« je suis libre » , cette incantation magique censée nous libérer des structures oppressives.

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Patriarcat (permanence): Le seul système de domination (se manifestant dans tous les ‘champs’ : politique, économique, juridique, artistique, symbolique) qui ait perduré et se soit adapté à tous les autres : esclavagiste, féodal, capitaliste, communiste, socialiste, libéral… Le plus ancien, le plus durable, le moins combattu. Le plus violent : plus grave, sa violence n’est toujours pas reconnue comme telle. Toute analyse qui n’intègre pas cette antériorité dans sa permanence historique en perpétue le déni.

-Marie- Victoire Louis[1]

Les femmes sont libres. Elles peuvent librement être prostituées, faire 80% des tâches ménagères, la double journée, être femmes au foyer, intégrer dans la plus grande complaisance le système phallocrate, tant qu’elles ne pensent pas à défendre les intérêts de leur classe, tout va bien. Elles peuvent aussi (ou devraient pouvoir !) jouer les incubateurs pour les couples homosexuels, et tous ceux qui se sentent bien dans les institutions patriarcales, les femmes portent le voile et la burqa par conviction, elles défendent tout ce qui les oppriment. Parce qu’en fait, tout est relatif, non ? Je suis opprimée, uniquement si je me sens opprimée, la subjectivité est la clé de la libération ; pardon, de l’émancipation individuelle !

On a du mal à envisager politiquement la question des femmes. Par défendre les droits des femmes on entend, tradition libérale oblige, intégrer le système dominant. Conformément à l’idée de discrimination, tout ce qui n’est pas appliqué aux hommes est discriminatoire ; il paraît donc ridicule de concevoir une transformation structurelle se fondant sur la critique de la subordination des femmes. Or précisément, en prenant l’exemple de la démocratie, et du Contrat Social, fondateur de celle-ci, la sphère privée, distincte de la sphère publique, conditionne cette dernière puisqu’elle suppose la sujétion des femmes. Ainsi, « women are entitled to access to things as they are and also to change them into something worth us having » (Catharine Mackinnon), “les femmes ont le droit d’accéder aux choses telles qu’elles sont, mais aussi de les changer en tenant compte de leur expérience de subordonnées »[2]. Autrement dit, bénéficier des mêmes droits que les hommes doit nous permettre de changer le système, de critiquer ses fondements, et non de les légitimer.

Pourtant, il semble que proclamer des principes libéraux tels que « liberté, égalité, fraternité » (je ne peux m’empêcher ici de citer la remarque de Carole Pateman : « La liberté, l’égalité et la fraternité constituent la trilogie révolutionnaire car la liberté et l’égalité sont des attributs de la fraternité qui exerce la loi du droit sexuel masculin »), principes qui n’analysent pas l’inégale répartition du pouvoir, soit suffisant pour affranchir les femmes de l’oppression patriarcale. A cet égard, on assiste à des arguments devenus quasi hiératiques : « C’est mon choix », « Je suis libre », tout n’est que question d’interprétation. Il est une atteinte à la liberté individuelle de parler de structures oppressives à combattre, car cela implique la responsabilité, la prise de conscience que les actions des un-e-s sont déterminées (la détermination n’implique pas le déterminisme) par l’organisation sociale : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience » (Marx), il n’ y a donc pas de liberté hors de la réalité matérielle pour les opprimées . Ou comme Catharine Mackinnon suggère “the reality of people who don’t have power exists independently of what they think. The social constructs that control their lives very often are not their construct”, “la réalité des groupes opprimés existe indépendemment de ce qu’ils pensent. L’organisation sociale qui contrôle leur vie souvent n’a pas était établit de leur proper chef”. De plus, on connaît bien la tactique du système phallocrato-capitaliste consistant à nous plonger dans l’immobilisme par des principes universels. Il s’agit de lutter pour arriver à la liberté et l’égalité : « Feminists say women are not individuals.To retort that we « are » will not make it so ; it will obscure the need to make change so that it can be so »[3], « Les féministes affirment que les femmes ne sont pas des individues. Rétorquer que nous le sommes n’y changera rien ; cela va dissimuler la nécessité de lutter pour y parvenir » (Catharine Mackinnon).

Prétendre le contraire c’est soutenir le système qui nous opprime, le défendre. Quant aux oppresseurs, ils dorment mieux la nuit, puisqu’ils ne sont ni coupables, ni responsables de rien. Il est plus simple de se dire « elle a choisi d’être prostituée », plutôt que d’admettre « je contribue au système prostitueur, je suis un agent de l’oppression patriarcale ».

La liberté ne tombe pas du ciel. Elle n’est qu’un concept du reste, mais pour le rendre matériel, si je puis dire, il faut en établir un autre à partir d’une analyse purement féministe, tant le patriarcat se manifeste « dans tous les champs : politique, économique, juridique, artistique, symbolique ».

Nous assistons cependant à un autre fléau : le postmodernisme, qui est largement inspiré de cette logique libérale.

