La tolérance : gangrène du féminisme.

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La tolérance est communément employée pour désigner l’acceptation ou devrons-nous dire, l’admission d’idées contradictoires. Les théories politiques libérales l’ont présenté comme la condition sine qua non du vivre-ensemble, l’intolérance impliquant la violence, la négation de l’autre comme sujet politique. On voit apparaître une première contradiction ici : quel vivre-ensemble si le respect, sans jugement moral, des différences fait loi ? Notez, le respect et la tolérance ne sont en aucun cas synonymes, précisément, la première notion implique l’égard envers son semblable, la tolérance renvoie au désengagement envers l’autre, et tout particulièrement dans le politique. Postmodernisme oblige, l’indifférence et le ‘tout se vaut’ constituent l’adage du XXIème siècle.

La tolérance impliquerait donc l’absence de vérité, mais alors que tolérer si rien n’a d’importance ? Ce problème n’annoncerait-il pas qu’il existe des intérêts précis que la tolérance comme idéologie pourrait servir ? D’ailleurs, qui peut tolérer ?

L’étymologie du mot tolérance renvoie à la résignation, tolerare implique supporter, endurer. Or si l’on doit ‘endurer’ une chose, c’est qu’elle n’est pas supportable en soit. Autrement dit, je mets mon jugement moral de côté pour laisser aller. Il y a également un paradoxe ici : la morale implique la responsabilité politique, je fais ce que je dois et non pas ce que je veux, mais étant un être autonome, l’obligation coïncide avec ma volonté. Donc cet acte de mettre mon jugement de côté, dans la mesure où il est relatif, serait un acte politiquement responsable.

Ce postulat libéral est un artéfact d’un point de vue féministe. S’il ne s’agit pas de contredire la morale constituant la responsabilité politique et la tolérance, il conviendrait de se demander : peut-on mettre son jugement moral de côté au sein de l’engagement politique, là où la morale et l’éthique féministe en l’occurrence, conditionnent cet engagement ? De plus, cela revient à nier les rapports de pouvoir. Comment peut-on exiger d’une femme ayant le statut de subordonnée de mettre son jugement de côté ? Est-elle au moins licite, et j’insiste bien sur cet adjectif quand le patriarcalisme conditionne le droit, pour faire valoir ce jugement et le défendre ?

Quelle est donc cette mascarade qui consiste à exiger du féminisme qu’il soit tolérant ?

Le féminisme repose sur l’analyse d’un système de domination masculine qui de fait, et même en droit, impose ses concepts et définit la réalité d’un groupe politique dominé, en faveur d’un groupe politique dominant. Le féminisme n’est pas neutre, ni indifférent. Il a ses propres concepts et valeurs, et entend bâtir une société en fonction de ses principes.

Demander au féminisme de tolérer les féminismes lorsqu’ils sont construits selon des concepts qui oppriment les femmes, relève d’une aberration. Le féminisme ne peut tolérer la subordination puisqu’elle est son objet de contestation.

A quoi sert  la contestation si elle s’accompagne de l’acceptation des idées contradictoires, ou pire encore, que l’on combat ?

La dépolitisation des sociétés occidentales s’accommodent fort bien de ce type de raisonnement : si l’on proclame la fin des idéologies, l’idéologie-au sens marxiste du terme, à savoir la proclamation des intérêts des dominants comme intérêt général– n’a pas disparu et se trouve peu contesté. Atomiser les dominées reste la stratégie adoptée pour faire de la tolérance une idéologie individualiste, et assurer le triomphe des valeurs  du système oppressif patriarcal.

Par conséquent, ne serait-il pas d’autant plus liberticide d’astreindre les groupes dominés au silence sous prétexte de tolérance ? La tolérance devient alors tyrannie, et loin d’assurer le ‘vivre-ensemble’, elle maintient le statu quo.

Et contrairement à l’idéalisme libéral, les différences d’opinions ne peuvent constituer l’autonomie des individu-e-s, car cela supposerait que tous les constituants d’une société soient à armes égales, une fois de plus.

