Féministes, tombez le haut !

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Ou comment la soi-disant réappropriation des codes patriarcaux délégitiment les luttes féministes.

Le féminisme est en perte de vitesse. Faute d’une nouvelle génération politiquement ambitieuse, on assiste à des actions militantes en adéquation totale avec les codes patriarcaux.

Sans parler du désert théorique actuel en la matière : on utilise des concepts phallocrates, établis donc du point de vue de l’oppresseur, on se les « réapproprie », on les « recycle », avec notamment ce concept fumeux de genre et les conséquences qui en découlent (postmodernisme, théories Queers, …).Concept qui n’autorise pas de réels changements féministes et préserve le statu quo.

Ainsi, quelles perspectives d’avenir pour le féminisme, si celui-ci ne présente aucune alternative anti-patriarcale pour les femmes ?

FEMEN, ce groupe officiellement féministe Ukrainien, a adopté un mode d’action très originale, jamais nous n’avons vu cela dans une société patriarcale : manifester quasiment nues (on garde la culote quand même !). Qu’elles soient nues n’est pas tellement le problème en soi, mais on pourrait tout de même se poser la question : pourquoi les féministes doivent-elles tomber le haut pour être entendues ?

Peu importe l’intention, le fait est que nous vivons dans une société phallocrate, dans laquelle la pornographie est souveraine quant à l’objectification du corps des femmes : « Pornography can no longer be said to be just a mirror. It does not just reflect the world or some people’s perceptions. It moves them.” , “ On ne peut plus dire que la pornographie n’est qu’un miroir. Elle ne reflète pas le monde ou la perception de certaines personnes. Elle les conditionne. » [1] (Catharine Mackinnon).

Le corps des femmes est un objet sexuel que l’on contemple, que les hommes utilisent à leur guise.

Les femmes ne sont pas des êtres humains, ce sont les choses des hommes, des choses créent par les hommes pour les hommes. C’est ce qu’on appelle le « male gaze ».

La raison pour laquelle les FEMEN ont droit à plus d’attention, n’est pas à cause de leurs revendications, que je partage, mais bien parce qu’elles se soumettent aux codes patriarcaux. Elles obéissent d’une part aux normes féminines imposées par le patriarcat : belles blondes, bien sveltes, bien blanches et confirment la fable phallocrate consistant à dire que les femmes obtiennent tout ce qu’elles veulent grâce à leur corps. Les femmes sont des tentatrices malsaines, aucun homme ne peut leur résister. Comme le suggère Susan J. Douglas dans The rise of enlightened sexism, selon le patiarcat d’aujourd’hui : “It’s through sex and sexual display that women really have the power to get what they want”. , “ C’est en s’exhibant sexuellement et grâce au sexe que les femmes ont véritablement le pouvoir d’obtenir ce qu’elles veulent”. Les FEMEN sont exactement dans ce cas- là : pour être entendues, il faut être sexuellement disponibles pour les hommes.

 De plus, notez le paradoxe : le préjugé antiféministe ridicule, que seuls les antiféministes peuvent comprendre, dit que les féministes sont des dingues car elles ont jeté leurs soutiens gorges. Pourquoi dans ce cas cela dérange ? Parce que les féministes auraient ou ont fait cela pour rejeté l’injonction patriarcale de féminité. Selon Andrea Dworkin : « Women’s fashion » is a euphemism for fashion created by men for women”, « “ la mode pour femme” est un euphémisme pour parler de la mode créée par les hommes pour les femmes. ». Si les hommes apprécient ces modes d’actions, si les médias en parlent, c’est précisément que l’on ne défie aucune institution patriarcale.

Il n’y a rien de radical à utiliser les moyens d’actions de l’oppresseur. Au contraire, cela décrédibilise le féminisme comme pensée et action révolutionnaire et finalement on confirme cette idée que celui-ci n’est plus nécessaire. En effet, comment peut-on parler de division sexuelle du travail, d’objectification des femmes, d’oppression des femmes et utiliser tous les attributs de l’oppression comme mode d’action ?

