Inter Lucas Lomenech[2] – sans plus d’étonnement, celui-ci a pu déblatérer sur la merveilleuse leçon d’altruisme que constitue la Gestation Pour Autrui, soit pour nos prochains si désintéressés et bons.

En effet, qui pourrait imaginer un seul instant que les femmes puissent vouloir autre chose que la servitude pour leur salut ? Préserver notre intégrité corporelle, notre dignité et notre autonomie – non pas anomie, vous l’aurez compris – cela paraît saugrenu pour les tenants de l’immaculée conception, qu’elle soit queeriste ou bien traditionnellement illuminée.

Non, nous, femmes, devons dire amen aux maîtres scientistes qui nous disent que nous ne sommes qu’une matière malléable à guise – ainsi, un homme peut être une femme s’il dit qu’il en est, un homme peut commander un enfant à une femme sous prétexte de don de soi sacrificiel, un homme peut dans nombre de pays acheter une femme à des fins prostitutionnelles par fait du Prince, la liste est encore longue de bassesses illégales.

Que nous sommes fort jolies et admirables lorsque nous nous en référons à notre modèle à toutes, Marie la vierge si disponible à tous les hommes qui la prient de jouer les utérus sur pattes. Le sacrifice, la pitié et la compassion sont les plaies de nos démocraties et plus encore, jouent efficacement contre l’émancipation des femmes. L’oubli de soi, en place du souci de soi, telle est l’injonction faite aux femmes.

Aux hommes le courage et l’honneur, aux femmes le sacrifice et le pardon. Aux hommes le souci de soi et l’autonomie, aux femmes la délégation de leur existence et de leurs capacités au service de la tribu patriarcale. Qui peut sincèrement souscrire à une telle justification mythique de ce qui constitue une atteinte très grave aux droits fondamentaux ?

Force est de constater, une fois de plus, qu’il existe une perversion des notions de morale et d’éthique. Il n’y a pas d’éthique, soit d’ethos, une habitude, sans institutions qui donnent une fin morale à partir de laquelle ce jugement éthique s’exerce. Il n’y a pas l’éthique, puis la/le politique. Il n’y a pas le moyen puis la fin. Il n’y a pas d’individu-es asociaux qui de manière subliminale, pourraient exercer un bon jugement.

Prétendre une prostitution éthique, une GPA éthique, un néolibéralisme éthique, relève d’une démission de la pensée et plus encore du politique. Cela est d’un effet pipi de chat – le propre du politique est de mettre en question et de trancher le principe de la chose jugée. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que l’on peut envisager une conduite qui ne dépende pas du bon vouloir arbitraire de celui qui possède un imperium et a toute latitude légale, en conséquence, d’en faire usage.

Le politique conditionne l’éthique. La transformation de la matière sociale et son institution résultante donne lieu à un nouvel éthos permettant (ou non) une réflexivité civique, justement distincte d’une appréhension gestionnaire ou biblique ; lesquelles sont hétéronomes. « Cela a toujours existé », « C’est comme ça, on ne peut rien faire », « C’est la volonté divine », « Ainsi soit-il », «C’est la marche inéluctable du progrès », tout cela exclut par définition toute ambition éthique et morale de la part des citoyens et surtout, des citoyennes. L’éthique et la morale sont ainsi des sommations faibles si elles ne sont pas consolidées par un ordre politique qui en assure l’effectivité et même la sincérité.

Précisément, il se trouve que l’on n’attend rien des citoyennes. Que des femmes fassent preuve de constance et d’initiative est une idée qui ne passerait par la tête de nos évangélistes New Age. La politique n’est qu’une occasion supplémentaire de faire valoir une confirmation de soi : « C’est mon choix », ce choix qui n’engage pas mais qui dédouane – égotisme en plein, l’Etat n’est qu’un pourvoyeur de services, et les individus des usagers qui grappillent et grignotent les droits des femmes, de préférence. Propice à tout dévoiement narcissique, cette obsession à l’égard d’un « Etat réflexif »[3] qui s’abstient de se porter garant de l’intérêt général en dernier ressort, n’est qu’un tremplin vers un retour féodal où chaque petit seigneur prétexte la larme à l’œil le moindre désagrément existentiel pour capter le droit.