L’objectif de cet article sera d’examiner la tolérance au service des intérêts des dominants, on évoquera alors les aspects postmodernistes de ces positions, qui jouent sur l’impensé de la question de la tolérance pour en faire un dogme, puis de montrer les méfaits de ce dogmatisme au sein du mouvement féministe, pour dévoiler ensuite les véritables conditions du pluralisme politique selon les principes féministes.

                    ***

La tolérance est considérée comme le fondement des démocraties libérales. Elle est censée assurer la liberté de chacun-e, lorsque les différences d’opinion sont atténuées par le fait de tolérer le point de vue des individu-e-s.  Notons ici une certaine incohérence. L’opinion n’est pas fondée par définition, elle renvoie à l’idée préconçue, tandis que selon les philosophes libéraux, la tolérance d’idées contradictoires, suppose que ces idées soient élaborées, bien pesées et pensées.

L’ « à –peu- près » ne peut donc garantir la liberté, que la tolérance semble assurer. En effet, tolérer ce qui paraît intolérable rend le sujet dépendant du bon vouloir de l’émetteur d’idées. Autrement dit, le caprice d’un individu doit incommoder son semblable.

On comprend bien ici le problème que pose le relativisme politique : le ‘tout- se-vaut’ implique qu’aucun système politique n’est à critiquer et à combattre. Or, ceci revient à passer sous silence le système de domination phallocrate. D’une part, c’est admettre que le sujet opprimé est libre lorsqu’il ne l’est pas, puis, l’affirmation des valeurs oppressives de la part des dominées fait place à une légitimation du système oppressif, tel un heureux hasard pour les dominants.

En d’autres termes, la manipulation des outils conceptuels des dominants, définissant la réalité des dominées, prêtés à ces subordonnées par sophisme et jouant ainsi sur « l’impensé » : tous ces concepts constituent l’ensemble des significations et institutions de la société patriarcale, ils se trouvent alors difficilement remis en question par spontanéité, donnent lieu à l’opinion ou l’illusion de l’autonomie de la pensée, lorsque ce sont les intérêts des dominants qui sont assurés. La tolérance peut-elle reposer sur l’illusion ?

Ces différences d’opinions  que le/la citoyen-n-e doit tolérer, ne sont-elles pas un ensemble de valeurs dont les manifestations varient, mais dont la structure reste la même ?

Ce qui est impliqué ici, est que la tolérance n’est qu’un vecteur de l’idéologie dominante. Mais cet aspect est d’autant plus propre au postmodernisme. En effet, certains théoriciens libéraux, (comme John Stuart Mill, Kant,…)  ont pointé du doigt les limites de la tolérance affirmant qu’elle ne peut s’appliquer sans vérité et puisque le respect de l’individu comme « valeur absolue » ne peut conduire à l’indifférence, la tolérance n’est pas tolérer tout et n’importe quoi. Bien que ces critiques présentent également leurs limites, ce qui sera examiné ici sera surtout l’approche postmoderniste.

Le postmodernisme prônant un désengagement total, permet dans ce processus de désengagement d’assurer la pérennité du système patriarcal. Et pour cause, comme le suggère Somer Brodribb : «  … la mort des significations est proclamée par le postmodernisme alors même que les critiques féministes de l’économie de l’idéologie patriarcale et du contrôle des ressources matérielles des femmes émergent du Mouvement de Libération des Femmes. »[1] . Comme il a été expliqué dans l’article Le genre : tombeau des femmes, mort du féminisme, le postmodernisme, allergique aux analyses matérialistes et révolutionnaires, propose d’embrasser notre propre subordination car, narcissisme naissant, celle-ci fait partie de notre identité. Sous couvert d’identité, chaque propos ne doit pas faire l’objet de critique car cela reviendrait à critiquer l’individu. L’individualisme est donc le crédo du postmodernisme, et nous faisons face à l’imposture suivante : puisque tous les hommes sont égaux, qui suis-je pour formuler une critique ?

