Symptômes apathiques. La démocratie sans débat.

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Démosthène pratiquant l'art oratoire par Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ. Selon la légende, pour renforcer sa voix, Démosthène se serait exercé contre le bruit des vagues. http://www.arretetonchar.fr/wp-content/uploads/2013/IMG/archives/ico/Alphabetique/Web/original/Lecomte%20du%20Nouy%20Jean-Jules-Antoine%20-%20Demosthene%20S-Exerce%20A%20La%20Parole.html

Démosthène pratiquant l’art oratoire par Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ. Selon la légende, pour renforcer sa voix, Démosthène se serait exercé contre le bruit des vagues. http://www.arretetonchar.fr/wp-content/uploads/2013/IMG/archives/ico/Alphabetique/Web/original/Lecomte%20du%20Nouy%20Jean-Jules-Antoine%20-%20Demosthene%20S-Exerce%20A%20La%20Parole.html

« Mais, pour l’heure et sans plus tarder, à qui veut ériger stasis en son importance principielle, il suffit de gagner le meson : ce centre de la cité, commun à tous et lieu de la mise en commun qui, pour des citoyens égaux et interchangeables, dessine l’espace d’une parole et d’une action au service du koinon (du ‘commun’) » – Nicole Loraux, « Le lien de la division » in La cité divisée, Paris, Payot, 1997, p98.

 

Le post qui suit est un état des lieux très bref et critique de ce que l’observation du déroulement de débats publics, formels ou informels, révèle de tout à fait affligeant. J’écris donc ici en tant que citoyenne et féministe atterrée.

Outre la réduction de la démocratie à un bulletin de vote tranquillement déposé dans une urne à partir d’une offre électorale que notre ami Shumpeter assimile volontiers à un marché, il semble que l’on assiste plus que jamais au cratos de l’ataraxie la plus totale.

Chacune et chacun sait que les révolutionnaires ont dans un premier temps pris la volonté générale comme principe normatif, sans qu’il n’y ait de réel contenu ‘suffragiste’, comme le montre la Constitution de 1791. La représentation est franchement affirmée comme antidémocratique, contre le peuple inconstant, stupide et dont la ‘volonté générale’ ne peut directement émaner d’un vote. Les représentants « veulent pour la nation » et cette ‘volonté générale’ est garantie par l’impartialité de la loi à laquelle chaque citoyen-n-e doit se soumettre sans y avoir concouru donc. Parmi les fondateurs, élection, représentation et démocratie ne vont pas bien ensemble. Soit, la souveraineté du peuple est évidemment une construction juridique normative, comme nous l’avons indiqué, jusqu’à l’extension des droits politiques, droit de vote en particulier, universel (et unisexuel). Ce n’est qu’à ce moment-là que la souveraineté du peuple est associée à l’élection de représentants et le pouvoir acquiert une dimension démocratique.

Ceci est fort bien, la Suisse est également grande fan de Rousseau, sauf que … où est la concertation et la délibération dans tout cela ?  Nulle démocratie à l’horizon s’il n’y a pas délibération et association des citoyen-n-es aux décisions. Cela veut dire que le référendum n’est pas le summum de la démocratie. Loin de là. L’on a tout au plus achevé (petit jeu de mot, tué, liquidé, insulté) une République, bien que très partielle. En effet, Rousseau exclut toute discussion et délibération, lâchons le mot, confrontation entre citoyen-n-es pour construire une volonté dite générale. Concrètement aujourd’hui, alors qu’il distingue volonté générale et volonté de tous, si l’on se réfère à son système, c’est pourtant bien un vote d’agrégation qui émerge. La citation ci-dessus montre au contraire que chez les athéniens, il est parfaitement clair que le vote majoritaire conduit à une discrimination de principes qui ne va pas faire plaisir à tout le monde. Toujours est-il, le vote en question est le fait de débat, de délibération, d’argumentation, de confrontation, bref, tous les synonymes que vous voulez – permettant aux citoyens de juger et de trancher.

Pratiquement, si les lectrices se posent la question, j’ai grand intérêt pour la démocratie athénienne, mais également pour la Rome antique, qui fait que je me positionne pour un système hybride étant la République démocratique. Beaucoup de récits et de théories à ce sujet, je n’ai malheureusement pas le temps de les discuter et de préciser ma pensée. Tout cela pour dire néanmoins, que ce soit parmi les Anciens grecs ou romains, le conflit donne lieu à un ordre légal et politique au sein de la Cité. Le peuple-Un n’est pas un a priori, mais constamment se démultiplie en fonction d’institutions communes questionnées, et suivant une ré-institutionnalisation. La citoyenneté est donc plurielle mais cette pluralité est une condition de la fondation, de ce qui constitue l’unité de la cité.

Et donc, allez-vous me dire, quel rapport avec l’apathie symptomatique des sociétés contemporaines ?

Evidence.  Je ne reviendrai pas sur les effets de ces symptômes sur le pouvoir politique, ne l’entendez pas incarné dans la figure présidentielle ou que sais-je encore, mais en termes institutionnels, exposés dans la ‘La leçon de Plotin’.