        Dès lors, cette réactualisation d’une séparation entre l’âme et le corps, fétichisée d’autant plus aujourd’hui qu’elle arbore une nouvelle façade technologique sous-tendue de nihilisme, confirme ainsi la croyance de ceux qui se prétendaient subversifs : au Dieu d’un Saint Paul, substituons notre Dieu libertarien. L’illimitation sacrificielle biblique concorde fort bien avec l’idéologie égotiste du tout tout-de-suite, moyennant patriarcalisme : allez-y femmes, mettez vos utérus à disposition, cela rapporte, vous n’avez rien d’autre à perdre que vos droits fondamentaux et qui sait, votre santé.

Comble de l’arnaque, l’argent serait devenu une médiation honorable assurant l’échange « altruiste », la traite des ‘mères porteuses’ ne serait qu’une vue de l’esprit et quand bien même, une règlementation permettrait d’endiguer le phénomène. Nous avons compris la parade : admettre le crime pour l’endiguer, la conscience tranquille en place des réparations ; en d’autres termes : la vie est meilleure dans l’eau de là qu’ici-bas où le droit pourrait se substituer à Dieu en tranchant les peines !

         Nous aurons ainsi compris les slogans « pour tous » de ces dernières années : « Ecole pour tous », « Mariage pour tous », « Manif’ pour tous » – au final : « Femmes à volonté pour tous », les citoyennes n’ont qu’à se brosser si elles veulent exister autrement que comme des vaches à lait, des porte-voiles ou des éjaculatoire-automates, les gardiens de la phallocratie postmoderne ont décrété. Au bout d’un moment, jusqu’à quand va-t-on nous servir cet éloge de l’heureux servage domestique ? Quand va-t-on enfin arrêter de tout simplement prendre les femmes pour des cruches déférentes ?

Le bonheur des unes devrait donc se solder par le sacrifice des autres – cet hybris infantile est censé être de gauche et féministe, quand il rétablit le bon droit de ceux qui ne trouvent rien à redire à ce que leur semblable mette leur vie sur la sellette pour leurs beaux yeux. Le devoir est donc unilatéral. Il y a celles qui se sacrifient, et les autres qui littéralement, paient le prix pour se dédouaner. Un devoir rémunéré, une morale négociée par de l’argent, cela s’appelait, jadis, lorsque les mots avaient encore un sens, subordination.

         Le propre et la grandeur de la République est de poser des principes fondamentaux qui ne sont pas négociables et qui assurent la sécurité des citoyen-nes. La loi est au-dessus des parties et ordonne le social. Quand on prétend substituer l’argent à la loi, que l’on prétend faire de l’argent une loi et d’enrober cela sous le terme d’ « éthique », l’on s’aperçoit que la GPA n’est pas une simple question ponctuelle, mais qu’elle est un prisme à travers lequel s’immisce subrepticement une logique mercantile féodale, une fois encore, et justifiant jusqu’à polygamie et inceste [4] .

       Par conséquent, cette immaculée conception queeriste où des hommes se prennent pour Dieu et en font d’ailleurs une entité figurative du culte libertarien, ne laisse rien entrevoir de bon en matière de droits des femmes – en espérant donc, que les politiques, autant que les citoyen-n-es, ne seront pas dupes. Taper des pieds et pleurer les inégalités naturelles pour jouer les apprentis sorciers n’a rien d’une démarche démocratique.

[1] Entre la Mère et la femme prostituée, Caroline Fourest préfère la Mère. Fascinant comme argument pour justifier la règlementation de la GPA en Inde : http://www.huffingtonpost.fr/caroline-fourest/debat-gpa-manif-pour-tous_b_5944940.html

[2] Bonne chronique critique par Ana-Luana Stoicea-Deram à ce sujet : http://www.marianne.net/agora-maintenant-bible-promouvoir-gpa-100234598.html

[3] Peter KNOEPFEL et al., « Changement social, politiques publiques et Etat » in Revue européenne des sciences sociales, Volume n°36, n°110, 1998, p 151-169.

[4] En avril dernier, un homme demande à sa mère de porter « son » enfant par GPA : « Un séparatiste, qui pour procréer se refuse à toucher une femme, se constitue un gynécée en pointillé : pour sauvegarder sa patrilinéarité et sans qu’aucune trace légale ne reste de la mère. Sa mère se prête en couveuse de haute technologie, une autre dame donne ses ovules pour que le spermatozoïde de monsieur niche.  Vive la gépéha qui réussit des rencontres de premier type, avec « polygynie /polygamie symbolique irréalisée* » et union matrimoniale incestuelle en devenir d’une nouvelle sorte incestueuse.» http://susaufeminicides.blogspot.fr/2015/04/maternite-en-question.html

 

© Women’s liberation without borders 2015.