L’arnaque porte ici sur l’égalité et la prétendue absence de hiérarchie. Ou de manière plus alambiquée, l’acceptation des relations de hiérarchie, annulerait cette hiérarchie (vous vous souvenez, l’oppression c’est dans la tête que cela se passe). Le postmodernisme est bel et bien de la magie, car que la servitude soit volontaire (ce qui est une fiction politique, s’il en est), ou non, les intérêts des dominants sont assurés. Un exemple, que des femmes se réclament « sex-positiv » pour revendiquer la subordination des femmes comme « empowering », ne les rendra pas moins violables, exploitables, méprisables pour les industries pornographiques phallocrates (pléonasme). Les institutions sont bien conservées. Les dominants se portent bien dans un cas comme dans l’autre, mais les conséquences ne sont pas les mêmes pour les dominées, puisqu’elles restent dominées, leur sort n’est pas aussi heureux.

Ce qui nous amène à la question suivante : qui peut tolérer ?

La tolérance implique ainsi le pouvoir. Dira-t-on d’un-e sans abris qu’il ou elle a le pouvoir de tolérer l’exploitation capitaliste et l’idéologie néolibérale ? Peut-il/elle définir les termes du débat ?

Par contre, les dominants bénéficient des conditions matérielles pour tolérer. Prenons un cas banal : dit-on des gays qu’ils doivent faire preuve de tolérance envers les hétérosexuels ? Non, mais l’inverse est vrai. La tolérance est donc une certaine concession du dominant, envers le/la dominé-e. Ou encore, la tolérance émane d’une société hiérarchique. Et dans cette logique, exiger des dominées qu’elles fassent preuve de tolérance, c’est exiger d’elles la caution de la domination.

La distinction entre la tolérance et l’intolérance existe, mais ce ne sont pas des notions contradictoires. En effet, si l’intolérance implique souvent la violence, les dominants ne font aucune concession, il n’en demeure pas moins que les dominants restent dominants en faisant preuve de tolérance ou pas. La tolérance rend la domination moins rude, mais ne change pas les relations de pouvoir.

Ainsi, la tolérance ne peut pas être un principe moteur de la pensée et de l’action féministe. Appliquer ce principe au féminisme conduit à l’immobilisme : combien de fois le féminisme radical a-t-il été accusé de sectarisme car ne tolère pas la subordination ? Avoir une position politique claire implique avoir un jugement morale et des valeurs précises que l’on défend, la passivité ne peut coïncider avec l’engagement.

La tolérance est devenue l’étendard de la liberté d’expression, à laquelle on oppose la censure, cette critique s’applique souvent au féminisme radical. Mais il faut bien se le mettre en tête : la tolérance est le luxe des dominants et ne peut être exigée de l’opprimées lorsqu’elles s’opposent à des structures clairement phallocrates. Comme l’a indiqué Catharine Mackinnon : «  Le libéralisme politique n’a jamais compris que la liberté d’expression des hommes, fait taire la libre expression des femmes »[2], qui doivent s’accommoder des codes phallocrates en guise de libération, et le féminisme doit recycler les concepts phallocrates, en les appliquant aux femmes.

Précisément, si l’on exige du féminisme cette diversité, c’est parce que le féminisme est une culture subalterne, puisqu’en rupture avec l’idéologie phallocrate. Ce qui n’est pas validé par les hommes ne peut faire l’objet de projet politique.

Penchons-nous alors sur ce dogmatisme de la tolérance au sein du mouvement féministe, avec Janice Raymond qui remarque à juste titre :

« Un dogmatisme de la tolérance a envahi le mouvement des femmes. En tant que dogme, la tolérance affirme qu’il ne devrait y avoir aucun jugement de valeur concernant un sujet. Utilisant la rhétorique consistant à ne pas imposer des valeurs aux autres, les femmes deviennent sensibles à une philosophie dangereuse qui leur ôte la possibilité d’avoir un jugement moral. Ce dont elles ne se rendent pas compte, c’est que ces valeurs s’affirmeront toujours d’elles-mêmes. Quand les femmes ne prennent pas la responsabilité de créer et de représenter des valeurs auxquelles elles adhèrent, elles deviennent les cibles faciles pour la tyrannie des valeurs imposées par autrui ».[3]

La tolérance est donc une ‘ruse de la domination’ pour reprendre l’expression de Denise Thompson. Nous pouvons observer ce dogmatisme dans le milieu militant : au nom de la tolérance, les pires propos antiféministes doivent être acceptés comme féministe. En ce sens, en disant : chacun-e dit ce qu’il/elle veut car tout se vaut, et surtout, en ayant identifié les structures hiérarchiques régissant les sociétés, imposer le silence aux autres, loin d’être un acte politiquement responsable, revient à imposer ses propres valeurs.