Les masses ont peur. Je dis bien les masses. Ce tout informe prêt à tirer le meilleur parti d’une situation donnée sans examen de sens, ni de principes. Alors bien sûr, la rhétorique autocrate ‘c’est mon choix’, ‘mon identité’, sont récurrentes et ce que l’on observe, elle rythme des débats absolument infructueux. Puisqu’au final, il n’y en a pas. Que ce soit cette espèce de blague qu’est la « démocratie de proximité » où chacun regarde ce que les élus peuvent apporter à leur petit quartier indépendamment d’une échelle plus large de délibération, ces débats organisés au sein d’institutions universitaires où les étudiant-e-s ne font que répéter les légendes qu’on leur a apprises pendant des années sans avoir chercher des références supplémentaires et bien dressé-e-s à ne froisser personne, la petite bourgeoisie qui croit que les droits tombent du ciel, ces élites qui font dans le ‘tout ou rien’ anhistorique, comme si le changement était d’un claquement de doigt- il y a confusion des termes et des projets. 

L’on a d’une part, l’exigence consensuelle de base : si vous défendez une position, des principes, des choix de politiques publiques spécifiques et précis, vous êtes forcément dans l’idéologie … totalitaire. Pourquoi cela ? C’est une conception qui vaut précisément parce que l’interlocuteur/trice n’est pas en mesure de défendre sa propre position. Ne pas être d’accord n’est pas signe d’ignorance. Tout au plus de « mésentente » (J.Rancière), et la démocratie politique, citoyenne est absolument nécessaire parce que les sujets politiques constituent des tiers capables de juger indépendamment d’une affiliation à un parti, ou association. La démocratie n’est pas simplement partisane, elle est délibérative (NB: je ne l’entends aucunement à la manière de Rawls ou Habermas). Cette délibération, si elle venait à être institutionnalisée, encourage la responsabilité citoyenne. Il ne s’agit pas d’émettre des propositions et des avis à la  légère. Cela signifie-t-il que le débat doit se faire de manière aseptisée ? Certainement pas. Pourtant ce que l’on remarque, cette persistance présomptueuse et hautaine d’acteurs se positionnant en surplomb et prétendant à la neutralité.

L’agon, telle est la phobie des sujets contemporains. Cela accompagné d’une potentielle expertise profane des citoyens, les aristocrates sont achevés. Ainsi, chacun-e connait les dispositifs participatifs mis en place, que ce soit les jurys de citoyens au Canada (par exemple,  en Colombie-Britannique, l’on a donné à une assemblée de 160 citoyens le soin d’élaborer une réforme du mode de scrutin. Après un travail de six mois, le projet a été jugé compétent pour être soumis à référendum), la Commission Nationale du Débat Public en France (la portée n’est que consultative, mais l’on ne peut négliger l’avancée non seulement juridique, mais politico-administrative), et bien d’autres cas encore à l’échelle internationale.

Cela montre premièrement que, plutôt que de voir sans cesse une opposition presque ontologique entre les élu-e-s (du peuple) et les citoyen-n-es, il y a au contraire une interaction entre acteurs/trices, une complexité dans l’élaboration des décisions, garantes de leur qualité mais également de leur légitimité. Les élu-e-s rendent des comptes aux citoyen-n-es, et les citoyen-n-es sont responsables politiquement des propositions en cas de désaccord. De même, les mobilisations ne sont plus simplement le fait de groupes organisés, mais également de citoyen-n-es que certains qualifient d’ « ordinaires », capables de juger et de prendre position. Voilà ce qui définit une société politique, et non une société civile, privative, endormie, à la marge, qui fait du bruit mais n’émet aucune alternative sérieuse.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’exclure les initiatives proprement citoyennes : Universités populaires, Universités du citoyen, le community organizing, etc. sont autant de manières, mais non exclusives, de dynamiser la vie locale et celle de la cité.

Par ailleurs, cette confrontation permet de montrer en paraphrasant partiellement Jacques Rancière, « l’universalité des torts » dont une partie des citoyen-n-es fait l’objet. Il ne s’agit pas de réifier ces citoyen-n-es selon la doctrine de l’exclu-e, des damné-es de la Terre. La démocratie agonistique n’est pas l’expression, ni le déploiement des corps souffrants, mais au contraire, l’action, l’initiative, le commencement, le discours en acte, loin de la misologie misérabiliste et identitaire qui capte le droit. Encore une fois, l’aseptique n’est pas non plus la règle.

Après cela, les coincés de la synapse vous traiterons de douce rêveuse – ne se rendant même pas compte que leur propre utopie réaliste est absolument spéculative et insensée. Mais comprenez, que ce soit les masses pour lesquelles le débat public n’est qu’une extension de Secret Story, et qui regardent, se plaignent éventuellement, ou l’attitude esthétique des élites qui critiquent tout, trouvent tout intéressant, défendent tout et n’importe quoi, ou ceux qui prétendent à une Vérité du Peuple, nous sommes face (ou pas d’ailleurs) à des positions qui n’admettent pas la contingence propre au politique. La politique et le pouvoir explicite résultant, ne relèvent pas de la certitude, mais de l’expérience. La pensée évolue en fonction des conséquences souvent imprévisibles des décisions. C’est le propre de la démocratie et ce qui la rend impossible à circonscrire entièrement par une procédure. D’où la vigilance nécessaire, le recul et plus que tout, le souci du monde.

Enfin pour l’heure, il n’est que question de normes et de maximisation de délires divers et variés. Je jette la pierre, les masses sont presque prêtes pour la dictature. Pourvu qu’elle adopte un autre nom, cela passera très bien. Et comme je n’aime pas finir sur une note pessimiste, et légèrement exagérée puisqu’il reste des citoyen-n-es à la recherche du ‘trésor perdu’, terminons avec Cornelius Castoriadis : « Ce n’est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous » (Fait et à faire, 1997).

Virginia PELE, 23/10/14.

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