La contribution posthume de Plotin contre les féminicides.

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Le blog susaufeminicides a eu la gentillesse de me laisser la touche pour publier un texte critique de ladite ‘liberté de choix’, sauvant ainsi l’âme de Plotin (205-270 après JC) qui à défaut d’avoir mis en question le statut des femmes à son époque, admit quelques disciples de sexe féminin au sein de l’école de philosophie qu’il avait créée. Quelques siècles plus tard (!) le voici de secours pour une leçon de courage.

Voici le lien du texte intitulé « La leçon de Plotin » : http://susaufeminicides.blogspot.fr/2014/09/la-lecon-de-plotin.html.

Extrait :

« L’on pouvait pressentir le revers narcissique contemporain des constitutions libérales fondées sur des droits dits ‘naturels’ présupposant la nature rationnelle (utilitaire) et autosuffisante de l’homme en tant qu’homme et non parmi ses pairs, dont l’existence a essentiellement pour vocation la conservation de la famille, la sauvegarde de la propriété et la satisfaction des besoins matériels. Ainsi est définie la liberté, aux marges de l’espace public et circonscrite par la nécessité. La naturalité des droits est donc prétexte encore usité pour faire valoir l’unilatéralité des pouvoirs immanents à la société d’une certaine classe d’individus par rapport à d’autres. Toutefois, « l’égalité des conditions » a conduit à un nivellement tel, que chacune et chacun, chaque groupe peut vanter les grâces de la nature pour instituer des privilèges désignés sans gêne sous le terme de ‘droits inaliénables’.

Plus encore est l’opposition affirmée et répétée bien qu’insensée, entre l’individu et la cité, la majorité et la minorité – je vous laisse à cet égard imaginer le contenu et la pertinence de droits dits naturels de femmes asociales et d’hommes asociaux donc ; à la suite d’Aristote, faudrait-il être une bête ou un dieu pour en bénéficier ?-laquelle conduit aujourd’hui, à l’investissement identitaire de l’espace public- (…) Prenons un autre exemple, des hommes prétendent être victimes d’une injustice lorsque la loi prévoit de les sanctionner pour patrimonialisation du corps des femmes à des fins éjaculatoires dites prostitutionnelles. Une fois encore, l’on nous parle de droits individuels, inaliénables – lorsqu’au passage de Rousseau à notre Constitution, le corps est clairement défini comme inaliénable, la monnaie n’en étant sous aucun prétexte principe de négation- et l’on ne s’arrête pas là. Alors que le problème est politisé, le choix est censé faire l’objet d’argument sans davantage de considération jusqu’à devenir un principe autarcique. De la fiction libérale énoncée ci-dessus, il se suffit à lui-même… »

NB : Pour se mettre dans l’ambiance et avec un brin d’ironie, je vous suggère de lire l’article avec cette chanson en accompagnement 🙂 https://www.youtube.com/watch?v=OzHlu5JKJvM

 

© Il est essentiel lors de toute utilisation de cette production ou partie de cette production de préciser la source : le lien et l’auteure de l’article, ponctuation adéquate encadrant la citation -entre guillements- et dans son contexte, sans distorsion ni manipulation ( article L122-5, du code de la propriété intellectuelle) . La permission formulée et explicite de l’auteure est également exigée.De la même manière, concepts,termes et approches empruntés à l’auteure du blog doivent être mentionnés comme tels- références adéquates: guillemets, liens, extraits de texte, auteure- avec accord de l’auteure. En vertu du code de la propriété intellectuelle stipulant à l’article L121-1,‘ L’auteur jouit du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son oeuvre. Ce droit est attaché à sa personne. Il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible.’

La prostitution : ni un métier, ni un choix.

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Le 30 novembre dernier, à l’occasion de la commémoration du massacre à l’Ecole Polytechnique de Montréal, le centre de femmes victimes de féminicides de Vancouver – le Vancouver Rape relief and women’s shelter -organisait une conférence consacrée à la question de la prostitution. Janice Raymond, philosophe et ancienne directrice de la Coalition contre le Traite des Femmes (Coalition Against Trafficking in Women) intervenait pour discuter les mythes autour de la prostitution et les conséquences des approches réglementariste et abolitionniste- à la suite de la publication de son dernier ouvrage Not a Choice, Not a Job: Exposing the Myths about Prostitution and the Global Sex Trade (2013). Feminist Current a retransmis l’intervention, et en voici la traduction française.

