BRA-BUSTERS : l’usurpation féministe d’une page pornographique.

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       Facebook est bien connu pour sa caution de pages on ne peut plus misogynes incitant à la violence des hommes contre les femmes. Que ce soit à travers des insultes phallocrates sous couvert d’humour, la promotion de la prostitution et de la pornographie, il ne viendrait certainement pas à l’idée du réseau social d’interdire ces pages humiliantes, méprisantes et déshumanisantes  à l’égard des femmes ! Privilège masculin que d’objectifier et réifier la moitié de l’humanité en tout impunité, l’usurpation féministe d’une page pornographique intitulée ‘BRA-BUSTERS’ a largement mis au jour et en échec le chauvinisme mâle de Facebook.

Ce ‘putsch’ féministe – selon les mots des administratrices- a suscité des réactions très contrastées : de l’enthousiasme au rejet et l’exaspération totale, personne n’est resté indifférent.

Mais qu’est-ce que les ‘usurpatrices’- Lili Fitna et Kassandra Firebird- ont à dire à propos des controverses autour de la ‘prise d’assaut’ de la page, et de l’usurpation elle-même ?

Voici les propos recueillis concernant une ‘mutinerie’ assez inattendue et unique en son genre.

          WLWB : Tout d’abord, comment avez-vous pris d’assaut la page BRA-BUSTERS ? Qu’est-ce qui vous a conduit à une telle initiative ? Et selon vous, quel a été l’élément décisif qui a conduit d’autres femmes à se joindre à la nouvelle administration de la page ?

L.F : Je n’ai jamais eu l’intention, à proprement parler, de reprendre le contrôle d’une page sur Facebook. C’est une histoire assez bizarre en fait. Un jour, j’ai reçu un message privé d’un homme me demandant si je pouvais l’aider à alimenter la page d’un contenu un peu nouveau : Les messages ne sont pas traduits.

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Après ce message, et après avoir vu la page, je suis restée sans voix. Cet homme savait-il qui j’étais ? Où avait-il trouvé mon compte ? A-t-il la moindre idée de ce que je ferais si j’étais en possession de la page ? Je ne savais pas s’il était véritablement naïf, voire idiot, ou s’il essayait sincèrement de changer de cap. J’en ai alors parlé à des féministes que je connais bien, et leur ai demandé conseil. Elles m’ont suggéré de foncer !

Comme j’avais peur que cela soit un piège, je n’ai pas donné à cet homme mon adresse email. Je lui ai ainsi répondu :

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A la suite du dernier message, il m’a nommée administratrice. J’avais déjà posté une demande dans un groupe féministe, pour celles qui voudraient se joindre à l’administration de la page et essentiellement mettre de l’ordre sur cette page. Je leur ai dit que celles qui se manifestaient seraient d’emblée dans le coup ! Alors quelques femmes se sont portées volontaires, et à l’instant même où j’ai été nommée administratrice, j’ai désigné trois autres femmes en l’espace de dix minutes et nous nous sommes mises au travail. Au premier abord, nous avons étaient si écœurées du contenu, que, de colère, nous avons commencé par le supprimer. Nous communiquions par messages privés sur Facebook. Comme nous craignions que tout ceci ne soit qu’un canular, nous avons fait autant de captures d’écran que possible, et supprimer le maximum de contenu.

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K.F : En ce qui me concerne, j’étais immédiatement intéressée par le projet, principalement parce que l’idée est marrante !  J’adore me moquer des hommes, c’est si libérateur ! Je pense que plus de femmes devraient s’y essayer !

      

     WLWB : Vous avez certainement lu l’article de Renee Davidson intitulé Pour lutter contre le sexisme, inutile d’humilier publiquement les sexistes[1]. Beaucoup d’aspects m’ont frappée dans ce texte, notamment le fait qu’elle décrive la prise de contrôle de la page comme un simple acte de vengeance, voire de l’exhibitionnisme puéril, bête et méchant. Que pensez-vous de ces analogies ?

K.F : Qu’est-ce qui est puéril au juste ? Si cette entreprise est puérile, alors nous devons absolument l’être davantage ! Premièrement, les mots utilisés par l’auteure ont une signification patriarcale, ils ne font ainsi pas sens pour moi. Nous devons nous moquer des hommes, et les humilier eux, et leur misogynie. Quand est-ce que demander gentiment aux hommes d’arrêter leurs actes barbares a-t-il aidé les femmes ? A-t-on jamais entendu une femme dire ‘ S’il vous plaît, vos actes nous font du mal, arrêtez’ et les hommes exécuter aussitôt ?  Le problème c’est que l’on tend à faire fi des actes réels d’humiliation et de violence des hommes contre les femmes, pour une vision fantasmée de leur bonne volonté. 