Nous savons que le silence est l’arme phallocrate contre les femmes, la tolérance n’est rien d’autre qu’une tyrannie, quand elle astreint les femmes au silence et les empêche alors de lutter contre un système oppressif.

Prenons un exemple récent. Une campagne a été lancée contre le livre prônant la domination masculine, intitulé 50 shades of grey , les militantes évoquaient la possibilité de fermer la page internet dédiée à cette campagne à leurs détracteurs. Un des hommes a commenté qu’il s’agissait d’une censure, et qu’elles faisaient preuve d’intolérance. Beaucoup de théoriciens libéraux, ont affirmé les vertus de la tolérance, car chaque propos même contradictoires, contenaient une part de vérité. Voilà un bel exemple d’idéalisme phallocrate libéral auquel beaucoup de monde souscrit, y compris cette personne. Le fait est qu’il n’existe pas d’égalité originelle entre les individu-e-s, les conditions matérielles déterminent les relations sociales.

Par conséquent, les militantes féministes à l’origine de ce projet ne peuvent pas tolérer la subordination des femmes, car précisément elles la combattent. Les intérêts des dominées ne sont pas les intérêts des dominants, ces-derniers définissant la réalité sociale des opprimées. Dans le cas qui nous intéresse, les militantes ont très bien montré que ce livre s’inscrivait dans un ensemble d’institutions patriarcales garantissant l’oppression des femmes, elles ont mis en avant l’enjeu politique de ce livre. A cet égard, et en suivant la logique libérale : tolérer au prix de sa propre liberté d’expression, de conscience, et d’engagement n’est-il pas un obstacle à la tolérance comme vecteur de la diversité d’opinions ?

Qui est cet homme, se prétendant tolérant, pour dire que ces militantes font preuve d’intolérance, car précisément, elles ne font pas ce que LUI veut ?

Si tout est acceptable, rien n’est critiquable.

Définir la tolérance en termes individualistes conduit à un empilement de contradictions qu’il devient difficile de surmonter.

Ainsi pour éclaircir la citation de Janice Raymond, définir les valeurs et les significations du féminisme en l’occurrence, nous permettra d’identifier ces prétextes fumeux prônant la tolérance, comme s’il s’agit d’une valeur sacrée, lorsque les dominants s’en servent pour faire valoir leurs propres intérêts.

Ceci n’implique pas que le féminisme doit être une pensée figée, comme je l’ai exprimé dans Arrêtons de parler d’Utopie !, mais elle doit être affinée dans le cadre de la lutte contre la suprématie masculine. En d’autres termes, le féminisme ce n’est pas ce que l’on veut. Comme le dit si bien Denise Thompson : «  l’acceptation tolérante des positions contradictoires clôt le débat et exclue toute possibilité de clarifier, encore moins résoudre, les contradictions »[4].

Il ne sert à rien, sauf les intérêts des dominants, de se poser la question de la légitimité d’une personne à affirmer son point de vue. Mais il conviendrait plutôt de se poser comme question : quel est l’objet d’étude de cette proposition ? Dans quel système s’inscrit-elle ? Contre quoi lutte-t-elle ? Que défend-elle ?

Ici la critique est rendue possible, et la tolérance, si nous devions la redéfinir, devient purement rationnelle ; dans le sens où elle en appelle à la raison de l’interlocutrice qui est confrontée à un processus social devant être analysé.

La tolérance est aussi invoquée dans le cas de la solidarité féministe : diviser ou ne pas diviser les femmes ?

En effet, les phallocrates, avoués ou déguisés, posent souvent la question : comment allez-vous parvenir à vos fins si les féministes sont divisées ?