 

Janice Raymond, ‘Not a choice, not a job’, Potomac Books Inc, 2013.

 

 

Mon intervention consistera à discuter les mythes autour de la prostitution et de l’abolition.

La première raison pour laquelle ces mythes existent est certainement parce que les médias ont une tendance indéniable à glamouriser la prostitution. Ils idéalisent la prostitution comme une forme de sexualité extravertie-ce qui fait que nous avons une culture proxénète prégnante et une industrie du sexe massive et mondialisée, notamment en raison des campagnes menées par les organisations pro-prostitution à l’échelle internationale. Les prostitueurs pensent dès lors avoir le droit légitime et attitré à l’accès tarifé au corps des femmes. Ils ne le remettent pas du tout en question.

Malheureusement, beaucoup de groupes dits progressistes souscrivent à cette idée selon laquelle la légalisation de la prostitution protège les femmes prostituées, et suggèrent que la prostitution devrait être traitée comme un emploi à part entière, un service.

Puis, s’ensuivent les clichés habituels pourrait-on dire : la prostitution est inévitable, c’est le plus « vieux métier du monde », la légalisation régulerait le marché sexuel. Ou encore : la prostitution ne serait qu’un un travail du sexe, lela traite, la simple migration de ce travail et relèverait de la libre circulation des travailleuses. A ce titre, la prostitution est soit forcée, soit choisie.

En tant que militante féministe, j’ai rencontré des centaines de femmes dans le système prostitutionnel. Des femmes dont la vie a été détruite par la prostitution. Des femmes qui ont fuient leur pays pour avoir un travail décent, pour finalement finir dans la prostitution. Des femmes dans mon propre pays, les Etats-Unis, qui ont dû quitter leur foyer pour fuir l’inceste et sont tombées sous la tutelle d’un proxénète.

J’ai été dans les bordels au Bangladesh, and j’ai parlé à plusieurs prostitueurs qui ne remettent absolument pas en cause ce qu’ils pensent être leur droit légitime à l’achat des femmes et des filles, pour soi-disant satisfaire leurs ‘besoins sexuels’. Et, par les conférences que j’ai pu donner, j’ai remarqué que beaucoup d’auditeurs et d’auditrices compatissent avec les victimes de la traite, mais beaucoup de gens bien-intentionnés ne conçoivent pas le lien intrinsèque entre la prostitution et la traite des femmes. C’est-à-dire ce qu’organise précisément la légalisation de la prostitution.

Ils souscrivent à ce qui semble être un simple truisme : la légalisation contrôle le crime organisé, le trafic, et protège les femmes prostituées, car elle régule justement le système et ses excès. Toutefois, bien que ces personnes ont été pour ainsi dire, nourries par ces spéculations, elles ne sont pas capables de démontrer la véracité de ces propositions et se contentent d’un a priori réaliste.

Quand j’ai commencé à travailler dans les années 1980 sur le sujet, durant la campagne pour abolir la traite et la prostitution, il n’y avait presque aucune ONG, ni aucun gouvernement qui s’attaquaient à la demande. Il était impensable d’évoquer la responsabilité du prostitueur. Cela a pris 20 ans pour que certains Etats commencent à prendre en compte et condamner la demande- parmi eux : la Suède, la Corée du Sud, la Norvège et l’Islande. Depuis lors, ces dispositions ont fait l’objet de virulentes oppositions. Par exemple en Norvège, les conservateurs viennent d’être élus grâce à l’une de leurs propositions électorales visant à faire abroger la loi abolitionniste, contre la pénalisation des acheteurs. Nous verrons ce qui cela donnera.

Mais j’aimerais m’attacher très précisément aux arguments concernant la pénalisation des prostitueurs. Je suis philosophe de formation, donc il est très important pour moi d’analyser les arguments invoqués.

Selon la vision règlementariste, les gouvernements devraient considérer les prostitueurs comme des partenaires de lutte contre le trafic sexuel. Ces prostitueurs sont appelés ‘acheteurs responsables’ ou ‘acheteurs éthiques’. Et donc en 2006, lors de la coupe du monde en Allemagne, des organisations féministes et de droits humains ont fait une campagne en ce sens.

Ces associations ont mené une campagne en faveur d’un tourisme sexuel dit ‘éthique’. Elles ont distribué des tracts conseillant aux prostitueurs potentiels de s’abstenir d’acheter les femmes dans les bordels, si celles-ci leur disaient clairement qu’elles avaient des dettes envers leur maquereau ou qu’elles avaient été forcées de se prostituer.