« Nous devons détruire la culture telle que nous la connaissons » disait Andrea Dworkin . Le fait que « détruire » les institutions patriarcales ne soit pas à l’ordre du jour, témoigne d’une certaine résignation.

En effet, il existe un certain fatalisme ambiant, largement incarné par le postmodernisme du reste, mais pas seulement ; qui consiste à dire que de toutes les façons, jamais la libération des femmes n’aura lieu, jamais nous ne connaîtrons de société féministe. Alors conscientes de l’oppression, les féministes patriarcales ( ie qui s’identifient à la classe des hommes, utilise ses concepts . Je parle principalement des « sex positiv » , des féministes postmodernistes et libérales) , décident de prendre les devants et dire : « opprime-moi » avant que l’oppresseur en ait décidé ainsi. Car de toute façon, selon elles mais aussi les phallocrates déguisés qui soutiennent évidemment ces courants, ça finira par arriver quand même. Geneviève Fraisse dans Du Consentement résume très bien la situation dans cette interrogation : « Quel est ce temps où dire « non » semble de peu d’intérêt et où dire « oui » à la hiérarchie sexuelle devrait nous enthousiasmer ? ».

Aussi, tous ces mouvements qui veulent se réapproprier les outils avilissants de l’oppresseur perpétuent cette oppression. Une fois de plus, il ne suffit pas de changer les rôles, de tenter de battre le patriarcat à son propre jeu pour remettre en cause le pouvoir des hommes. Comme le disait Audre Lorde “The master’s tools will never dismantle the master’s house”. Autrement dit, les outils de l’oppresseur ne démonteront jamais le système qu’il a créé.

Alors, dire que l’on est une « salope », manifester en sous- vêtements pour lutter contre le viol relève d’une absurdité. Ce mot là sert à diminuer les femmes, les rabaisser, les humilier. Pourquoi voudrait-on réutiliser ce mot violent pour lutter contre le patriarcat ?

 Sans compter que les « Slutwalks » ne font preuve d’aucune analyse féministe, ce n’est pas le but. De plus, société phallocrate oblige, les femmes auront moins de mal à s’identifier comme « salopes » que féministes. Le féminisme fait trembler tous les patriarcalistes, pas seulement des conservateurs, mais des progressistes, des religieux, tout. La force transformatrice, c’est le féminisme qui la porte.

Ainsi, comme le suggère Meghan Murphy dans son article : « We’re sluts, not feminists. Wherein my relationship with Slutwalk gets rocky. » : “But in terms of saying what we mean, addressing the roots and foundations of sexual assault and victim blaming, and challenging the system, I think that what we may be talking about is, in fact, feminism. I think that what we may, in fact, be, are feminists. Not sluts. Feminists.”, “Pour faire passer notre message, aborder les racines et les fondements des agressions sexuelles, de la culpabilisation des victimes et pour remettre en question le système, ce dont nous devons parler est, je pense, de féminisme. En fait, je crois que nous devrions être des féministes. Pas des salopes. Des féministes. »

Par ailleurs, ces modes d’actions obéissent à cette tendance « postféministe » individualiste qui dit : « je fais ce que je veux ! Tant que je me sens en confiance, tout va bien » et qui n’a aucun mal à suivre tous les codes patriarcaux : « Narcissism is , like, way cooler than politics » , « Le narcissisme , c’est genre , plus cool que la politique » , affirme ironiquement Susan J. Douglas. Alors on vous présente « Burlesque » comme quelque chose de féministe, alors qu’il s’agit de reproduire cette image de femmes objets. Les femmes embrassent la féminité construite par les hommes, comme si elle ne supposait pas leur subordination. C’est ce que Susan J. Douglas appelle « le sexisme éclairé » : les femmes auraient à présent l’égalité, alors réactiver des vieux stéréotypes dégradants est super marrant. La situation est très bien explicitée dans cette phrase : « Enlightened sexism is meant to make patriarchy pleasurable for women », « l’objectif du sexisme éclairé est de rendre le patriarcat plaisant pour les femmes », de sorte à éviter, bien entendu, la lutte.

