« Priver un individu de ses droits fondamentaux, c’est d’abord le priver de la capacité du politique » – Hannah Arendt.
L’année 2013 serait-elle l’année des masculinistes ? En tout cas, ils passent à l’offensive : entre animateurs télé faisant la part belle aux proxénètes[1], les pédopsychiatres tels Marcel Ruffo et Aldo Naouri banalisant et encourageant le viol, ou encore l’association des SOS les papas ( dont Aldo Naouri fut membre du comité d’honneur dans les années 2000) , militant pour le droit des pères de posséder les femmes et les enfants, et par là-même, en faveur de la restauration du ‘pater familias’, il semble que rien ne les arrête dans leur entreprise de destruction et de dénigrement des femmes.
La complaisance des institutions est absolument inouïe, mais elle ne montre que trop bien le fondement patriarcal des instances politiques. Cette tendance se cristallise cette année -une fois de plus -au Royaume-Uni, avec l’annulation de RadFem2013.
Les masculinistes ont pris d’assaut l’association chargée des réservations, sous prétexte que la conférence inciterait à la haine (‘ hate speech’), et ferait preuve de discriminations envers les hommes. L’année dernière, des arguments similaires ont été avancés par les militants transexuels d’obédience Queer, étant donné que la conférence est réservée aux femmes nées femmes.
Les bien-pensants peu au courant du caractère proprement phallocrate de la pensée et du militantisme Queer pourraient être étonnés d’observer que ces deux groupes s’entendent parfaitement pour l’annulation de la conférence féministe. Mais le fait est que la pensée postmoderne procède à un inversement de valeurs, ces-dernières sont conservées dans leur totalité, et résulte alors à un conformisme sophistiqué qui ne fait que légitimer l’organisation patriarcale. Le schéma ci-dessous en est une illustration parfaite :
Dès lors, le patriarcalisme traditionnel et postmoderne s’accorde sans aucune difficulté.
Mais l’annulation de RadFem2013 pose un problème très grave : celui de l’exercice effectif du pouvoir politique des femmes. Les masculinistes et les militants transexuels sont en train de confisquer aux femmes leur droit fondamental : celui de s’organiser de manière autonome, de se réunir dans l’espace public pour mettre à jour leurs revendications sur la scène politique. C’est la participation des femmes au monde[2] qui est remise en cause, parce qu’elle présente un danger pour les instances phallocrates structurant l’espace commun selon une logique consensuelle.
On comprendra mieux les raisons pour lesquelles le féminisme politique fait l’objet de diffamation, de tant de violence et de si peu de soutien de la part de groupes féministes d’autres tendances (je récuse comme vous le savez ‘les féminismes’, preuve en est, ils ont bien d’autres buts que la libération des femmes de la suprématie masculine ! Il s’agit d’une pluralité qui n’a d’autres fins que l’alignement du féminisme sur les valeurs et concepts androcentrés). Il instaure une conception de la politique nouvelle : à l’heure où les experts dépolitisent les affaires communes, le féminisme politique s’impose à contre-courant de l’ordre dominant, assume le conflit et redéfinit les modalités de l’exercice du pouvoir politique.
Non, les féministes radicales ne font pas preuve de sectarisme. Ce sont bien les masculinistes et les Queers qui tentent de réprimer les actions politiques féministes, en prétextant l’exclusion des subordonnants. Un sophisme empreint de mauvaise foi, qui ne dissuade pourtant pas les médias et une bonne partie des groupes dits ‘féministes’ d’apporter leur soutien aux gardiens de la phallocratie.
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RadFem2013 devait avoir lieu le 8 et 9 juin au London Irish Centre. Les masculinistes ont dès lors riposté en déplorant le fait que la conférence était non-mixte. Pour ces messieurs, il s’agit d’une incitation à la haine contre les hommes. Poussant plus loin l’ineptie, selon eux, les féministes radicales veulent exterminer les hommes et instaurer le Matriarcat. Ils parlent de conspiration féministe. Posant les hommes en victimes, mettre un terme à la conférence serait absolument nécessaire pour poser des limites au pouvoir incontrôlable et envahissant des femmes.
Il s’agit là d’un délire difficile à prendre au sérieux, et pourtant, ces groupes pour ‘les droits des hommes’ utilisent des techniques d’intimidation mettant en danger la vie même des féministes et des partisan-n-e-s. Le personnel de l’association gérant les réservations a été victime de harcèlement, poussant les dirigeants à annuler la disponibilité du lieu d’accueil pour protéger le personnel. Mais ils n’ont en aucun cas reconnu le bien-fondé des revendications masculinistes.