Or, pourquoi une femme dirait-elle à un prostitueur qu’elle a été forcée de se prostituer? Et surtout, pourquoi le prostitueur demanderait-il cela à la femme ? Cela a pourtant été le fil conducteur des lobbies pro-prostition : selon eux, il serait possible de faire en sorte que les prostitueurs se comportent de manière éthique et responsable. Concrètement, est-ce que ces campagnes ont eu des effets sur le comportement des acheteurs ? Il n’y a pas d’études sur le sujet, et aucune enquête ne montre les effets positifs de la campagne de 2006.

Mais en 2010, le conseil municipal d’Amsterdam a fait un sondage sur internet qui regroupait les avis des acheteurs allant sur des sites prostitutionnels. Une des questions était : lorsque vous tombez sur des femmes prostituées que vous pensez avoir été forcées, est-ce que vous réagissez ? Eh bien, la réponse était clairement : non – et cela à l’échelle internationale, pas seulement locale ou nationale.

Aux Etats-Unis, une autre étude similaire a été menée, dans mon Etat, le Massachussetts – deux milles hommes sondés et le même résultat. Ainsi, lorsque des hommes savent les femmes prostituées forcées, exploitées par des proxénètes, cela n’affecte nullement leur comportement. Ils continuent d’acheter le corps des femmes, même s’ils sont au courant de la situation et constatent les marques de violences physiques : bleus etc …. De même, le gouvernement néerlandais a mis en place une ligne téléphonique à disposition des acheteurs  pour signaler un abus. Cette ligne téléphonique n’a jamais été utilisée. Pareil au Danemark.

   Un autre argument invoqué, surtout dans le milieu universitaire, soutient que la prostitution est une question trop compliquée pour uniquement l’aborder sous l’angle de la demande. Pourquoi disais-je que cela est une discussion proprement universitaire ? Parce qu’en fait, cela fait de la demande une abstraction. Bien sûr que la prostitution n’est pas seulement liée à la demande. Elle est aussi le fait des politiques économiques nationales et internationales en matière de globalisation et donc aux crises politiques et financières. Ou même des catastrophes naturelles, comme aux Philippines, où la traite bat son plein en ce moment- ou encore l’occupation militaire, dont les Etats-Unis sont grandement responsables. Les stéréotypes et pratiques racistes et bien sûr, l’inégalité structurelle entre les femmes et les hommes sont également des facteurs. Mais le fait est qu’un système prostitutionnel sans demande perdrait des millions et se casserait le nez.

Toujours est-il que dans la littérature académique –  dans le domaine des women’s studies particulièrement, avec lequel je suis familière- peu de chercheur-e-s veulent conduire leurs études en considérant la demande, à partir d’enquêtes réalisées auprès d’hommes réels – et non d’après quelques supputations- qui ont accès au corps de femmes tout aussi réelles.

     Considérons à présent une autre raison avancée, consistant à dire que pénaliser la demande conduit les femmes dans des lieux clos inaccessibles et à la clandestinité. Et c’est un argument qui fait son effet- en particulier dans certains cercles, puisqu’on a tendance à penser que si l’on pénalise la demande, les prostitueurs ne vont plus oser aller voir les femmes prostituées sur le trottoir. Mais l’on doit se demander, concrètement, ce qu’est la clandestinité. Et c’est un débat qui a largement été mené en Suède. Eh bien, cela signifie que la prostitution a lieu dans des lieux clos, isolés ou sur internet. Cela dit, le fait est que ces lieux supposément moins accessibles, ne le sont pas plus que d’autres. Les acheteurs n’ont aucune difficulté pour s’y rendre et la police pour les localiser, surtout sur internet. On pourrait même aller jusqu’à dire que les publicités sur internet rendent la prostitution d’autant plus visible.

Dans un rapport datant de 2010 initié par le conseil national suédois évaluant les effets de la loi, il a été souligné que la publicité sur internet en matière de prostitution facilitait le travail de la police pour localiser les victimes et engager des poursuites contre les trafiquants.

Aucune preuve non plus ne montre que le modèle suédois a conduit à la migration de l’activité ; de même, selon les associations de terrain, la très forte diminution de la prostitution de rue n’a pas entrainé le déplacement de l’activité dans des lieux isolés depuis l’application de la loi.