Mais encore une fois, il ne peut y avoir unité si les points de vue ne sont pas confrontés et critiqués. D’autant qu’identifier l’objet de contestation du féminisme : la suprématie masculine, permet de ne pas tolérer des positions prétendument féministes, qui ne le sont pas et surtout d’identifier les véritables causes de la division des femmes. La solidarité féministe n’est pas bâtit à partir d’une idéologie « béni -oui -oui » entre femmes ! Ceci est du romantisme, une image sacrificielle des femmes qui laissent tout passer. Janice Raymond résume très bien la situation : « Un amour sentimental pour les femmes[5]  suggère une tyrannie de la tolérance. Nous n’avons pas à être tolérantes d’une quelconque opinion ou action que les autres femmes expriment sous couvert d’unité, surtout quand cette tolérance devient répressive »[6]. Ce qui est suggéré ici, est que le féminisme n’est pas une simple description de l’expérience des femmes, elle est une lutte politique contre la domination masculine. Que des femmes se prétendent féministes lorsqu’elles défendent la pornographie, la prostitution et autres institutions patriarcales, ne doit pas réduire les véritables féministes d’exprimer leur opposition. D’où la nécessité vitale de définir le féminisme.

De même, refuser de critiquer pour éviter de corroborer les phallocrates qui risquerait de qualifier cela de « crêpage de chignon », doit nous interroger sur le mépris qu’on les hommes pour les femmes et leurs idées, plutôt que de clore subitement le débat féministe.

Nous devons également faire face au culte des idoles au sein du mouvement féministe. Sous prétexte que des féministes sont renommées pour leurs travaux, nous n’avons plus le droit de les critiquer. Sujet étonnement épineux qu’est, par exemple, Christine Delphy et sa tolérance du voile sous couvert d’antiracisme (vous comprenez, les blancs ne sont pas mieux, donc on ne peut pas critiquer le voile comme instance patriarcale, c’est raciste), nous devons nous taire, car cela risquerait d’être instrumentalisé par les phallocrates. Mais une politique féministe forte, claire, précise, permettra de faire face aux critiques antiféministes, le silence quant à lui, ne nous mènera à rien. Au passage, on reproduit la même hiérarchie patriarcale. Et comme je ne cesse de le répéter, l’objet du féminisme est la domination patriarcale, pas les femmes. L’expérience des femmes ne peut être comprise, uniquement si elle est abordée sous cet angle féministe. Glorifier les femmes dans leur statut de subordonnées, le patriarcat s’en charge fort bien. Le féminisme est là pour faire prendre conscience aux femmes qu’elles méritent mieux.

Notez une fois de plus, ce qui importe n’est pas ce qui est dit, mais qui le dit, de sorte qu’une critique politique soit interprétée comme une critique personnelle.

Nous retrouvons ce mécanisme dans l’approche intersectionnelle. Observons le cas de Diane Bell, anthropologue féministe et de Topsy Napurrula Nelson, qui a coécrit le texte concernant les viols des femmes aborigènes. Ces deux femmes se sont insurgées contre la subordination des femmes aborigènes, pourtant, on a reproché à Diane Bell, blanche, de faire preuve de moralisme, de racisme, d’impérialisme. Sous prétexte que des femmes s’identifient à la classe des hommes, Diane Bell aurait dû se taire sur ces crimes, car celle-ci est blanche…et féministe, et les féministes donnent la parole aux femmes. Au contraire, Diane Bell, mais n’oublions pas Topsy N.Nelson, femme aborigène, qui a eu beaucoup de courage, ont fait leur devoir, elles ont pris leur responsabilité politique.

Leur responsabilité politique consistait à ne pas rester les bras croisée sous prétexte de tolérance, de relativisme culturel et politique, devant les atrocités commises contre les femmes aborigènes. On leur a reproché de renforcer les stéréotypes contre les hommes de couleur, ces hommes se posent-ils cette question lorsqu’ils violent les femmes ? Non, car les femmes, dévouées, alliées de leur cause plus importante que leur vie, les défendraient.