Des actes de violences et d’intimidations à répétition ont eu raison de la ténacité de l’association. L’article du blog ‘Sisterhood is powerful’ [7] révèle également que les masculinistes ont des cibles spécifiques et pratiques des enquêtes légalement douteuses pour s’en prendre à la personne : « [Les masculinistes] ont promis une récompense de 1000 dollars pour celui qui trouvera le véritable nom d’une femme, et une fois qu’ils l’ont obtenus, ils l’ont harcelée. ». Une autre femme a été menacée de mort, et a dû faire profil bas pour ne pas qu’on la retrouve.
Nous en sommes donc à des pratiques terroristes de la part d’hommes violents qui usent du principe d’égalité et de liberté pour empêcher les femmes de s’organiser. Pourtant- vous vous en doutez- la conférence ne prône en aucun cas une hostilité violente, il s’agit de se rencontrer, de former son esprit, de penser, de débattre entre femmes. La lutte contre la suprématie masculine est au cœur de cette rencontre, il n’est pas surprenant que les demi-dieux se sentent menacés.
Face à une telle animosité viriliste, on aurait pu s’attendre à un soutien de la part des pouvoirs publics, ou d’autres ‘féministes’. Que nenni, les militants Queers ont profité de l’occasion pour prêcher leur évangélisme genriste, emportant avec eux tout le soutien des libéraux. Comme un air de déjà vu, le ‘trangenrisme’ se retrouve au cœur de la controverse.
Cette année encore, les militants transexuels n’ont pas taris d’insultes et de violences envers les féministes et les femmes nées femmes : apparemment le ‘ Die CIS SCUM’[3] (CIS = femme privilégiée car peut porter des talons hauts, elle entre dans les normes) est à la mode et a refait surface, l’apitoiement et la victimisation des hommes-tel que l’exercent les masculinistes- sont de mise, et prennent le pas sur le projet de libération des femmes.

Telles des machines ou des automates, les seuls mots que les militants transexuels connaissent sont : « sectaire », « transphobe », « haine » … jamais le fondement analytique du féminisme politique en ce qui concerne le ‘transgenrisme’ n’est abordé.
Et pour cause, les transexuels prônent une pluralité consensuelle. Leur relativisme n’a d’effectivité que parce qu’il légitime le patriarcalisme. En encourageant l’inclusion des ‘trans-femmes’, les queers-comme les masculinistes- veulent envahir l’espace de discussion des femmes. S’ils assumaient véritablement la pluralité, la différence, le conflit, alors ils admettraient que la politique n’a pas vocation à plaire à tout le monde, elle est dissenssuelle ou elle n’est pas. Les femmes ont donc le droit légal et moral de s’organiser comme elles le souhaitent.
Le féminisme politique met à jour une analyse et une pratique politique qui précisément n’a pas pour objet de s’accorder avec le consensus dominant, ni de faire consensus, impolitique par définition. En d’autres termes, l’approbation des hommes est proprement superfétatoire.
L’espace politique[4] est donc le lieu de la confrontation, il est constitutif dès lors d’un espace commun pluriel[5] , au sein duquel les femmes font valoir leur singularité. La conférence en l’occurrence, participe de cet espace puisqu’elle est d’une part une remise en cause des instances patriarcales, homogénéisantes et aliénantes et d’autre part, c’est l’émergence des femmes comme sujets politiques autonomes qu’elle rend possible par l’échanges.
Mais le fait est que l’espace politique est privatisé par les patriarcalistes, qu’ils soient masculinistes ou queers : la solidarité des hommes entre eux pour dominer les femmes n’a pas de limites.
Une des conséquences fort alarmante est le soutien de féministes- qui bien sûr font l’apologie des féminismes pour défendre des positions antiféministes, logique : si le féminisme n’appartient à personne, alors il appartient à tout le monde, qu’il n’est plus aucune substance, qu’importe ?- mettant en avant la fameuse intersectionalité : les féministes doivent s’intéresser à toute la misère du monde (des hommes), sauf celle des femmes.
