Arrêtons de parler d’Utopie !

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                                                           Construire une société féministe.

L’Utopie est réservée à la littérature, et est donc de l’ordre de la fiction. Elle renvoie au non-lieu, au non-temps, c’est-à-dire qu’elle ne s’inscrit pas dans l’Histoire.

Par ailleurs, L’Utopie suppose la fin du politique. En effet, en Utopie, rien ne peut changer, un élément perturbateur est d’emblée éliminé. Il semble donc peut approprié d’associer l’Utopie au progrès, au contraire, elle suppose l’immobilisme afin d’assurer sa préservation.

Ainsi, si elle est souvent un outil de contestation, construire une société féministe ne doit pas être envisagé comme quelque chose d’Utopique. Car c’est d’une part, directement annoncer un manque de confiance en notre projet politique, alors assigné à une chimère. D’autre part, je reprendrai Emma Goldman, en disant qu’au lieu de s’intéresser à la finalité, nous devons nous inscrire dans un mouvement perpétuel, un processus qui lui nous permettra de construire une société féministe, affinée au fil de l’Histoire.

Attention, je ne suis pas en train de faire l’apologie d’un réformisme mou n’envisageant pas de véritables changements structurels. Ici, je stipule que parvenir à une société féministe est possible.

Cette société ne doit pas conduire à la fin du politique, si ce n’est à un refondement profond de la démocratie, et puisqu’on ne peut vraiment dissocier les deux, de l’économie également.

En conséquence, mettre au point un projet féministe (radical) faisant la synthèse des différentes approches, car nous savons qu’il s’agit d’une entreprise pluridisciplinaire, est absolument nécessaire.

De même, il est primordial de rester fidèle à la méthode féministe (radicale) : la réalité des femmes est notre point d’appui, nous ne devons pas faire dans l’abstraction.

Le féminisme radical en tant que pensée politique doit être notre ligne directrice. Construire une société féministe suppose aller plus loin que la subversion et le recyclage des déchets patriarcaux. Il s’agit d’un projet de transformation radicale, par définition, donc révolutionnaire.

De fait, les autres sensibilités sont exclues. Les courants appliquant des concepts patriarcaux au féminisme ne peuvent conduire à une pensée féministe et un mode d’action nous permettant d’envisager un projet de société radicalement anti-patriarcale[1].

De plus, l’argument consistant à utiliser le prétexte des divers courants pour faire du féminisme une question individuelle doit être combattu. En effet, le féminisme n’est pas une question de sentiments : le problème n’est pas de savoir comment vous, vous vivez le féminisme, si ce n’est qu’il est indispensable de bâtir des modalités d’actions et de pensées permettant de remédier à la situation de subordonnées des femmes, formant alors une classe. Le collectif est primordial.

Tirer profit des institutions patriarcales alors que vous faites partie de la classe des femmes ne peut constituer une donnée essentielle à l’action et au projet féministe (radical). C’est ce que Ti-Grace Atkinson appelle des « classes par identification » au sein même de la classe des femmes : les femmes identifient leurs intérêts à ceux des hommes.

Ceci conduit au maintien du système patriarcal. Nous voulons l’abolir.

Car le féminisme n’est pas un jeu. Nous ne voulons pas jouer les rebelles, nous le sommes. Le patriarcat structure toutes les sociétés, tous les modèles de société et de hiérarchie. C’est ce que nous devons contester et détruire, il ne s’agit pas de prendre le contre pieds sans réfléchir. Autrement dit, faire des petites frayeurs à la droite parce que celle-ci est raciste et fustige les femmes prostituées ne doit pas faire du féminisme le grand défenseur de la prostitution, institution suprême du patriarcat, et du multiculturalisme. Le patriarcat prend diverses formes certes, mais la logique et l’objectif restent les mêmes : l’oppression des femmes. Comme le disait Sonia Johnson, « ce paradigme du pouvoir (…) que l’on appelle patriarcat, s’applique à tous les niveaux, c’est le model de toutes les institutions sociales, de toutes les structures économiques, des politiques internationales ».

En somme, le féminisme ce n’est pas ce qu’on veut. Lorsque l’on s’engage nous ne devons faire preuve d’une grande rigueur, voir un peu plus loin que sa poire. Si le féminisme prend en compte la réalité des femmes, il doit aboutir à une pensée contre le système, et non pas à sa légitimation. Comme l’a signalé Gail Dines, les dominants ont tout intérêts à réduire les femmes à une somme d’individues, lorsque ceux-ci agissent en toute solidarité les uns avec les autres pour maintenir leurs privilèges.