Voilà de grand-e-s rebel-l-es, les féministes du XXIème siècle prennent en compte la « race », la classe et le « sexe », l’intersectionalité des oppressions : une vraie révolution dans l’analyse. Nous n’avons jamais connu cela, surtout pas dans le féminisme radical. Chers gens, vous allez pouvoir affirmer votre identité, transgresser le genre contre ces vieux chnoques conservateurs ! Femmes, portez le voile, prostituez-vous ! Faites trembler l’ordre moral ! Je le répète ceci est une véritable R-E-V-O-L-U-T-I-O-N.

Plus sérieusement, les postmodernistes sont définitivement (ou prétendument) anti-essentialistes. Poussant la déclaration de Simone de Beauvoir « on ne naît pas femme, on le devient » à son paroxysme, être femme ne veut plus rien dire, cela n’a pas de signification politique. Ce qui importe c’est comment on se sent, tout est dans la tête (petit coucou à Marcela Iacub). De fait, il y a une négation totale de la réalité des femmes comme femmes. Qu’on m’explique dès lors comment les femmes battues ou violées sont supposées transgresser le genre ! Par le sadomasochisme ? Certainement. La reproduction des pratiques dominant/dominée: « [Postmodernists] want to beat dominance at its own game, which is usually called dominating », “les postmodernistes veulent battre le système dominant à son propre jeu, généralement on appelle ça dominer”.

On qualifie souvent le féminisme radical de « victimaire ». C’est vrai que proposer aux femmes de s’organiser pour conquérir leur liberté, et construire un autre système politique contre le système patriarcal dont les premiers agents sont les hommes, oui les hommes, pas des chèvres, encourage les femmes à pleurnicher dans leur coin. Etre victime de violences masculines n’est pas une honte. Les associations féministes sont là pour soutenir les victimes et les aider à se reconstruire. (cf « le féminisme ou la mort » http://sisyphe.org/spip.php?article4196). Alors on préfère faire comme si de rien n’était. On se débrouille comme on peut, avec ce que l’on a dans un système patriarcal. Le but est d’être subversif.

L’intersectionalité est aussi un argument mis en avant. Les femmes sont victimes de racisme, et/ou d’exploitation capitaliste. Tenez-vous bien : il ne faut en aucun cas envisager le racisme comme émanant de l’idéologie patriarcale, jamais ! Non, il faut défendre le multiculturalisme. Or comme l’explique Mackinnon « what postmodernists give us instead is a multicultural defense of male violence » , « ce que les postmosernistes nous propose à la place est une défense multiculturelle de la violence masculine » (cf http://beyourownwoman-feminism.over-blog.com/article-le-relativisme-culturel-instrument-de-la-domination-masculine-105625778.html). Croyez-vous lutter contre le système capitaliste et la division sexuelle du travail ? Bien sûr que non, dans quel monde vivez-vous ! Il faut légaliser la prostitution, profession comme une autre, les prostituées sont des travailleuses qui doivent avoir les mêmes droits que les autres travailleurs. Faites-moi signe si Marx a une seule fois fait l’apologie du salariat.

Au regard de toutes ces contradictions, il n’existe pas de classe des femmes : « Put another way, if women don’t exist, because they are only particular women, maybe Black people don’t exist either, because they are divided by sex. Probably lesbians can’t exist either, because they are divided by race and class; if women don’t exist, woman-identified women don’t exist except in their heads. We are reduced to individuals, which of all coincidences, is where liberalism places us”, “ Autrement dit, si les femmes n’existent pas, puisqu’elles forment un ensemble hétérogène, peut-être que les noirs n’existent pas non plus, parce qu’il/elles sont divisé-e-s par les questions de “sexe”. Les lesbiennes ,ne peuvent probablement pas exister non plus, parce qu’elles sont divisées par la « race » et la classe sociale ; si les femmes n’existent pas, les femmes qui subissent un traitement sexiste à cause de leur sexe n’existent pas, si ce n’est dans leur tête. Nous sommes réduites à une somme d’individues, qui , comme par hasard est ce vers quoi nous mène le libéralisme politique ».

Et qu’est-ce que ne feraient pas les phallocrates pour éviter la résistance des femmes ! L’engouement pour ce type de féminisme, qui n’en est pas, ne m’étonne guère. Les femmes s’unissent finalement à la classe des hommes, au patriarcat en s’appuyant sur leur concept.

Je ne reviens pas sur leur conception du genre, qui est une performance, un jeu. Les féministes radicales le conçoivent comme un système d’oppression. On ne multiplie pas les genres, on les éradique car le système repose sur une inégalité des sexes dans son fondement même.

Dire « je suis libre » lorsqu’on ne l’est pas ne relève pas de la politique, mais de la magie. Ou plus clairement, on se voile la face. La lutte politique doit nous permettre d’accéder à une liberté et à une émancipation tant collective, qu’individuelle. Je conclurai par les mots de Catharine Mackinnon : « Postmodernism’s analysis of the social construction of reality is stolen from feminism and the left but gutted of substantive content- producing Marxism without the working class, feminism without women ». “ Les postmodernistes ont récupéré des éléments de l’analyse féministe et socialiste, les vidant complètement de leur substance, conduisant à un Marxisme sans classe ouvrière, et à un féminisme sans femme ».

© Women’s liberation without borders 2012


[1] http://www.marievictoirelouis.net/document.php?id=991&mode=last

[2] http://www.cflr.org/points.pdf

[3] In Feminism Unmodified , p59.

 

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