            WLWB : Dans ce même article, l’auteure fait l’apologie des valeurs prétendument féministes de dialogue et d’inclusion. Elle fait référence aux ‘Marches des salopes’, mouvement qui selon elle, remet en cause l’humiliation publique pratiquée par le patriarcat contre les femmes. Pour moi, c’est exactement la raison pour laquelle la prise de contrôle de la page est mal comprise. Nous vivons dans une ère postmoderne au sein de laquelle la seule résistance envisageable consiste à recycler les pratiques dominantes, suivant – comme l’appelle justement Castoriadis- un ‘conformisme sophistiqué’. Par conséquent, que des femmes tentent de se réapproprier le terme de ‘salope’- quelle surprise !- semble être davantage acceptable que de mettre les hommes face à leur propre misogynie.  C’est-à-dire que l’auto-dénigrement est paradoxalement recevable sous couvert de subversion et d’émancipation. Mais en aucun cas l’ordre consensuel ne doit être remis en question, et certainement pas les privilèges des hommes. A mon avis, c’est tout ce qui fait le génie de la ‘prise d’assaut’ : quand on y pense, vous ne caricaturez même pas les hommes qui commentent la page. Vous prenez leurs photos de profil, qui sont publics de toute façon, vous y inscrivez leurs commentaires et vous postez le tout sur la page. Même si Renee Davidson pense qu’il s’agit d’une subversion de mauvais goût, il ne s’agit pas de sub-version du tout ! Vous exposez les choses telles qu’elles sont, et en l’occurrence, vous rendez visible pour les femmes l’étendue de la misogynie des hommes. Vous renvoyez les hommes à leur propre responsabilité et culpabilité, il y a un effet miroir ; ce qui n’est pas le cas de la ‘ Marche des salopes’ où les femmes demeurent les projections des hommes.

Que diriez-vous alors à ceux/celles qui pensent que vous vous comportez exactement comme les hommes dont vous faites le procès ?

L.F : Je suis d’accord avec votre analyse. En l’occurrence, je pense que si nous étions comme les hommes auxquels nous nous attaquons- et les hommes en tant que classe- nous aurions, comme eux et en tant que femmes, établit un système de cinq milles ans qui asservit les hommes, les domine, organisant leur oppression, leur viol, leur meurtre, leur vente, leur extermination, leur maltraitance, torture et lynchage, qui les objectifie, les traque, les harcèle, les insulte, les déshumanise, viole leur intimité, leur intellect, qui les ignore, les réduit au silence, leur crache dessus, leur fait subir toute sorte de dégradation, les kidnappe et les contrôle à travers toutes les instances gouvernementales, religieuses ou économiques. Voyez le non-sens d’une telle comparaison. C’est bien le problème avec le féminisme contemporain. L’objectif est toujours calibré sur les hommes ; ils servent de référents quant à la qualité et la cohérence de nos actions. Nous devons nous affranchir de cette manière de penser, et détourner notre regard des ‘demi-dieux’  pour nous concentrer sur les femmes. Si des hommes sont d’accord avec ceci, tant mieux. Si ce n’est pas le cas, cela ne devrait faire aucune différence.

      Se moquer des oppresseurs est certainement notre seule arme dans un monde où les hommes exercent une domination totale, que ce soit au plan existentiel, matériel et émotionnel. Personnellement, il m’importe peu que des hommes soient offusqués. Tant mieux même. Je veux qu’ils soient mal à l’aise, parce que le problème est qu’ils bénéficient d’une place bien trop confortable de par l’ordre établit qui légitime leur suprématie au détriment des femmes. A cause de cela, ils n’ont absolument aucune raison de changer quoi que ce soit. Qui va alors affronter cette culture patriarcale ? Les hommes ne le feront pas. En tant que femmes, c’est le moment où l’on intervient et cela devrait avoir une grande importance. Car il s’agit de nos vies, de la vie de nos sœurs, de nos filles et de nos mères. Les femmes ne méritent pas moins. Les femmes en valent la peine, qu’on veuille le croire ou pas.

        Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir du rire. Nous devons nous moquer des hommes et les tourner en ridicule jusqu’à ce que ce soit une honte de détester les femmes, parce que c’est un comportement abjecte. La société doit changer jusqu’à ce que ces hommes soient trop embarrassés pour affirmer avec une telle aisance leurs points de vue ignobles à l’égard des femmes. Qu’ils soient à ce point sûr d’eux quant à ces pratiques détestables demeurant impunies, qu’ils n’aient aucun scrupule à les mettre en œuvre sur un réseau social mondial en utilisant leurs véritables noms et photos, montrent à quel point ils se croient tout permis, sans gêne, en toute légitimité, bénéficiant de privilèges patriarcaux.

Ils savent très bien qu’ils vivent dans une société au sein de laquelle de telles attitudes sont normalisées. Et ils croient tellement à la légitimité de leur autorité, que lorsqu’on inscrit leur commentaire public sur leur photo publique aussi, ils accourent pour nous interdire d’utiliser les réseaux sociaux, en brandissant – c’est assez ironique d’ailleurs- des principes comme la liberté d’expression. On doit vraiment changer cette culture patriarcale.

K.F : Qu’est-ce que je répondrais à ceux-là ? Simplement que ce qu’ils pensent m’importe peu. Car visiblement, ils sont loin d’avoir mûrement réfléchit à la question.