J’ajoute, si les hommes sont divisés par leur classe économique par exemple, il n’en demeure pas moins qu’ils ne sont pas opprimés en tant qu’hommes. Or si l’on ne remet pas la solidarité des hommes entre eux en cause, ce sont toutes les institutions patriarcales qui persistent : capitalisme, racisme, sexisme.

Avoir un projet de société féministe suppose ainsi être précise dans l’analyse. Clairement, si l’on persiste à prétendre que l’oppression vient de nulle part, nous n’aboutirons à rien, si ce n’est à des excuses encore et toujours. Que voulez-vous construire si vous avez peur d’heurter les sentiments de l’oppresseur ?

En effet, des théoriciennes, des militantes et bien sûr des militants prétendument féministes, aiment à penser que le « patriarcat n’a pas de genre ». Vous me direz, c’est déjà bien d’avoir conscience qu’il y ait un patriarcat. Mais selon la manière dont on le définit, il ne veut rien dire. Dire qu’il y en a pas revient alors au même.

Pour avoir des conséquences matérielles un système d’oppression a besoin d’agents et d’institutions garantissant son effectivité. Aussi, que je sache, les femmes ne se violent pas toutes seules, elles ne se donnent pas non plus des coups seules de sorte qu’il y ait une femme qui meure tous les deux jours en France. La liste est encore longue.

Nommer les agents est absolument crucial si nous voulons avancer, car c’est comprendre et mettre en évidence les mécanismes de l’oppression.

De plus, déclarer que les femmes et les hommes sont soumi-e-s aussi passivement l’un-e l’autre au patriarcat, ie qu’ils et elles assument des rôles qu’ils et elles n’ont pas choisi, montre que nous n’avons pas d’analyse matérialiste ou de classe, mais qu’au contraire nous considérons les catégories femmes et hommes comme biologiques, plutôt que politiques. Or le projet féministe a pour objectif premier de supprimer la classe des hommes. Les mal intentionné-e-s avides de la diabolisation du féminisme radical enlèveront le terme « classe » et comprendront : « supprimer les hommes ». Je l’ai déjà expliqué dans « De l’amour pour lutter ? », la classe des hommes est artificielle et le fruit du patriarcat, la suppression de la classe des hommes résultera de la démolition du système patriarcal.

Aussi, afin de construire une démocratie féministe, nous devons comprendre le rôle des femmes au sein de la démocratie patriarcale. Cet aspect et absolument important : « les hommes ne peuvent voir leur droit patriarcal reconnu, que si l’assujettissement des femmes est garanti dans la société civile », affirme Carole Pateman dans Le Contrat Sexuel. Autrement dit les institutions telles que la famille, le mariage, tout ce que l’on appelle la sphère privée, si on la considère comme en rupture avec la société civile et donc la sphère publique, est justement le fondement de cette société civile. Aussi, la sphère privée « fait et ne fait pas partie de la société civile », tout comme les femmes.

En effet, les femmes sont inclues dans la société civile non pas en tant qu’individues, mais en tant que subordonnées. La subordination des femmes est le fondement du Contrat Social, indissociable du Contrat Sexuel. J’ajoute, le Contrat Social est encore plus solide qu’il repose sur les principes d’égalité et de liberté, ceci empêche le Contrat Sexuel d’être un « contrat d’esclavage explicite ».

Cette ambivalence concernant le rôle des femmes ouvre justement tous les champs des possibles en ce qui concerne la démocratie féministe. Virginia Woolf parle dans Trois Guinées de « Society of the Outsiders ». Les femmes n’ayant aucun privilège, tout au plus des compensations à leur subordination pour éviter la résistance, n’ont rien à perdre. « Privileges are chains » déclarait Sonie Johnson.

Néanmoins, force est de constater que les femmes n’ont point l’habitude de se battre pour elles-mêmes. D’une part car on leur fait croire qu’elles sont essentielles à la transcendance de l’oppresseur : il doit atteindre le summum de l’humanité grâce à la subordination des femmes (une des idées fondatrices du Contrat Sexuel) : « [Les femmes] doivent permettre au maître de se surpasser. Sa fonction est d’assurer sa transcendance »[2] . Si vous préférez on pourrait le dire de la sorte : « derrière un grand homme se cache une grande femme », voilà sa récompense, elle vit à travers lui. En conséquence, il paraît assez difficile de bâtir des concepts émanant de l’expérience des femmes, qui apparaissent alors comme illégitimes puisqu’invalidés par les hommes.