Notons, que la prostitution de rue ait prétendument basculé dans des lieux clos est un argument largement utilisé par les lobbies pro-prostitution. Mais il y a là une contradiction plus que frappante. Il est intéressant que les opposants utilisent cet argument- là contre le modèle suédois, lorsque ces mêmes groupes font la promotion de la légalisation de la prostitution et de la décriminalisation de la demande. Ils disent au contraire que les bordels assurent la sécurité des femmes prostituées. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il faut être cohérent : soit les bordels rendent la prostitution plus dangereuse pour les femmes prostituées, soit ils assurent leur sûreté. Et pourtant, ils tiennent le double discours. Sans autre forme de procès. L’inclination est très claire, l’objectif est justement de préserver l’impunité de la demande et des acheteurs, d’agir dans leur intérêt en somme.

Dans le même esprit, l’on entend souvent qu’avant la loi, les femmes prostituées avaient plus de temps avant de « conclure la transaction » et voir s’il y avait un danger lorsqu’une voiture s’arrêtait. Mais j’aime beaucoup citer Trisha Baptie ici, survivante de la prostitution et journaliste, qui en réponse affirme que lorsqu’elle était dans l’engrenage : «  Je pouvais avoir cinq minutes. Deux minutes. Dix minutes. Cela n’avait aucune sorte d’importance, c’était à la grâce de Dieu. Aucune d’entre nous n’avait les moyens de savoir si cela allait se passer comme d’habitude ou pire. » . Je pense que ce que les gens ne savent pas, c’est que la possibilité pour les femmes dans les bordels légaux des Pays-Bas, de l’Allemagne ou de l’Australie, et d’autres pays où la prostitution est légalisée, d’être abusées et subir des dommages est beaucoup plus élevée que là où la demande est pénalisée. C’est très précisément la raison pour laquelle dans les pays où la prostitution est organisée, les lobbies pro-prostitution ne cessent de publier des manuels d’auto-défense qui indiquent aux femmes au sein même des bordels légaux, comment éviter la violence des acheteurs.

Ils expliquent comment utiliser du matériel spécifique contre les prostitueurs ou conseillent de garder un couteau sous le lit au cas où. Je vous invite même à lire ces suggestions d’auto-défense également présentes sur internet. Ces manuels ressemblent à ce qu’une amie appelle « la gestion de crise en cas de prise d’otage ». Tout cela pour dire que les risques sont inhérents à la prostitution. Et les prostitueurs sont parties intégrantes de ces risques. Ces manuels sont des preuves, ils témoignent des risques constitutifs du système prostitutionnel, même dans les pays affirmant que la légalisation rend la prostitution moins dangereuse. C’est faux. Un tiers des bordels aux Pays-Bas ont dû être fermés à cause des crimes organisés, et cela peu après l’adoption de la loi. En Australie, la légalisation de la prostitution a justement conduit à une très forte augmentation de la prostitution illégale. Si bien qu’aujourd’hui dans l’Etat de Victoria, il y a trois fois plus de bordels illégaux que de bordels légaux.

 

Les Pays-Bas ont mis en place des « zones de tolérance », nous appelons cela plutôt des « zones sacrificielles » dans les villes les plus importantes comme Amsterdam et Eindhoven. Celles-ci ont aussi dû être fermées presqu’aussitôt qu’elles ont été ouvertes. Les voitures se garaient dans ces zones de prostitution plus ‘informelles’ censées être sécurisées puisque surveillées par la police. Et pourtant elles étaient des hauts lieux du crime organisé. C’est la raison pour laquelle elles ont été fermés, mais également parce que les femmes y subissaient couramment des viols. Et cela sous le regard même de la police. C’est simple, plus la prostitution est organisée, règlementée, légalisée, plus les femmes prostituées subissent des violences.

 

Enfin, une autre rhétorique affirme que les femmes prostituées ne veulent pas la pénalisation des acheteurs. Mais il faut faire preuve de rigueur ici. Cela dépend clairement à qui la question est posée: aux femmes se définissant comme « travailleuses du sexe », ou aux survivantes de la prostitution? Et donc je pense que l’on devrait débattre de cela, du fait que deux positions conflictuelles s’affirment dans le débat et que toutes deux affirment avoir la légitimité de l’expérience.

Les survivantes conçoivent la prostitution comme une violation des droits humains des femmes, comme une forme de violence contre les femmes. Elles maintiennent ainsi que la protection des femmes prostituées passe par la criminalisation de la demande et des prostitueurs, ainsi que par l’accompagnement des victimes grâce à des programmes de sortie de la prostitution. Cela signifie mettre en place des alternatives.