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          WLWB : Pour moi, cette ‘usurpation’ est un acte politique. Et cet acte (même s’il se déroule sur Facebook) créée ce que Hannah Arendt nomme un ‘espace de visibilité’ : vous politisez la question sans cesse dépolitisée et marginalisée de la libération des femmes. Et je crois que c’est un autre aspect qui dérange les libéraux, qui ne veulent pas faire de vagues et ont peur de la confrontation. Surtout lorsqu’il s’agit des féministes, on nous exhorte d’être aimables face aux hommes, on ne peut nommer ni les agents de l’oppression, ni l’oppression elles-mêmes. Ce n’est pas étonnant que Renee Davidson parle de ‘voyeurisme’ concernant la page ‘usurpée’, lorsque, comme il a été mentionné plus haut, il s’agit d’engager une résistance féministe.

Que répondriez-vous à ceux/celles qui caractérisent le nouveau contenu de la page comme de la ‘propagande anti-pornographie’, du sectarisme ou un acte de victimisation à l’égard des autres femmes ?

L.F : Je suis aussi celle qui a lancé la page intitulée ‘ Radical Daughters : Young women for Liberation’, et je trouve ça très alarmant qu’au XXIème siècle, autant de femmes ont ce niveau d’amnésie concernant l’origine du féminisme. Je n’étais pas encore de ce monde dans les années 1970, pourtant, je me suis débrouillée pour connaître l’histoire du féminisme. Et nous voilà, dans une époque cristallisée par ‘La Marche des Salopes’, Pussy Riot et Femen. Ce n’est pas le monde pour lequel les féministes des années 1970 ont combattu et nous ont légué. Nous sommes les héritières de ces révolutions, et nous avançons aujourd’hui dans un monde aux antipodes de celui qu’elles avaient espéré créer pour les générations futures. Il faut se rappeler que ces femmes ont forcé les verrous de la Maison Blanche, pour ainsi dire, avec pour objectif  d’inscrire l’égalité des sexes[2] dans la Constitution. L’une d’entre elles s’est présentée aux élections présidentielles. Elles se sont enchaînées à des arbres, ont fait exploser des magasins pornos, ont organisé des audiences pour les victimes de la pornographie afin qu’elles puissent raconter leur expérience.

K.F : Tout à fait d’accord pour la création d’un ‘espace de visibilité’. Nous refusons la suprématie des hommes, là où ils espéraient satisfaire leurs plus bas desseins. Nous révélons la bêtise des hommes[3] et nous les mettons en rogne. Je suis aussi fatiguée par la naïveté du féminisme libéral et postmoderne, et je crois que nous les femmes, devons élaborer un projet politique sérieux. Nous devons résister publiquement aux attaques des hommes, et leur rirent au nez avec nos sœurs. Avec ce ‘putsch’, nous montrons l’exemple, et nous provoquons un élan en créant un espace pour les femmes, par lequel elles peuvent être témoin de toute cette misogynie. Elles pourront ainsi avoir la force nécessaire pour résister dans bien d’autres domaines encore. Et pendant qu’on y est, nous nous amusons !

© Women’s liberation without borders [2013]


[2] Equal Rights Amendment

[3] Ici, jeu de mots ‘ boner-buster’, ‘boner’ signifiant ‘gaule’ et ‘gaffe’, donc répulsif anti-cons et casse-couilles.

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  1. Pingback: Hey, what happened to Bra-Busters!?!? | when women were warriors

      • Oui le free speech c’est pour les pornographiques et l’extrême droite, en tous cas pas pour les femmes ça c sur…

  2. Non parce que j’ai la photo d’un type du fameux site de séduction French touch seduction, le brave garçon a publié lui-même une photo de lui. et j’aurai bien fait un joli mème avec ses dire. En effet, il avait réalisé sa propre classification des femmes avec des termes élégants tels que : « truie commune d’élevage » et j’aurai souhaité que tout le monde puisse en profiter. Cependant, je ne connais pas son nom ni son prénom. Toujours est-il qu’il aurait été parfait sur cette page facebook, tout à fait dans le ton misogyne sale, bête et méchant, en plus d’être assez laid.

    C’est agaçant, parce que ce qui leur permet d’agir comme ça c’est la certitude absolue qu’il n’y aura jamais aucune retombée négative les concernant. Du coup ils se lâchent tant qu’ils peuvent tellement surs qu’ils sont de leur impunité. et franchement, ils ont raison. Ils ne risquent absolument rien.

    C’est comme honnêtement j’ai toujours souhaité qu’on fasse des hapenings en scandant « violeur » ou en l’écrivant sur des pancartes, en groupe sous les fenêtres des types comme Georges Tron et autres salopards. Non parce qu’en plus, ce sont les victimes qui sont ridiculisées et trainées dans la boue.

    Franchement je commence a en avoir assez de toute cette misogynie permanente, ça me rend malade, pas une journée ne se passe sans un nouvel exemple d’horreur misogyne quelque part dans le monde et/ou en France.

    Merci pour votre blog🙂 et bonne continuation

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