Figure de la mère sacrificielle, de la femme fidèle à l’homme, son espèce de dieu auquel elle aurait prêté allégeance, tout engagement en faveur des femmes ne constituerait pas moins qu’une discrimination envers les groupes exclus (mais d’où ?) masculins. Et comment pourrait-il en être autrement ? Quand on réduit l’organisation patriarcale à un système normatif, l’oppression des femmes à un sentiment, quand on prône un nihilisme tel, qu’on fait du renoncement un acte politique ‘subversif’, on ne peut pas comprendre que les femmes forment un groupe subordonné et que c’est cette subordination qui sous-tend toute l’organisation politique ou ‘policière’ selon le terme de Rancière. Rien n’a de sens, la politique est au grès de mes caprices, et comme l’a suggéré la Queer Gail Rubins : je dois pouvoir laisser librement s’exprimer mes passions en société. Incarnation parfaite de la pluralité consensuelle, immorale, impolitique, dangereuse pour les femmes comme être politiques et comme êtres humains, les tactiques d’intimidation des queers visent à faire des femmes des ‘narcisses désolées’ [6] , réifiées par les hommes et les institutions patriarcales, pour qu’elles se perdent elles-mêmes et se résignent.
Les masculinistes et les Queers veulent la mort (physique et) politique des femmes. Ils utilisent les instances en leur faveur pour faire valoir leurs privilèges patriarcaux. S’inscrivant parfaitement dans une société phallocrate postmoderne, où la dépolitisation est reine, ils peuvent aisément utiliser les principes d’égalité et de liberté pour empêcher les femmes de s’organiser, et s’imposer comme victimes. La logique de toute entreprise étant consensuelle, c’est-à-dire visant au maintien de la phallocratie en niant les rapports de domination, dès lors que des femmes initient des actions à contre-courant, elles sont victimes d’hostilité de tous les bords : médias, journaux, justice, féministes antiféministes, hommes …
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Enfin, comme l’année précédente on observe un deux poids- deux mesures flagrant. Les groupes les plus haineux peuvent s’organiser, y compris les masculinistes et les militants transexuels Queers, ils ne font pas pour autant l’objet d’attaques, et on leur accorde toute leur légitimité. Donc clairement, il faut choisir son camp. Arrêtons avec les excuses incessantes auprès des hommes, auprès des Queers, il faut imposer LE féminisme POLITIQUE, faisons de la politique autrement. C’est notre seul moyen en tant que femmes et en tant qu’être politiques de survivre : ne pas céder au consensus, se battre pour être partie prenante du pouvoir politique.
J’ai honte pour les dites féministes qui soutiennent et se réjouissent de l’annulation de RadFem2013. Les femmes ne récoltent jamais les lauriers de la collaboration avec les hommes. Jamais. Encore moins quand l’usage de la violence et de l’intimidation à l’encontre des féministes radicales et de celles/ceux qui les soutiennent est le moyen privilégié des masculinistes et des Queers pour arriver à leurs fins. Ce sont des MYSOGINES, rien d’autre. Il est temps de le comprendre.
Vous pouvez écouter ici une interview d’une des organisatrices de RadFem2013.
NB : L’interview ci-dessus a été supprimée pour la raison suivante : "I’ve removed this interview as I’m no longer comfortable associating myself with Rad Fem 2013 in a journalistic capacity. I’m closing comments here as well. Apologies for the inconvenience". Circonstance aggravante, les féministes se retrouvent muselées, poussées à bout par des commentaires insultants qui ne permettent en aucun cas le débat, voilà l’illustration parfaite d’autoritarisme qui détruit la politique : aucun espace pour s’exprimer, penser, la violence destructrice impose le droit du plus fort. Amis queers et masculinistes, vous pouvez être fiers de vous. Mais ne prenez pas cela pour une victoire, la résistance ne sera que plus forte.
[1] Voir http://sandrine70.wordpress.com/2012/12/14/dodo-la-saumure-chez-taddei-ecrivons-a-france-tele-le-csa-et-la-ministre/
[2] J’utilise le terme au sens arendtien, il désigne le cadre de la vie politique.
[3] Traduction très approximative : « Meurt sale vermine », oui, les femmes sont des vermines qui ont le malheur d’être nées avec un vagin. C’est fou comme ils sont révolutionnaires ces Queers, jamais les femmes n’ont été insultées et leurs corps dénigrés de la sorte.
[4] Précision : dès lors qu’il y a un espace politique non privatisé par les patriarcalistes, et sans cesse élargit par la réactualisation du litige, l’argument concernant l’exclusion des transexuels n’est plus valide car l’espace politique est celui de la rencontre de ‘mondes’ (sens large) antagonistes (à des fins non consensuelles).
[5] Cf Responsabilité et Jugement, Hannah Arendt.
[6] Je définirai le terme dans un prochain article, je reprends une fois le plus la notion de désolation d’Hannah Arendt, il renvoie à la perte de l’appartenance au monde commun, à la superfluité humaine tant l’individu ne peut plus penser, juger, il est résigné.
© Women’s liberation without borders [2013]
