L’injustice, le crime, la déshumanisation sont intolérables pour quiconque lutte pour la liberté et l’égalité. Identifier le système contre lequel nous luttons nous permet de mettre fin à ces horreurs.

Par ailleurs, la parole de Topsy Nelson a été négligée, pourtant elle est aborigène. Pourquoi n’avait-elle pas autant de légitimité que les autres femmes aborigènes opposantes à ce texte ?

Le fait est qu’en revendiquant le droit à la différence (entre femmes), on crée de nouvelles catégories : noires, riches, pauvres, … et une nouvelle uniformité, de sorte que les femmes correspondant à ces caractéristiques individuelles, ne peuvent exprimer un avis contraire. Ceci explique que les féministes de couleur non relativistes soient insultées de racistes, de collabos de l’occident.

Aussi, la tolérance permet-elle réellement la dissidence ?

D’après ce que l’on évoqué, la tolérance est l’ennemie de la dissidence.

Supposons l’idée selon laquelle elle serait la condition essentielle de la dissidence.

Le pluralisme politique serait donc garanti par tolérance, cette idée est problématique. La société démocratique libérale ne serait pas régit par les valeurs de liberté et d’égalité, si celle-ci ne supposait pas l’autonomie de la pensée, fondée et délibérée, à laquelle chacun-e est disposée.  Par ailleurs, la dissidence n’est pas tolérable par définition, par le système en place.

Autrement dit, les théoriciens libéraux se sont trahis, lorsqu’ils ont considérés la tolérance comme alliée de la dissidence, confondue avec le pluralisme politique : pour qu’il soit opérant, le pluralisme politique doit déjà s’inscrire dans le système de valeurs en place.

A quoi sert la tolérance alors ?

La première réponse qui vient à l’esprit au vue de tout le développement, est ‘à rien’. En effet, l’éthique féministe prône le respect de l’individu-e, la non-violence, et le féminisme lutte pour que les conditions matérielles soient réunies afin que chacun-e possède les outils théoriques et pratiques pour développer sa pensée. L’inquisition féministe est une antithèse, un oxymoron des plus évidents.

Mais enfin, si nous devions redéfinir la tolérance en termes féministes, il s’agirait d’une prise de position claire, fondée, qui n’est pas pour autant immune et imperméable à la critique, dans le but de toujours affiner la réflexion. L’échange est ce qui caractérise la tolérance féministe, le silence est prohibé car nocif. On ne va pas se taire pour faire plaisir à l’interlocuteur/interlocutrice.

Comme nous ne sommes pas dans une société féministe, il faut garder à l’esprit que la tolérance et le pluralisme politique sont des illusions pour le moment. Tout une série d’appareils idéologiques est mise en place, les médias par exemple, qui diffusent l’information, ou pseudo-information qu’ils veulent, avec des commentaires médiocres la plupart du temps. Le monde est profondément phallocrate. Et si nous devions fournir une illustration des plus simples, regardez les réactions à la sortie du film « Rebelle » : une héroïne est au centre de l’histoire, que vont penser les petits garçons ?

De même, nous pourrions examiner les réactions aux espaces réservées aux femmes : de quoi peuvent-elles parler ? Des femmes qui ne construisent pas leur vie autour des hommes, comment est-ce possible ?

Autrement dit, la femme libérée que la société phallocrate semble tolérée, est la femme conditionnée patriarcalement, qui se contente des miettes concédées par la phallocratie : double –journée, ou l’on dit clairement aux femmes : vous voulez travailler ? Soit, mais n’oubliez pas vos obligations de mères et d’épouses, sans parler de la division sexuelle du travail, et bien d’autres carnages encore.

                    ***

Enfin, la tolérance brandit à tout va dans le milieu féministe, et libéral, exerce exactement le contraire de ce qui est prôné. Elle paralyse la réflexion et l’engagement politique, qui devrait être une lutte acharnée contre le système oppressif patriarcal et non du relativisme politique.

Et là se trouve le problème, la tolérance est érigée en valeur absolue, en négligeant totalement les rapports de force instaurés par une société hiérarchique. Niant ainsi le fait que seuls les dominants ont le luxe de la tolérance, et demander aux opprimées de tolérer les opinions allant dans le sens de cette oppression, revient à cautionner la domination.

