Un féminisme bien peu soucieux des femmes

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Les féministes d’aujourd’hui luttent pour l’égalité, ou l’égalité réelle, sans se demander pourquoi l’égalité formelle n’est pas effective.

 Les féministes d’aujourd’hui préfèrent les associations mixtes. Il faut intégrer les hommes dans la lutte, voilà la clé du succès pour le féminisme du XXIème siècle ! Dans le cas contraire, il s’agirait d’un féminisme ringard … ou radical. Décoloniser la pensée des femmes ? Vous n’y pensez pas.

 Les féministes d’aujourd’hui veulent déconstruire le genre. Je répondrais : que voulez-vous construire alors ? Qu’est-ce que les femmes ont à gagner dans les politiques de l’identité ?

 Je suis une féministe d’aujourd’hui. Et je remarque qu’à chaque prétendue renaissance du féminisme, ce dernier est encore plus mou que le précédent.

 Le féminisme du XXIème siècle est trop soucieux des hommes, et se soumet finalement à leurs fables : égalité, liberté individuelle, ‘intersectionalité’, multiculturalisme, subversion du genre, socialisme[1], capitalisme, …

 La situation est fort simple. Il existe des féministes pour qui il n’y a pas d’oppresseurs.

 Ainsi, nombre d’entre elles se sont réjouies de l’annulation officielle (non officieuse) de Radfem2012. Que des centaines de femmes soient forcées de se cacher pour se réunir ne les choquent pas plus que ça. Non. C’est légitime, vous comprenez, on attend des féministes qu’elles soient tolérantes, même avec l’oppression. Oppression qui je le rappelle, vient de nulle part.

 Je vais donc revenir brièvement sur l’exemple Radfem2012 afin de montrer qu’il est étrangement préférable pour certaines féministes de faire passer les femmes pour des bourreaux sectaires et ainsi de substituer leurs luttes au profit des gender dévôts, qui n’ont aucune analyse critique des rapports de pouvoirs. Ceci dévoile un manque de courage politique et une certaine culpabilité de la part des féministes: le féminisme est un mouvement bourgeois, raciste (au secours, des femmes blanches dans le mouvement !), il est secondaire (faute d’une absence d’analyse systémique), de plus s’identifier à la classe des hommes donne de la crédibilité.

 Des féministes, libérales ou postmodernistes ont été scandalisées par la non-mixité politique de Radfem2012. Le fait est que ces courants féministes, s’il en est, se focalisent sur l’interchangeabilité des rôles sans remise en question de l’inégalité et la domination d’un sexe par l’autre, à l’origine de ces rôles : « There is a growing trend towards seeing the transformation of sex-roles as the desirable end of women’s liberation. Sex-roles can be transformed without any real change in power (…). Changing sex roles doesn’t seriously threaten [men’s] power.[2] “ Il y existe une grandissante tendance à envisager l’interchangeabilité des rôles sexués comme une fin souhaitable du Mouvement de Libération. Les rôles sexués peuvent être transformés sans réel changement des rapports de pouvoir. Cela ne menace pas vraiment le pouvoir des hommes. »

 Le féminisme n’est pas une question d’identité, mais politique. On assiste à cet égard à une perversion du slogan féministe « le privé est politique », comme si cela voulait dire : « je fais ce que je veux, mes actions personnelles, individuelles sont politiques. C’est moi, moi, moi, puis ? Moi. » Or je cite ici Catharine Mackinnon : « cela (le privé est politique) signifie que l’expérience spécifique des femmes se manifeste dans cette sphère dite personnelle – privée, intime, intériorisée, particulière, individualisée, secrète- de sorte que comprendre la subordination des femmes, c’est savoir ce qu’il se passe dans leur vie privée » (p 535, Feminism,Marxism, Method and the State) . Par conséquent, il ne suffit pas de dire « je suis une femme » pour appartenir à la classe des femmes. La catégorie femme est politique, ce n’est pas une coquetterie.

 J’ajouterai que l’oppression des femmes repose également sur leur fonction reproductrice (je dis bien fonction et non capacité, cette fonction est liée à l’organisation sociale). Le patriarcat contrôle le corps des femmes: « [Patriarchy] is based not only on the exploitation as a class, but upon the ownership and control of their reproductive powers », « Le patriarcat est non seulement fondé sur l’exploitation des femmes en tant que classe, mais aussi sur l’appropriation et le contrôle de leur capacités reproductrices (qui deviennent alors fonction) ». (Sheila Jeffreys)

 Au regard de tous ces éléments, il paraît cohérent de ne pas considérer les transexuelles comme appartenant automatiquement à la classe des femmes. Aussi, comment peut-on dire que la différence des sexes est politique plutôt que naturelle, et ne pas être critique d’opérations visant à établir une cohésion entre le sexe et les normes patriarcales ? Les femmes, nées avec un sexe de femme résistent contre ces normes, elles essaient de construire une culture féministe, hors des sentiers battus par le patriarcat.

 En conséquence, ces féministes qui nous rabâchent sans arrêt que les hommes souffrent autant que les femmes à cause du patriarcat ; ces féministes qui n’ont aucun état d’âme à soutenir l’annulation d’une conférence réservée aux femmes, négligent l’expérience et la réalité matérielle des femmes. Il semble que le féminisme soit pour qui veut, sauf les femmes. A force de vouloir paraître acceptables, les féministes elles-mêmes relèguent les femmes au second plan.

 Mais chèr-e-s gens, vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Dites bonjour au « cis-women » ! Ou aux femmes privilégiées, devinez pourquoi ! Parce qu’elles sont nées femmes !![3] On continue dans la puérilité : « T’as c’que j’veux ? T’es privilégiée ! ». Encore des excuses : pardon, pardon, pardon d’être une femme. C’est vrai que c’est vachement drôle d’être un objet sexuel, d’être « violable », d’être une citoyenne de seconde zone, et j’en passe.