Les mouvements sociaux et politiques féministes ne semblent pas échapper à cette volonté de plaire aux hommes, avant de convaincre les femmes. Les hommes ont le pouvoir, il vaudrait donc mieux s’adresser à eux, plutôt que de sensibiliser des femmes et leur faire prendre conscience de l’oppression ; par des groupes de consciences en l’occurrence.

Que fait-on finalement ? On demande la permission aux hommes d’agir, car « une femmes sans homme, c’est comme un poisson sans [eau] ». Sans eux, rien n’est possible. Aussi, les FEMEN et d’autres groupes semblables confirment ce que Sheila Jeffreys a démontrer dans son livre Beauty and Misogyny : « Women are in pain, totally disabled, showing their bodies, taking part in what I call the sexual corvee(…) to create men’s sexual satisfaction on the streets and everywhere else they have to do this to their bodies, in order to have the right to, I think in terms of equal opprotunities, these days, be in offices, have jobs, be out there in the world, this is the compensation »[2] , “ les femmes souffrent , complètement incommodées , exhibent leurs corps , jouant un rôle dans ce que j’appelle “la corvée sexuelle” (…) pour satisfaire les hommes dans la rue et partout , c’est ce qu’elles doivent infliger à leur corps .Dans le but de pouvoir bénéficier de l’égalité des chances, aller au bureau , avoir des emplois, être présentes dans la société, la ‘corvée sexuelle’ est le prix à payer ».

Je ne suis pas en train de dire, évidemment, que le corps des femmes soit vulgaire. Ça c’est ce que disent les conservateurs pour lesquels les femmes sont une propriété privée. Il y a très peu de différences entre les conservateurs et les libéraux, concernant les femmes.

Le remède que je proposerais à ce fléau phallocrate qui atteint les féministes est simple : arrêtons de parler d’Utopie. Colette Guillaumin disait : « les groupes dominants ont toujours tendance à voir l’histoire immobile et l’éternité au bout du chemin ». Les dominants ont réussi à faire gober ça aux opprimées, les militantes y compris.

Un avenir pour les femmes est possible. J’ai proposé des solutions dans l’article « Le parti féministe, ou le parti de l’avenir ».

L’Utopie n’est pas souhaitable puisqu’elle suppose l’immobilisme, il faudrait revenir plus en détail sur la définition du mot, je le ferai dans un prochain article.

Mais ce que je veux dire, c’est que nous avons les moyens matériels de changer les choses. Les mouvements féministes passés nous ont apporté des théories, des stratégies innovantes pour l’époque, à nous à présent de s’en inspirer et faire preuve d’une véritable innovation. Des choses qu’aujourd’hui nous considérons comme acquises étaient impensables pour les femmes dans le passé.

Au lieu de nier la possibilité du changement, on devrait plutôt suivre le conseil que Nietzche, brillant philosophe phallocrate, aux puissants : « Il faut toujours protéger les forts contre les faibles. » Vous savez pourquoi ? Parce que si les opprimées se réunissent, les oppresseurs ne feront pas long feux.

Je conclurai avec Susan J Douglas : « le féminisme de nos jours a encore du chemin à faire. Son audace, son zèle, son goût implacable pour la justice nous manque ».

Quoique, finissons sur une note positive avec Marie-Victoire Louis : « le monde sera féministe ou restera barbare ».

 
© Women’s liberation without borders 2012


[1] Feminism Unmodified , p 188

[2] http://www.feminist-reprise.org/docs/jeffreys.htm

Une réponse "

  1. Le féminisme a besoin de rigueur dans le langage, d’user de termes précis, sans sac à dos. Utiliser les mots sans savoir qui les a produit et pourquoi, alors qu’ils sont pour certains des tours phallocrates de la plus belle espèce, compromis jusqu’aux yeux ? Un « mot gant » où tout le monde a glissé sa main reste particulièrement à surveiller et mérite-t-il de nous envahir en dépolitisant tous nos efforts et obligeant le féminisme à des scissions ? http://susaufeminicides.blogspot.fr/2013/07/le-genome-du-genre.html

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