La tolérance réduit au silence, et en admettant qu’elle appartienne aux dominants devant faire preuve de clémence, elle ne fait que rendre plus supportable la hiérarchie d’une société qui reste divisée entre tolérées et tolérants.

Cette approche de la tolérance s’inscrit dans une ère patriarcale néolibérale donnant l’impression aux dominé-e-s d’avoir les outils nécessaires pour opiner, lorsque ce sont les intérêts des dominants qui sont défendus, par individualisme masqué d’un sophisme postmoderniste.

La tolérance devient alors le véhicule d’une pensée unique phallocrate.

Mais loin d’être une fatalité, la lutte féministe par ses valeurs de respect, de dignité, d’humanité pour les femmes, définit au détriment de personne, permettra par la fin des systèmes de domination émanant de la suprématie masculine, l’échange, le partage d’idées, peut-être contradictoires, mais nullement imperméable à la critique, au changement, au perfectionnement de la pensée.

La morale féministe est l’alliée du pluralisme politique.

EDIT 21/01/2014 : Au fond, le problème n’est pas que les femmes soient divisées. Le problème est en ce que cette division est par déférence au corps masculin. Les cartes distribuées par la phallocratie et ses agents. Mais s’il y avait des actrices politiques, polémiques par définition, à l’inclination affirmée, déterminée, innovante par opposition à d’autres, il n’y aurait pas meilleur signe de vitalité, de dynamisme et finalement, de liberté. Cela nous éviterait l’injonction consensuelle de tolérance, sous couvert ‘sororale’ qui par on ne sait quelle manipulation paternaliste, est devenue synonyme de silence.

© Women’s liberation without borders 2012


[1] « …the death of meaning is being proclaimed by postmodernism … as feminist critiques of the economy of patriarchal ideological and material control of women emerge from women’s liberation movements », in Nothing Matters, p19.

[2] « Liberalism has never understood that the free speech of men silences the free speech of women », in Feminism Unmodified, p156.

[3] « A dogmatism of tolerance has infected the women’s movement. As a dogma, tolerance asserts that there should be no value judgments made about anything. Using a rhetoric of not imposing values to others, women buy into a dangerous philosophy in which they strip themselves off the capacity for moral judgment. What they don’t realize is that values will always assert themselves. When women do not talke responsibility for generating and representing their agreed upon values, they become pushovers for the tyranny of others’ values”, in A passion for friends, p169.

[4] « The tolerant acceptance of contradictory positions close down debate and precludes any possibility of clarifying, much less resolving, the contradictions », in Radical Feminism Today, p 68.

[5] Janice Raymond définit ce sentimentalisme par l’immobilisme, plutôt qu’une passion qui nous pousse à l’action : «  love for women cannot only appear to be sensitive and respectful of other women’s opinions. It must be love that takes action, even in the face of other women’s opposition to that action », In The Sexual liberals and the Attack on Feminism, p225.

[6] « A sentimental love for women fosters a tyranny of tolerance. We do not have to be tolerant of any opinion or action that other women express in the name of unity, especially when that tolerance becomes repressive”, Idem, p 225.

"

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  2. Si vous permettez, je mets votre « EDIT 21/01/2014 : Au fond, le problème n’est pas que les femmes soient divisées. Le problème est en ce que cette division est par déférence au corps masculin. Les cartes distribuées par la phallocratie et ses agents. Mais s’il y avait des actrices politiques, polémiques par définition, à l’inclination affirmée, déterminée, innovante par opposition à d’autres, il n’y aurait pas meilleur signe de vitalité, de dynamisme et finalement, de liberté. Cela nous éviterait l’injonction consensuelle de tolérance, sous couvert ‘sororale’ qui par on ne sait quelle manipulation paternaliste, est devenue synonyme de silence. » en illustration de mon Item d’index FEMINISCISME avec lien de l’article y cité, of course
    http://susaufeminicides.blogspot.fr/2013/02/index-illustre-bal-feministe.html

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