Le fait que les femmes et les féministes réfléchissent dans les limites établis par le patriarcat empêche l’imagination d’être un moteur politique. Car dans toute entreprise constructive il faut se projeter, imaginer des alternatives à concrétiser.

Nous sommes ici face à deux problèmes.

Le premier est que l’on ne peut ignorer le lavage de cerveau qu’on subit les femmes par le système patriarcal. La conséquence immédiate de ceci est la croyance à un sauveur : l’homme.

Combien de fois avons-nous entendu que le féminisme doit changer les hommes de sorte qu’ils changent le monde pour nous ? Les hommes ont le pouvoir, il faut le leur laisser et faire en sorte qu’ils prennent les bonnes décisions, n’est-ce pas ? « Notre conditionnement nous enseigne n’importe quoi, à savoir que nous devons convaincre l’esclavagiste de libérer les esclaves. » (Sonia Johnson)

Les hommes doivent en effet changer, ceci sera la conséquence directe de l’action des femmes féministes. Mais nous ne devons pas compter sur leur bon vouloir ou la compassion. Ceci n’a jamais fonctionné, ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Aussi, attendre des hommes qu’ils fassent des concessions ne nous amènera pas très loin. De plus, s’il est important qu’il y ait des changements positifs et nécessaires dans les lois, au sein d’un système patriarcal ne doit pas nous empêcher de lutter pour une société féministe. Car comme je l’ai signifié, les droits des femmes dans un système patriarcal seront sans arrêt remis en question puisque l’on ne s’en prend pas à la structure.

Les féministes doivent avoir de l’ambition pour les femmes, nous avons le devoir citoyen (au sens féministe du terme) de ne pas nous contenter des solutions sauve-qui-peut pour notre classe.

L’action féministe a pour objectif la libération des femmes. Ceci bouleversera radicalement l’ordre hiérarchique que nous connaissons aujourd’hui. Les femmes ou pour reprendre le terme de Mary Daly « wild women » [3] seront par extension les moteures de l’émancipation humaine.

Ceci n’arrivera pas si l’on persiste à se soucier de comment les hommes vont prendre notre argumentation et notre projet. C’est impressionnant que les oppresseurs soient constamment présents dans notre esprit. Sont-ce des gages de qualité et de légitimité ? Chaque jour ils montrent qu’il n’en est rien.

Ceci est sans parler des hommes se prenant pour les grandes exceptions et faisant preuve d’une grande arrogance envers les féministes : « je suis féministe et je pense que les femmes féministes devraient être plus agressives ». S’ils savaient ce que cela donne le féminisme « agressif » …

Arrêtons de nous voiler la face. La réalité des femmes et des hommes sont complètement différentes à cause de l’organisation sociale (non biologique, je précise). Les groupes mixtes, rédempteurs pour les hommes : « femmes, pardonnez-moi de tous mes péchés, et surtout laissez-moi influencer votre pensée », tendent à nous faire croire qu’un homme, dans la classe dominante, comprend aussi bien, voire plus la situation de subordonnée qu’une femme. Qu’il y ait une conscience politique qui s’éveille, et une volonté de changement de la part des hommes est très bien, mais le changement viendra des femmes. En effet, observez bien la situation, cherchez dans vos expériences : lorsque vous faîtes part de votre analyse de féministe radicale comme j’ai pu le faire moi –même au sein de l’organisation mixte dont je faisais partie, vous avez droit à ceci : « je me vois pas comme un oppresseur, mais un être humain », ou « tu es en train d’exclure les hommes ! » Vous savez pourquoi ? Parce que l’on ne refuse jamais rien aux hommes, les hommes ont le statut d’être humain, pas d’oppresseur. Ils se voient comme un absolu, un référent, que ce soit conscient ou pas.

Les femmes doivent ainsi être des reproductions des hommes, « la femme libre » est créée à l’image de l’homme : « Lorsque le contrat d’individus domine entièrement sous la bannière de la liberté civile, les femmes n’ont plus d’autres choix que (tenter de) devenir des reproductions des hommes » (Carole Pateman), le système patriarcal continue donc de se perpétuer.