La seconde position, beaucoup plus relayée, est celle desdites « travailleuses du sexe » et leurs alliés, qui ‘glamourisent’ la prostitution, la rendent ‘sexy’ et par conséquent, sont d’autant plus présent-e-s dans les médias- et dont les lobbies bénéficient de financements importants comparés aux associations abolitionnistes.

Pour donner un exemple, aux Etats-Unis il y avait un groupe nommé « Les Coyotes »* , que vous connaissez probablement – l’un des groupes les plus influents prétendant agir dans l’intérêt des femmes prostituées. Mais «Les Coyotes » faisaient de la communication et ne pourvoyaient aucun service, ni même du thé ou du café aux femmes prostituées, rien du tout. Au lieu de cela, ils faisaient de la prostitution une activité ‘sexy’ pour attirer les médias. Et pendant des années et des années, l’on entendait plus que « Les Coyotes » en matière de prostitution. Ce lobbie a fait campagne en faveur de l’industrie pornographique, ils sont même allés devant les tribunaux en soutien aux pornographes. Mais ils se sont pourtant auto-proclamés défenseur de la prostitution et donc –selon eux- des femmes prostituées.

Après quelques recherches, nous avons découvert que contrairement à ce qu’ils affirmaient, les «  Coyotes » n’avaient jamais reçu de cotisation de la part des femmes prostituées. Cela a été publiquement dénoncé, et ils ont dû le reconnaître.

En conséquence, je pense sincèrement que ce que nous devons faire, c’est de diffuser la parole des survivantes de la prostitution, et cela massivement. Car elles sont la voix de « l’expérience », elles sont celles qui savent de quoi elles parlent. Elles n’essaient pas de rendre la prostitution ‘sexy’ pour attirer les médias.

C’est ce que nous avons essayé de faire quelques années plus tôt. Nous avons organisé une conférence où intervenaient les survivantes de la prostitution au Parlement Européen. Vous pouvez trouver le document intitulé «  Le manifeste des survivantes » construit sur le même modèle que celui des Philippines, rédigé par 75 femmes dans la prostitution. Ce manifeste affirmait que la prostitution n’est pas un travail du sexe. la traite ne relève pas de la libre circulation des travailleuses. Le manifeste encourageait les gouvernements à arrêter la légalisation de la prostitution, soit d’accorder aux proxénètes et prostitueurs la permission légale de vendre et d’acheter des femmes. Et depuis, au Canada par exemple, les blogs se sont multipliés, accueillant la parole des survivantes. Récemment, les survivantes de la prostitution ont été auditionnées pendant l’affaire Bedford.

C’est à cela que nous devons porter notre attention, précisément à cause de la perversion de la réalité par ces groupes auto-proclamés « travailleuses du sexe ». Et beaucoup de femmes utilisent ce terme, ce n’est pas seulement cela qui est déplorable. Ce qui est condamnable en revanche, c’est lorsque ces groupes apportent clairement leur soutien à l’industrie du sexe. C’est monnaie-courante et nous devons en parler et le souligner très sérieusement.

Pour ce faire, j’insiste une fois encore, il faut diffuser et rendre audible le plus possible la parole des survivantes.

Un dernier aspect que j’aimerais aborder, c’est l’argument selon lequel la pénalisation des prostitueurs porte préjudice à leurs épouses et enfants, lorsque cela est rendu public à la famille par l’arrestation et les sanctions. Moi je pose la question, sincèrement, en quoi faire en sorte que l’achat du corps des femmes par les prostitueurs reste secret protège-t-il leurs épouses et leurs enfants ? Enfin, c’est une question de bon sens. Les femmes ont bien le droit de savoir ce que font leurs époux ou conjoints, qui se trouvent être également leurs partenaires sexuels et sont donc exposées aux risques de contamination par une MST. Cet argument ne tient pas une minute la route. Et c’est un paradoxe assez frappant de la part des groupes dits « pro-sexe », de faire usage sans arrêt de ce prétexte suggérant qu’en pénalisant les hommes, on pénaliserait d’une manière ou d’une autre les femmes.