 Cette idée de « cis-women » est liée à l’analyse postmoderniste. Elle ne conçoit pas le racisme ou le capitalisme comme émanant de l’idéologie patriarcale, et divise les femmes. Or selon l’analyse féministe radicale, toutes les femmes, pauvres, riches, noires, blanches sont soumises au système patriarcal. Les femmes doivent être solidaires pour lutter contre ces superstructures du patriarcat : « les femmes sont, en tant que groupe social, l’objet d’un déni de réalité : dès qu’il est visé en tant que groupe, il se dissout dans les particularités » (Colette Guillaumin), afin de bâtir un système politique féministe.

 Mais les féministes sympas s’écrasent. Elles succombent aux violons des hommes et des gender dévôts : pauvres gens, délaissés pas la société, plus opprimés encore que n’importe qui d’autres (les femmes). Ne reconnaît-on pas ici un argument masculiniste ? Les femmes ont tout pour elle ! Elles ont pris la place des hommes ! La solidarité des oppresseurs entre eux, une fois de plus. Juste à titre d’information, l’événement « The Philli Trans Health Conference », a duré 5 jours, avec des milliers de participants, aucune féministes radicales, oui parce qu’apparemment les activistes transexuels peuvent s’imposer dans les conférences de féministes radicales. Mais nous, féministes radicales, nous devons nous justifier, nous mettre à genoux pour organiser des réunions entre femmes concernant les violences masculines et la réalité des femmes comme femmes. C’est normal ? Pas de scandale ici ?

 Les féministes non radicales tolèrent jusqu’à l’exclusion des femmes du mouvement féministe, pour les intérêts des patriarcalistes avoués ou déguisés. Et finalement, tout le monde peut être une femme, sauf les femmes. Il faut éviter la lutte contre la phallocratie à tout prix.

 Cela révèle la nécessité vitale et l’efficacité des espaces non-mixtes.

 Le féminisme fait preuve d’une méthode singulière : il n’existe aucune dichotomie entre la théorie et la pratique. Et pour cause, les groupes de conscience permettent de rendre de compte de l’expérience commune des femmes, qui fait alors système : « Through consciousness raising, women grasp the collective reality of women’s condition from within the perspective of that experience, not from outside of it. » (Catharine Mackinnon), « Grâce aux groupes de conscience, les femmes saisissent la réalité communément partagée par les femmes du point de vue de l’opprimée, et non de l’oppresseur. » Il s’agit donc de décoloniser la pensée, pour changer la réalité des femmes : « les hommes ont le pouvoir de nommer, un pouvoir immense et sublime. Ce pouvoir de nommer permet aux hommes de définir l’ensemble du champ de l’expérience, de déterminer limites et valeurs, d’assigner à chaque chose son domaine et ses attributs, de décider ce qui peut et ne peut pas être exprimé, de contrôler jusqu’à la perception », affirme justement Andrea Dworkin. Que peut-il y avoir de plus menaçant pour le patriarcat que la solidarité féministe ?

 Les gender dévôts, sous leur apparent anti-patriarcalisme, parviennent même à diviser les féministes. Certaines préfèrent se rallier à leur cause et contraindre au silence les féministes radicales, ces méchantes filles. Comme l’a très bien signifié Patricia McFadden dans son article « Why women’s Spaces are critical to Feminist Autonomy » : « Surveiller la conscience politique des femmes est l’objectif clé du « Backlash » patriarcal, cela se manifeste à travers l’exigence des hommes d’être intégrés dans les espaces non-mixtes. »

 Enfin, ce féminisme bien sympathique qui n’est pas anti-hommes, mais plutôt anti-femmes et qui donc ne choque personne, doit être combattu. Je comprends qu’il y ait différents courants féministes, des courants de pensées qui se nourrissent les uns des autres, mais on ne peut tolérer un courant qui contribue à la subordination des femmes, parce qu’il a trop peur de tenir tête aux hommes. Les enjeux sont trop importants. La vie des femmes est en jeu.

 Comme le suggère Sonia Johnson « As long as we’re focused on the men, we’re never going to see that the door to our jail cell is open, that it’s open not into patriarchy, but into our own power. », “ Tant que nous focalisons notre énergie sur les hommes, jamais nous ne verrons d’issue à notre prison, une issue qui ne debouche pas sur le patriarcat, mais qui conduit à notre propre pouvoir”. Le pouvoir de changer les choses radicalement.

© Women’s liberation without borders 2012

 NB : je vous conseille vivement de lire cet article de Patricia McFadden , une brillante féministe radicale , africaine , je précise uniquement pour les partisan-n-e-s de l’analyse postmoderniste (qui n’iront certainement pas lire ce texte, du reste) . Je voulais le mettre en note , mais le site était hacké , donc je ne l’ai pas fait. Il est en marche de nouveau , mais au cas où , je vous suggère d’être prudent-e-s .

 

http://www.isiswomen.org/index.php?option=com_content&view=article&id=630%3Awhy-womens-spaces-are-critical-to-feminist-autonomy&catid=127%3Atheme-mens-involvement-in-womens-empowerment

 

 

 


 

[1] http://www2.law.columbia.edu/faculty_franke/Certification%20Readings/catherine-mackinnon-feminism-marxism-method-and-the-state-an-agenda-for-theory1.pdf

 

[2] The Need for Revolutionary Feminism , Sheila Jeffreys.

 

[3] http://factcheckme.wordpress.com/2009/11/16/the-fallacy-of-cis-privilege/

 

 

 

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