Si nous devions récapituler cette partie en quelques mots, je dirais que les femmes et les féministes ne doivent pas attendre des hommes : partis, députés, etc… qu’ils agissent pour elles, à leur place.

Nos idées doivent être concrétisées par nul autre que nous-mêmes. Le féminisme est une vision du monde à part entière, ni la gauche, ni la droite n’est féministe. Que des partis de gauche ont été un peu influencé par le féminisme grâce à des militantes est une bonne chose, mais leur analyse féministe (aux partis de gauche) reste épidermique tant elle est fondée sur leur propre engagement : socialiste, marxiste ou autre.

Les féministes doivent se prendre au sérieux et arrêter de fonder leurs espoirs sur les hommes. Notre projet est crédible, nouveau, il y aura de la résistance, mais inutile de s’engager si on en a peur.

La première des solutions pour élever le niveau du débat est d’arrêter de s’excuser constamment et d’affirmer avec force notre pensée.

Le XXIème doit être le siècle du renouveau en matière de féminisme. Dans une ère néolibérale, un ordre mondial phallocrato-capitaliste chaotique, le féminisme reste notre seul espoir.

La stratégie pour empêcher les femmes de penser à des alternatives anti-patriarcales consiste à dire : « Et comment sera la société féministe ? », on s’intéresse au résultat plutôt qu’au processus. Le fait est que cette réflexion montre que nous n’envisageons pas de vivre dans un monde qui n’est pas modelé par le patriarcat : « Si nous ne pouvons nous imaginer indépendantes, comme des êtres non arbitrées dans ce monde, alors nous ne pouvons envisager survivre à notre libération »[4] (Marilyn Frye). L’imagination des femmes est contrariée par ce spectre phallocrate qui joue la carte de la peur du futur.

De plus, comme je l’ai dit, construire une société féministe est un travail de longue haleine que nous devons entreprendre dès aujourd’hui, sans lâcher de lest ou nous contenter des miettes. Comme le disait Marilyn Frye « Nous ne pouvons pas imaginer ce à quoi nous ne pouvons faire face, mais nous ne pouvons pas faire face à ce que nous ne pouvons imaginer ». Le projet féministe ne doit donc pas être une simple utopie, un rêve. Ce rêve doit nous pousser à l’action pour le concrétiser.

La réalité des femmes n’est pas fictive (par définition), la subordination des femmes n’est pas fictive, et leur libération serait « Utopique », « irréaliste » ?

De même, nous ne devons pas succomber à cette rhétorique néolibérale anti-progrès : dès que vous avez un projet de société, de changement radical, vous devenez une Staline ou une Mao en puissance.

Précisément car les dominants pensent qu’ils avoir l’éternité devant eux. Ils ont plus de mal à voir la subordination structurelle des femmes puisque celle-ci assure leurs privilèges : « Absence of privilege is a presence of knowlege » disait Marilyn Frye, forcément car nous concevons les modalités de notre libération hors des normes patriarcales.

Je voudrais aborder brièvement la question du consensus. Certes, les féministes radicales n’ont pas toujours la même approche, ceci ne doit pas nous empêcher d’élaborer un projet commun.

Chacune doit apporter sa pierre à l’édifice, ses compétences, c’est comme cela que l’on construira un projet riche. Nous devons discuter, échanger et ainsi surmonter toutes les contradictions.

Enfin, construire une société féministe est un projet ambitieux, et c’est ce dont nous avons besoin.

Ce n’est pas une Utopie, une société féministe peut exister et nous devons y croire, car ce ne sont pas les phallocrates qui y croiront à notre place. Tout est mis en œuvre pour nous résigner et nous contenter de peu. Or plus que jamais nous avons besoin d’une véritable démocratie, d’un mode de production anti-capitaliste, et d’exister en tant qu’être humain. Le féminisme permettra de construire tout cela, et nous donnera également des armes théoriques et politiques pour lutter contre les défenseurs de l’oppression et de la domination.

 © Women’s liberation without borders 2012


[1] Pour aller plus loin, lire La democracia feminista d’Alicia Miyares, Feminism Unmodified de Catharine Mackinnon , Radical feminism today de Denise Thompson.

[2] Marilyn Frye, in Politics of reality p 66

[3] « Wild women » selon Mary Daly sont les femmes qui œuvrent pour la libération des femmes et contre le système patriarcal.

[4] Marilyn Frye, in Politics of reality , p 80

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