Enfin, je voudrais m’arrêter quelques minutes sur le modèle sud-coréen, car l’on a toujours tendance à prendre les pays occidentaux comme exemples- mais celui-ci présente des aspects intéressants. Vous avez certainement entendu parler du modèle nordique, mais peu ou moins du modèle sud-coréen. En fait, en 2004, la République sud-coréenne a adopté une loi intitulée « la loi tolérance-zéro » dont l’un des objectifs était de pénaliser l’achat prostitutionnel. Une des mesures clés fut de consacrer un budget important pour l’assistance des femmes prostituées. Lorsque j’ai rencontré le personnel des services d’accompagnent, celui-ci m’a fait savoir qu’une de ses plus grande satisfaction était de constater l’efficacité du programme d’assistance, puisque le nombre de femmes dans la prostitution avait diminué de 56% quelques années après l’adoption de la loi-selon l’étude menée par le ministère de l’égalité femme-homme en Corée du sud. De même qu’à l’échelle régionale, la prostitution avait largement été endiguée.

Qu’est-ce qui a conduit à de tels résultats ? Le financement par le gouvernement des programmes de sorties de la prostitution- consistant à conseiller les femmes, les former pour qu’elles trouvent un emploi, leur permettre d’avoir accès à des soins médicaux, ainsi qu’une indemnité mensuelle et une assistance juridique. Pour avoir accès à cela, les femmes – grâce au suivi préalable des services de réinsertion- devaient témoigner des violences subies, manifester des signes d’addiction à la drogue et/ou être mineures. Des milliers de femmes ont eu recours à ce programme. Mais bien sûr, son succès est essentiellement lié au fait que la loi sanctionnait l’achat du corps des femmes. Les prostitueurs pouvaient ainsi encourir jusqu’à un an de prison et une amande de plus de 2000 dollars. Le ministère de l’égalité femme-homme a également interrogé des prostitueurs, à la suite de quoi ceux-ci ne l’étaient plus, puisqu’avaient arrêté l’achat de services sexuels depuis la mise en application de la loi.

Plus important encore, les groupes de femmes et survivantes m’ont également affirmé que – je cite – «  les survivantes de la prostitution considèrent qu’il s’agit là comme d’un miracle : les femmes peuvent sortir de la prostitution grâce à la protection de la loi. Celles qui croyaient être exclues socialement et politiquement, bénéficient d’une protection législative telle, que la loi punit conséquemment ceux qui l’enfreignent car pensent être au-dessus d’elle. C’est cela qui constitue un réel pouvoir pour les femmes dans la prostitution. ». Voilà le retour qu’ont eu les associations féministes de la loi abolitionniste, de la part des femmes prostituées et survivantes. Enfin, les hommes qui abusaient d’elles pouvaient encourir des sanctions.

Je terminerai en vous informant qu’après de longs débats-vous êtes peut-être déjà au courant-, les parlements français et irlandais ont soumis une proposition de loi en faveur de la pénalisation des prostitueurs. La semaine prochaine aura lieu à l’Assemblée Nationale française le vote de la loi abolitionniste, prévoyant lé pénalisation des acheteurs, la dépénalisation du délit de racolage, la mise en place de services de protection et d’assistance. Cette proposition de loi a été émise par la gauche -les groupes socialistes et communistes- donc on ne peut pas dire qu’elle soit le fait de religieux moralistes. Nous espérons ainsi que la loi sera votée et que cela s’étendra à plusieurs pays en Europe, pour que les pays scandinaves ne soit plus les seuls à bénéficier de cette loi.

Je ne dis pas pour autant que les lois pénalisant les acheteurs soient parfaites. Je ne dis pas non plus que la loi est la seule solution. Mais en même temps, la loi est plus que la loi. Elle marque l’inclination de tout un pays au regard des préjudices que peuvent subir les femmes. Elle indique clairement que dans tel ou tel pays, les femmes ne sont pas à vendre, ni à acheter. La loi a une fonction normative importante : elle montre que la prostitution n’est pas inévitable, et institue la responsabilité juridique des acheteurs. Ces lois sont certes modestes, elles font de l’achat prostitutionnel un délit et non un crime. Mais elles envoient un message très puissant : l’achat du corps des femmes et des enfants ne sera en aucun cas toléré.

Je vous remercie pour votre attention.

                                                                    Janice Raymond, 30/11/2013.

* C.O.Y.O.T.E cf https://beyourownwomon.wordpress.com/a-propos/

© Women’s liberation without borders 2014

https://beyourownwomon.wordpress.com/2013/09/10/feminicide-rachel-moran-denonce-le-calvaire-prostitutionnel/

https://beyourownwomon.wordpress.com/2013/11/30/le-29-novembre-2013-la-france-vote-labolition1/

‘Amicale proxène et féminicides’- Christine Gamita.

Proposition de loi renforçant la lute contre le système prostitutionnel.